Maastricht, 20 ans après : quel bilan pour le traité qui a créé l’euro ?

Le traité de Maastricht instaurant l’Union monétaire fête ses vingt ans ce vendredi alors que l’Europe traverse une crise sans précédent. Bilan critique par deux spécialistes de la politique monétaire, Nicolas Goetzmann et Jacques Sapir.

Monnaie unique

Le traité de Maastricht instaurant l’Union monétaire fête ses vingt ans ce jeudi. La monnaie unique devait renforcer L’Union européenne et générer croissance et emplois. 20 ans après, la majorité des pays de la zone euro sont empêtrés dans la crise des dettes souveraines, la croissance est en berne, le chômage a explosé et la confiance dans la monnaie unique est entamée. Dans ces conditions, peut-on aller jusqu’à parler d’échec du traité de Maasstricht ? Ce traité a-t-il malgré tout apporté des bénéfices ? Lesquels ? 

Jacques Sapir : Si nous étions allemands, nous pourrions dire qu’il y a des avantages à l’Union économique et monétaire (UEM), soit la zone euro. L’Allemagne a outrageusement profité de ce mécanisme. Mais il a ruiné des pays comme l’Espagne, la Grèce, l’Italie, le Portugal et la France. Le bilan, même pour la Belgique, est très négatif. On a prétendu que l’UEM allait engendrer, par sa seule existence, de 1% à 1,5% de croissance supplémentaire. C’est tout le contraire auquel nous avons assisté. L’euro a été le début d’un effacement économique de l’Europe, à l’exception de l’Allemagne. L’euro impose aux pays qui y participent des contraintes insupportables du fait de la présence de l’Allemagne dans le mécanisme.

Nicolas Goetzmann : Je crois qu’il est inutile de parler des avantages dans cette période. Ils sont indéfendables. Les points que vous soulevez sont si lourds qu’il y aurait une forme d’indécence à crier les bienfaits du traité de Maastricht. Ce qui est en fait désolant car le projet européen pourrait être une réussite si l’on voulait bien se pencher sur les erreurs commises plutôt qu’en refusant de les regarder en face.

La politique monétaire européenne est d’une absurdité totale, à laquelle seule l’Europe est encore capable de croire. Je parle ici de la stabilité des prix comme méthode de gestion de la politique monétaire. Cette méthode a été abandonnée à peu près partout car elle a été dévastatrice au cœur de la crise. C’est une méthode inadaptée dès lors que l’économie se rapproche de la déflation. Le malheur est que ce que nous avons vécu en 2009 est en train de se reproduire aujourd’hui. Eurostat publiait hier les données de l’inflation pour le mois de septembre 2013 : 0.7%, ce qui traduit un effondrement économique en Europe.

Nous pourrons reparler des avantages de Maastricht une fois que cette question sera réglée. Car si cela n’est pas fait, Maastricht ne sera plus.

Ce que l’on reproche aujourd’hui au traité de Maastricht est-il réellement lié à l’esprit du traité, ou plutôt aux décisions politiques qui ont été prises par la suite ?

Jacques Sapir : C’est bien l’esprit du traité qui est en cause, et non simplement ses conditions d’application. Même si l’on avait mieux appliqué le traité, si on avait progressé vers l’Europe sociale et l’Europe fiscale aussi vite que l’on a avancé vers l’Union économique et monétaire, les différences de compétitivité se seraient manifestées en raisons des différences de structure des pays concernés. L’Euro impose une monnaie unique à des pays dont les économies sont structurellement différentes, et c’est là la cause de tout le mal.

Nicolas Goetzmann : Le Traité de Maastricht a gravé dans le marbre une doctrine économique qui consiste à installer la stabilité des prix comme l’alpha et l’oméga de toute politique économique. Alors que nous n’avions que 10 ans de recul sur cette doctrine. La construction européenne reposait sur cette certitude que cette méthode apporterait bonheur, joie, emploi, protection sociale à tous les européens.

L’échec est flagrant mais personne ne remet en cause ce principe de base.

Cette « méthode » a été confirmée à plusieurs reprises mais c’est bien le traité lui-même qui est à l’origine du vice Européen.

L’Europe reste un beau projet qui est aujourd’hui remis en cause par l’incapacité de ses dirigeants d’accepter leurs erreurs. Plutôt mourir que de se déjuger. La situation est insoutenable.

Le traité de Maastricht a instauré une Union monétaire sans pour autant imposer aux États une convergence économique, fiscale et budgétaire. Ce choix était-il cohérent ? S’agissait-il d’un péché originel qui a conditionné la crise actuelle ?

Nicolas Goetzmann : Le traité de Maastricht a instauré l’union monétaire en pensant au prochain coup. La dissociation entre budgétaire et monétaire est absurde, et il est évident que les « pères fondateurs » prévoyaient l’union budgétaire. Mais ils ont été pris de cours, la crise est arrivée avant que cette union ne voit réellement le jour et cela a mis en avant l’absurdité de la position de départ.

Milton Friedman annonçait à ce propos que la zone euro ne survivrait pas à sa première récession.

Mais encore une fois, je veux vraiment souligner le fait que cette union est possible et a la capacité d’être réellement performante. Le point essentiel est de convaincre les autres membres de la nécessité absolue de réformer la BCE et de lui adjoindre un objectif de plein emploi.

Sur cette base, beaucoup de réformes pourraient être menées. Cela rendrait une part de souveraineté aux États qui auraient la possibilité d’agir effectivement sur la vie de la population. Pour le moment c’est l’austérité et rien d’autre. Et L’austérité n’est pas un projet.

Jacques Sapir : Il est clair que ce choix était incohérent. Cette incohérence aurait dû conduire à rejeter le traité, et l’on sait qu’il s’en est fallu d’un cheveu pour que ce soit le cas en France. Les contempteurs de Maastricht, de J-P Chevènement à P. Seguin ont eu entièrement raison sur ce point. Cette incohérence est bien à l’origine de la crise actuelle, et des crises futures de l’Union européenne. Car il faut craindre que l’euro ne dévore de l’intérieur l’Union européenne d’ici peu.

Récemment Marine Le Pen a comparé l’Europe à l’Union soviétique. Si l’Union européenne a créé plus de richesses que l’URSS, n’a-t-elle pas cependant péché par excès de technocratie ? A-t-on oublié de penser l'”identité européenne” ?

Jacques Sapir : La comparaison est juste si l’on regarde les montagnes de réglementations tatillonnes qu’a produit l’Union européenne et son incapacité à s’attaquer aux véritables problèmes de la sauvegarde des industries européennes. L’UE est libérale dans son essence, on le voit par exemple dans les réglementations sur la « dissociation » entre l’opérateur des infrastructures et le producteur de services, principe qui a conduit partout où il a été appliqué à des catastrophes sans nom, et ce libéralisme dogmatique produit les mêmes effets que le dogmatisme étatiste de l’URSS.

Nicolas Goetzmann : Ce sont les circonstances qui ont guidé cette situation. Quelle peut être l’identité d’un peuple européen qui une fois uni se retrouve dans la plus grande crise depuis les années 30 ? L’unité européenne est désormais perçue comme une promesse de chômage et de déclassement.

La politique-fiction serait d’imaginer ce que pourrait devenir une telle union si le taux de chômage était proche d’une situation de plein emploi. Une identité européenne, bien qu’improbable en soi, pourrait au moins ressembler à un partage d’intérêts communs. Mais même cela est inexistant aujourd’hui.

Quant à Marine Le Pen, elle surfe sur les erreurs européennes, et les vagues sont bonnes. Mais son discours de renoncement face à l’Europe empêche toute possibilité d’améliorer les choses. Avec elle, c’est tout ou rien, alors que nous avons les moyens d’améliorer profondément la situation.

Il faut cependant admettre que l’absolutisme des dirigeants européens, incapables de se réformer et d’apprendre de leurs erreurs, permet à Marine Le Pen de progresser. Le « Oui » absolu contre le « Non » définitif : il n’y a aucune pondération, aucune mesure des deux côtés du spectre.

Le professeur de Harvard Dani Rodrik, dans son essai The Globalization Paradox, explique que l’Europe se trouve dans un dilemme insoluble, incapable qu’elle est de conjuguer ses trois aspirations les plus fortes : union monétaire, souveraineté nationale et démocratie. Si on fait le choix de conserver une monnaie unique, le choix du fédéralisme paraît inévitable pour que l’Europe reste démocratique. Peut-on vraiment imposer ce choix à la faveur d’une crise et sans consultation populaire ? Est-il possible au contraire de revenir en arrière ?

Jacques Sapir : Dani Rodrik a parfaitement identifié la contradiction centrale de l’Union européenne. Il n’est pas le seul d’ailleurs. L’euro a été fortement critiqué par de nombreux prix Nobel d’économie, comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman. Le problème fondamental est que l’on a refusé de donner aux peuples d’Europe, qui s’expriment à travers les États souverains dont ils se sont historiquement dotés, voix au chapitre. Le fédéralisme européen est un rêve, en raison des contraintes qui pèseraient sur l’Allemagne. Réaliser l’Europe fédérale, c’est imposer un prélèvement annuel de 10% sur le PIB allemand pour compenser les dégâts provoqués par l’Union monétaire. On voit bien que c’est impossible. Il est donc impératif de faire machine arrière, et cela peut être fait très rapidement. Qu’un pays comme la France ou l’Italie annonce son intention de se retirer de la zone euro et celle-ci se dissoudra immédiatement.

Nicolas Goetzmann : L’Europe est un processus d’intégration, et n’est pas à un stade définitif, c’est-à-dire qu’il ne peut rester en l’état, une telle structure ne peut rester figée. A un terme lointain, ce sera une forme de fédéralisme ou rien. Et je crois que personne n’est dupe de cette situation. Devant un tel programme, les europhiles feraient bien de se poser la question de ce qui ne marche pas avant de se retrouver dans l’incapacité de sauver ce qui reste à sauver. Les europhobes n’ont qu’à attendre, car dans la configuration actuelle, toute reprise durable est hautement improbable, si ce n’est structurellement impossible.

La consultation populaire me paraît essentielle et pas seulement par le biais d’une élection présidentielle qui viendrait valider une position ou une autre. Cela nécessite un référendum. Ce qui serait une forme de suicide aujourd’hui.

Si on fait le choix du grand saut fédéral, quelles sont les réformes structurelles à engager pour aller au bout de la logique du traité de Maastricht : homogénéisation de la zone euro et convergence des politiques sociales et économiques ? Le rôle de la BCE doit-il être repensé ?

Jacques Sapir : Aucune réforme n’est possible dans l’état ou se trouve tant la zone Euro que l’UE. Il faut s’en rendre compte et admettre la réalité. Le fédéralisme est un rêve qui s’est transformé en cauchemar. Il est impératif qu’un gouvernement, et pourquoi pas le notre, ait le courage de mettre fin à cette « expérience » qui détruit les État et les peuples.

Nicolas Goetzmann :Tout d’abord la BCE, évidemment oui. Il faut faire du plein emploi un objectif monétaire. Ensuite, il me semble bien plus opportun de réformer les institutions avant d’aller plus loin dans le fédéralisme. Les membres de la Commission et le président du Conseil doivent être des élus et non des technocrates. Catherine Ashton, Herman Van Rompuy, Olli Rehn… autant de personnalités ne disposant pas de légitimité directe tout en ayant l’essentiel du pouvoir à l’échelon européen. Cette Europe des technocrates n’est pas une solution, elle agit comme un repoussoir auprès des peuples.

Deux réformes sont indispensables avant d’aller plus loin dans l’intégration : un virage de la croissance avec la BCE, et un virage vers la légitimité, notamment de la commission. Cela me paraît être une base saine pour pouvoir avancer.

Dans la perspective des élections européennes, et étant donné les différentes configurations en Europe, il va falloir se préparer à la montée en puissance des partis antieuropéens au Parlement. Herman Van Rompuy n’avait pas aimé la remarque de Nigel Farage (Ukip) qui lui reprochait d’avoir le charisme d’une serpillère. Il va devoir s’habituer à ce type de déclaration avec les nouveaux arrivants qui s’annoncent.

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