Autorité, volonté politique, frontières : comment le FN parvient à capter les esprits en construisant son discours sur des fondamentaux désertés par les autres

Le Front national se montre plus que ses concurrents capable de capitaliser sur les thèmes qui préoccupent les Français. Si les solutions qu’il propose sont loin d’être toutes crédibles, c’est avant tout son rejet de l’aveu d’impuissance des autres partis face à ces enjeux qui semble constituer sa principale force. Les analyses de Jean-François Kahn, Laurent Pinsolle et Christophe Bouillaud … 

MLP

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

Le candidat du Front national, Laurent Lopez, est arrivé largement en tête de l’élection cantonale partielle de Brignoles (Var) dimanche 6 octobre. Avec 40,4% des voix, il devance l’UMP Catherine Delzers (20,8%) tandis que le PS est éliminé dès le premier tour. Quels sont les éléments constitutifs du discours du FN qui sans forcément emporter l’adhésion des électeurs trouvent un écho auprès d’eux ? Quels sont les thèmes que le FN aborde et qui sont délaissés par le reste de la classe politique ?

Christophe Bouillaud : Il me semble qu’en 2013, il devient difficile de parler d’un thème ou de thèmes que seul le FN aborderait et que les autres partis n’aborderaient pas. De l’eau a coulé sous les ponts depuis la première affirmation du FN au milieu des années 1980, et tous les partis n’ont cessé de parler des thèmes que ce dernier portait alors (immigration, insécurité, etc.). Par contre, il faut bien constater que les partis politiques traditionnels n’ont pas été très performants dans leurs réponses à ces thèmes, et c’est un euphémisme. Pour prendre un exemple, selon les sondages disponibles, une bonne part des Français est fâchée, à tort ou à raison, avec la mondialisation, ils la voient comme une menace à l’encontre de leur mode de vie, pourtant largement lié à l’insertion de la France dans les échanges internationaux de marchandises et de services, cela fait partie d’un pessimisme assez général. L’intégration européenne n’a pas non plus bonne presse auprès de ces mêmes Français, surtout s’ils appartiennent aux classes populaires, même si, selon les sondages Eurobaromètres, les Français en général sont à l’occasion de la crise européenne en cours bien loin d’être les Européens les plus dubitatifs sur l’Union européenne ; de fait, en ce moment, les Français se situent dans la moyenne européenne. En résumé, il existe sur ces deux thèmes une forte demande de protection de la part d’une bonne part de l’électorat français. Or ce n’est pas que, dans ces deux cas de la mondialisation qui fait peur et de l’Europe qui trouble les repères, les autres partis politiques ne les aborderaient pas, n’aient pas promis aide et sollicitude à leurs électeurs, et n’aient pas essayé, chacun à leur manière, d’y répondre par leurs politiques publiques quand ils ont été au pouvoir. Un Arnaud Montebourg, comme candidat à la primaire socialiste, puis comme ministre du Redressement productif, essaye de répondre à cette demande en se situant dans le camp de la gauche de gouvernement. Je n’ai pas l’impression non plus que, lorsque la droite a été au pouvoir après 2002, elle ait oublié ces aspects, par exemple avec tout le discours sur la compétitivité industrielle qu’elle porte de son côté au moins depuis le gouvernement De Villepin, si ce n’est avant. Le fait est que ces thèmes n’ont donc pas été délaissés par les partis traditionnels au cours des années 2000-10, mais qu’une bonne part des Français a bien du mal à voir des résultats tangibles de l’action gouvernementale sur ces sujets. L’attraction du FN se situe pour une bonne part dans l’écart entre les prétentions des autres partis à protéger les Français et la capacité perçue par une bonne part de ces derniers à le faire effectivement. On pourrait faire la même remarque sur l’immigration ou l’insécurité, ce n’est pas que les partis politiques de gouvernement n’auraient rien dit ou fait dans ces domaines depuis des décennies. Au contraire. Les lois sur l’immigration et sur la nationalité ont ainsi été triturées dans tous les sens depuis un quart de siècle par les majorités successives dans un sens plutôt restrictif, mais il reste qu’une partie de l’électorat se sent menacée d’une invasion étrangère.

Jean-François Kahn : La force de Marine Le Pen ne vient pas tellement des thèmes qu’elle aborderait et qui ne seraient pas traités par le reste de la classe politique, mais plutôt de sa capacité à articuler différents thèmes en même temps.

Il y a un double rejet qui monte dans le pays : un rejet de l’idéologie post soixante-huitarde en matière sociétale et un rejet des dégâts économiques et sociaux du néolibéralisme. Jean-François Copé porte le rejet des excès en matière de mœurs tandis que Jean-Luc Mélenchon porte le rejet des dérives du néolibéralisme. Mais seul le Fn parvient à capter et à synthétiser ces deux colères.

L’UMP de tendance “copéiste” est ressentie comme disant la même chose que le FN mais en moins social et en plus patronal. Logiquement, un électorat populaire en colère, va préférer le FN. De l’autre côté, Mélenchon est totalement soixante-huitard en matière d’immigration et de sécurité tandis que le PS s’embarque dans une fuite en avant dans les sujets sociétaux (mariage gay, PMA, prostitution) pour dissimuler qu’il est en train d’empoisonner le terrain économique et social, ce qui provoque aussi l’exacerbation populaire.

Il y a chez la majorité des Français à la fois un côté réactionnaire et un côté socialiste. La grande force et la grande singularité de Marine Le Pen, contrairement à Jean-Marie Le Pen, c’est qu’elle parvient à s’adresser à ces deux facettes des Français.

Laurent Pinsolle : Le premier élément qui a sans doute emporté l’adhésion des électeurs, c’est la critique du PS et de l’UMP. Le Front national s’oppose depuis trente ans à la majorité au pouvoir. Et comme l’UMP et le PS ont beaucoup déçu depuis quelques années, il gagne un certain crédit. Pour beaucoup d’électeurs, c’est le véhicule d’expression d’une colère contre les partis en place. La première raison de la réussite du Front national, c’est l’échec du PS et de l’UMP.

Ensuite, le Front national s’est emparé de certains thèmes : l’immigration, l’insécurité, la critique de l’Europe et de la mondialisation. Bien sûr, sur chacun de ces thèmes, il n’est pas le seul. Mais sur l’immigration, il tient un discours plus radical que n’importe quel autre parti, quitte à mentir effrontément sur les chiffres. Mais sa chance est que Nicolas Sarkozy, comme sur l’insécurité, a tenu un discours assez proche et ferme, mais que les Français n’ont pas vu de conséquences dans leur vie de tous les jours. Du coup, ceux qui sont mécontents du bilan des gouvernements passés sur ces deux sujets peuvent choisir de l’exprimer en votant FN. Sur l’Europe et la globalisation, le FN tient un discours moins différencié, puisqu’il est tenu depuis longtemps par une partie de la gauche (MRC, une partie du Front de Gauche et du PS), ainsi que les gaullistes (Debout la République de Nicolas Dupont-Aignan, quelques personnes à l’UMP comme Jacques Myard). Néanmoins, c’est un discours différent de celui de la majorité du PS et de l’UMP et comme les Français n’ont jamais été aussi critiques sur l’Union européenne et la globalisation, sa position de 3ème parti de France fait qu’il peut récupérer certains électeurs.

Faut-il voir dans l’audience du FN une demande politique des Français pour que le discours régalien, délaissé par les politiques au pouvoir, soit réinvesti ?

Christophe Bouillaud : Comme je l’ai dit, il existe une demande de protection de la part d’une bonne partie des Français. On peut appeler cela un discours régalien en soulignant la demande “de loi et d’ordre” qui existe bien sûr, mais c’est sans doute bien trop restrictif, cela concerne aussi, et peut-être principalement, la sécurité économique et sociale. Pour ce qui concerne l’autorité de l’État, il existe sans doute dans une partie limitée de l’opinion une vraie demande d’un chef, qui incarne la collectivité nationale, mais la montée de l’individualisme, la demande de participation aux décisions qui vous concernent directement, etc., existent aussi, et même si certains rêvent d’un nouveau De Gaulle, je ne crois pas que la majorité de la population soit encore prête à une telle forme d’autorité presque sacrée. De fait, la forme d’autorité solitaire et visionnaire que la Constitution de 1958 prête au président de la République française ne correspond sans doute plus, ni aux possibilités actuelles d’acceptation de l’autorité dans la société française, ni même à l’existence de politiciens ayant la carrure de ce rôle charismatique.

Jean-François Kahn : C’est vrai, même si objectivement le FN n’est pas le seul parti à représenter cette tendance. Nicolas Sarkozy incarnait très bien cette aspiration à une autorité forte et charismatique qui est traditionnelle dans la vie politique française. Mais cette tendance est aujourd’hui exacerbée par le fait que François Hollande est perçu comme particulièrement faible et par le fait que l’UMP, qui traverse une crise de légitimité, n’est pas capable de mettre en avant un nouvel homme fort. Dans ce contexte, le terrain est dégagé pour que Marine Le Pen incarne cette nostalgie d’une autorité forte.

Laurent Pinsolle : Bien sûr. Les Français en ont assez de ces politiques qui ne semblent être que des pantins, qui ne peuvent pas fermer les frontières aux Roms ou aux travailleurs venus de l’Est qui mènent une concurrence déloyale dans le BTP ou le transport routier. Cela a été renforcé avec François Hollande, qui a mis notre politique étrangère à la botte des Etats-Unis. Depuis trop longtemps, nos dirigeants ne semblent plus diriger quoique ce soit. Ils se soumettent aux marchés ou aux directives européennes. Le Front National tient un discours volontariste qui correspond à ce que bon nombre de Français souhaitent de la politique.

Dans un contexte où les politiques assument de plus en plus leur impuissance face à la mondialisation, à l’Europe etc. Marine Le Pen incarne-t-elle un retour de la volonté politique, quand bien même elle serait de façade ?

Christophe Bouillaud : Je ne suis pas sûr que les politiques “assument leur impuissance face à la mondialisation”. J’ai bien peur justement qu’ils n’assument pas, et qu’ils veulent maintenir la fiction d’une souveraineté nationale qui s’imposerait dans tous les domaines à toutes les vicissitudes de l’heure. Ils veulent rejouer la geste gaullienne, sans se rendre compte que le Général De Gaulle lui-même en 1958-1969 a finement joué, comme les historiens le montrent, avec les contraintes internationales économiques et diplomatiques s’imposant à l’État-nation après 1945, plus qu’il ne les a vraiment dépassées. Les deux finalistes de l’élection présidentielle de 2012 étaient assez similaires sur ce point dans leur éloge de la volonté souveraine de la France, qui leur faisait promettre plus qu’ils ne savaient pouvoir tenir. Quand F. Hollande déclare en janvier 2012 lors du meeting du Bourget, “Mon ennemi, c’est la finance”, et qu’une fois élu, il fait voter par sa majorité une loi bancaire jugée par tous les spécialistes d’une tiédeur presque parfaite, il ne faut pas s’étonner de la déception de ceux qui ont cru à ce message de volonté. Si les politiques traditionnels ne sur-vendaient pas les produits qu’ils ont en rayon, s’ils ne faisaient pas encore en 2013 comme si la France était le phare du monde – ce qui fut peut-être vrai vers 1805 et encore!-, il y aurait déjà moins de désillusions chez les électeurs. De fait, les autres partis seraient bien avisés d’arrêter de faire croire qu’avec eux tout peut changer, ils font chaque jour la preuve du contraire, mais ils laissent ainsi survivre dans l’électorat la vieille idée, excessive, qu’avec un peu de volonté, tout devient possible au niveau national. Le succès, tout de même relatif, du FN tient ainsi au fait qu’il profite de l’écart entre les promesses des autres partis en la matière et les performances perçues. Il n’est alors pas très important en ce sens que les réponses du FN soient crédibles ou non, il suffit qu’elles soulignent les impasses des autres partis, il suffit que le FN corresponde en fait à l’image même de ce que les autres partis disent vouloir être sans l’être eux-mêmes en pratique.

Jean-François Kahn : Il y a effectivement une forme de complicité entre la droite libérale et la gauche social-démocrate pour tenir un discours démoralisant et s’en prendre a priori à toute forme de volontarisme politique. Si la droite fait preuve de volontarisme en matière de sécurité ou d’immigration, la gauche pousse des cris d’indignation. Si la gauche fait preuve de volontarisme sur le plan économique et social, la droite pousse également des cris. Dans un cas, la gauche y voit le début du fascisme et dans l’autre, la droite le début du bolchevisme.

Il y a une espèce de coalition pour s’opposer à toute tentative politique de volontarisme comme en témoignent les échecs de Jean-Pierre Chevènement ou d’Arnaud Montebourg. Les hommes politiques passent leur temps à expliquer qu’ils sont “impuissants” à cause du marché ou à cause de l’Europe. Le message envoyé à l’opinion est catastrophique car il y a une aspiration réel des Français au volontarisme. A partir du moment où quelqu’un, fût-ce Marine Le Pen, explique qu’il peut faire quelque chose, même si ce qu’elle dit est idiot, les Français y sont sensibles.

Laurent Pinsolle : En partie seulement. Si cela correspond à ce qu’elle dit, il faut le modérer par le fait que les Français ne croient pas qu’elle saurait gouverner la France. Il est particulièrement intéressant de constater que si un tiers de la population souhaite qu’elle joue un plus grand rôle à l’avenir, ou déclare partager certaines des idées du FN (un score déjà vu dans le passé, en 1991 notamment), en revanche, un quart déclare penser qu’elle ferait mieux que le PS et l’UMP. Ce score est assez cruel car cela montre un gros déficit de crédibilité, d’autant plus que la crédibilité des deux grands partis de gouvernement n’a sans doute jamais été aussi faible. De facto, cela indique que même une partie des électeurs du FN pensent qu’il ne ferait pas mieux. Plus qu’un retour de la volonté politique, je crois que le FN reste encore principalement un parti de protestation. Une partie de ses électeurs ne pense même pas que Marine Le Pen ferait mieux que Hollande ou Sarkozy.

Le Front national continue de représenter un refus de cette impuissance, mais il n’est pas devenu une alternative crédible. S’il l’était et qu’il était un parti normal, étant donnés que Marine Le Pen a fait 17,9% aux présidentielles et que le PS et l’UMP sont encore moins appréciés qu’il y a 18 mois, alors, elle devrait être donnée à au moins 30% dans les sondages pour les élections européennes. Le fait qu’elle ne soit que marginalement au-dessus de son score de la présidentielle montre qu’il y a encore de grandes limites dans la perception de ce parti, qui reste encore peu crédible (dans un contexte pourtant favorable où le PS et l’UMP ne le sont guère) et toujours vu comme extrémiste.

Les réponses que le FN tente d’apporter à la mondialisation, peu importe qu’elles soient bonnes ou mauvaises, constituent-elles une des clefs du succès du parti ?

Laurent Pinsolle : Oui. Aujourd’hui, plus de 60% de la population est en faveur du protectionnisme. Mais c’est un mot tabou pour le PS, l’UMP, mais aussi les Verts ou les centristes. Du coup, le FN a un boulevard sur cette question. Aujourd’hui, le thème de la démondialisation progresse. François Lenglet l’évoque dans ses livres. Depuis 5 ans, on ne cesse de voir les conséquences désastreuses de la suppression des frontières (spéculation, exploitation des travailleurs dans certains pays émergents, marchés tout puissants, crises boursières). Mais il faut noter que le FN a deux concurrents sur ce thème : le Front de Gauche, qui, il ne faut pas l’oublier, était donné à 4% dans les sondages à l’automne 2011, quand Marine Le Pen caracolait entre 22 et 24%, et qui a donc réussi à mordre sur son électorat ; et Debout la République.

Lors de la campagne de 2012, Nicolas Sarkozy avait été attaqué pour avoir abordé le thème de la frontière. En 2007, sa proposition de créer un ministère de l’Identité nationale avait également déclenché la polémique. Les résultats actuels du FN montrent-ils qu’il avait finalement raison de ne pas laisser le monopole de ces thèmes à Marine Le Pen ?

Christophe Bouillaud : Comme l’a montré le score finalement plus serré qu’attendu du second tour, N. Sarkozy avait sans doute raison d’essayer de jouer de cette corde-là pour essayer de rameuter derrière lui tout l’électorat de droite et d’extrême-droite, mais le problème est que, s’il avait gagné en 2012, il lui serait arrivé sur ce sujet la même mésaventure qu’à F. Hollande, avec sa promesse de renégocier le TSCG. En effet, pour vraiment tenir sa promesse, N. Sarkozy aurait dû affronter de front tous ses partenaires européens, et il est fort à parier que, malgré tout l’allant de N. Sarkozy, cela aurait tourné court. En effet, désormais, ce n’est pas un pays européen qui peut changer son contrôle aux frontières, mais c’est seulement l’ensemble des pays s’il y a un accord. Il serait bon que les Français se rendent compte une bonne fois pour toutes qu’ils font partie d’un ensemble européen. Plus généralement, pour ce qui est de la tactique politique, c’était de bonne guerre de la part de Sarkozy, mais là encore quels sont les résultats réels de toutes ces déclarations ? Est-on plus au clair aujourd’hui sur l’identité française qu’il y a dix ans ?

Jean-François Kahn : Il y a du vrai. Mais le problème de Nicolas Sarkozy est qu’il n’a pas de principe et qu’il ne croit pas en ce qu’il dit. Il faut rappeler que Nicolas Sarkozy a aussi été le président obsédé par la gauche bien-pensante qui voulait plaire au Monde et à Libération et absolument recruter Bernard Kouchner dans son gouvernement. Le discours droitier adopter par Nicolas Sarkozy pour des raisons purement électorales entre les deux tours de la présidentielle 2012 lui a effectivement permis de remonter une partie de son retard au deuxième tour, mais c’est aussi ce discours qui a permis à Marine Le Pen de faire 18% au premier tour. Il y a donc ambiguïté sur la stratégie de Nicolas Sarkozy.

Laurent Pinsolle : Il faut rappeler ici que c’est Régis Debray qui a cherché à réhabiliter le thème de la frontière. Nicolas Sarkozy l’a repris mais quel est sa crédibilité, lui qui était au pouvoir depuis 10 ans, et qui n’avait absolument rien fait pour les restaurer, poursuivant au contraire leur démolition en ratifiant le traité de Lisbonne en 2008 ? Il aurait eu raison d’en parler s’il avait fait quelque chose sur le sujet, ce qui n’a pas été le cas.

Bien sûr, il ne faut pas laisser le monopole d’un quelconque thème au Front national, à partir du moment où cela correspond à ses convictions. En ce sens, voir les socialistes se réapproprier la Marseillaise et le drapeau français est un progrès par rapport aux délires internationalistes des années 1980 et 1990, même s’il reste encore pour eux beaucoup de chemin à faire.

En cela la présentation du débat sur l’euro a été très mauvaise. La critique de la monnaie unique européenne ne venait pas du FN. Elle avait été formalisée par de nombreux intellectuels et d’autres partis bien avant lui. Les médias ont aussi la responsabilité de ne pas donner le monopole de certaines idées au FN.

Quand Harlem Désir ou Vincent Peillon s’accordent sur le constat d’une souffrance sociale, cela résonne-t-il encore auprès des Français ? Les Français ont-ils encore besoin de constats ou plutôt que l’on donne un sens aux situations qu’ils vivent au quotidien ? Marine Le Pen y parvient-elle plus que les autres ?

Christophe Bouillaud : Constater la souffrance sociale quand on dirige le principal parti de la majorité présidentielle ou qu’on se trouve être un ministre au portefeuille important de cette même majorité peut certes être une preuve louable d’empathie, mais finira pas faire conclure à l’observateur, soit à la naïveté, soit à l’hypocrisie. D’après ce qu’en a raconté la presse il y a déjà quelques mois, H. Désir aurait été frappé par les témoignages des Français qu’il rencontre lors de ses tournées d’écoute en province. Cela traduit malheureusement le fait que le PS n’a plus de canaux de communication privilégiés avec la population. Il suffit pourtant d’écouter les associations caritatives, les sociologues, les géographes, les psychiatres, etc. qui ne cessent de décrire cette souffrance depuis au moins le début des années 1990. L’ancien médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, lui-même a souligné ce fait dans une sorte de bilan de son mandat. Je ne pense pas que ceux qui souffrent aient besoin qu’on leur explique à quel point ils souffrent, ils le savent bien! Le slogan de F. Hollande pour l’élection présidentielle, “Le changement, c’est maintenant”, prenait d’ailleurs bien en compte cet aspect d’urgence, de souffrance sociale devenue intolérable, mais il faut bien constater l’échec complet à mettre en œuvre une politique de réponse à cette urgence. On est resté des lendemains de l’élection en mai 2012 à aujourd’hui dans les paramètres habituels de la gestion publique. Le sentiment de l’urgence sociale semble avoir complétement déserté le PS, la capacité à légiférer vite et bien aussi d’ailleurs. Les historiens s’étonneront du temps qu’il aura fallu pour voter la réforme du “mariage pour tous”, qui aurait pu être expédié en trois semaines. Face à cette inscription du socialisme de gouvernement dans les lenteurs habituelles du “politico-administratif à la française”, il ne faut alors trop s’étonner qu’une bonne part des électeurs s’abstient et qu’une autre part se décide à voter FN.

Jean-François Kahn : La souffrance sociale est incontestable. Mais le fait qu’on le constate n’a aucune importance surtout lorsque c’est le parti au pouvoir qui le fait et qu’il est de gauche. Les gens, qui ont un peu de bon sens, considèrent surtout ce type de discours comme un aveu d’impuissance. La force de Marine Le Pen vient de sa capacité à renouer avec ce qu’a été le “perronisme” en Argentine : l’autorité, la réaction, mais aussi une vraie fibre sociale.

Laurent Pinsolle : Le PS n’a plus aucune crédibilité pour évoquer la souffrance sociale. En 1991, ils ont envoyé 1 million de Français au chômage pour défendre le franc cher et leurs lubies européennes. Depuis 2012, on voit bien que la priorité pour eux est de rentrer dans les clous des traités européens, avec un déficit à 3% du PIB, et absolument pas la lutte contre le chômage (qui s’est envolé du fait de leur politique), le pouvoir d’achat (qui ne s’est jamais aussi mal porté) ou la pauvreté (qui n’a jamais été aussi élevée).

Les gens qui souffrent n’ont pas besoin de constat ou que l’on donne un sens aux situations qu’ils vivent, ils ont besoin de propositions concrètes et d’actions. Et cela ne semble pas la priorité du parti “socialiste”.

Aujourd’hui, le bilan désastreux du PS en matière sociale depuis plus de 30 ans permet à Marine Le Pen de bien mieux parler aux catégories populaires que la gauche. C’est tristement logique.

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