Menace de grève fiscale, salariés en guerre contre les syndicats, soutien au bijoutier niçois… Les Français pris en otages par leurs élites sont-ils en train de relever la tête ?

De l’exaspération fiscale au soutien de Manuel Valls sur la question des Roms en passant par l’affaire du  bijoutier de Nice, les Français laissent de plus en plus ouvertement éclater leur colère… La Fracture entre les élites et le peuple n’a jamais paru aussi manifeste. Entretien avec Eric Verhaeghe 

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Propos recueillis par Alexandre Devecchio 

Ouverture dominicale de magasins malgré les interdictions, soutien au bijoutier niçois, menace de grève fiscale, salariés en guerre contre les syndicats, approbation massive de l’opinion quant aux propos de Manuel Valls concernant les Roms…. Faut-il voir dans ces phénomènes les symptômes d’une France au bord de la crise  de nerfs ?

Eric Verhaeghe : Incontestablement, on peut parler d’une dégradation globale du débat public en France, avec une “viscosité” grandissante de l’opinion. Cette dégradation passe par deux canaux essentiels. D’abord, les Français sur-réagissent manifestement à des phénomènes accidentels. De ce point de vue, l’affaire de Nice, ou l’émoi provoqué par l’entrée de plus de 800.000 nouveaux contribuables dans l’assiette de l’impôt sur le revenu, montrent combien l’opinion est devenue sensible au moindre événement. Second canal : le ras-le-bol vis-à-vis d’une bien-pensance aristocratique. L’exemple le plus frappant est le discours sur l’immigration. L’exaspération des Français s’adresse, à mon avis, moins aux immigrés qu’aux élites qui interdisent depuis des années de débattre calmement des problèmes concrets posés par l’immigration.

Quel type de message les Français cherchent-ils à envoyer et à qui ?

Il me semble que les Français sont d’abord à la recherche d’une prise en compte politique de leurs problèmes quotidiens. Ils en ont assez de ces dirigeants arrogants, qui vivent loin de leurs préoccupations et les infantilisent. Sur ce point, il serait faux de limiter cette analyse aux seuls élus nationaux. La décentralisation a fabriqué une caste d’élus locaux qui se soucient de la démocratie comme de leur première chemise et sont bien décidés à vivre entre eux sans s’embarrasser de l’opinion publique. L’opacité des intercommunalités en est l’un des indices. Vis-à-vis de cette caste, les Français demandent de l’écoute et des solutions.

Au-delà de cette première attente, c’est la gouvernance républicaine elle-même qui est en cause : lointaine, inaccessible, fermée sur elle-même, et indifférente à la prospérité collective. Reprenons les discours sur l’emploi depuis 30 ans et nous trouverons sans problème la cause de la “viscosité” française.

Ce mouvement touche-t-il seulement quelques catégories de Français ou le corps social dans son ensemble ? S’inscrivent-ils dans une longue tradition de résistance ou le phénomène est-il totalement nouveau ?

Le cocktail réaction nobiliaire (c’est-à-dire crispation des élites sur la défense de leurs intérêts à court terme) + marges politiques étouffées par une dette excessive + crise économique produit historiquement en France le même phénomène : l’annonce d’une révolution, ou, en tout cas, d’une forte conflictualité collective. Nous avons vécu un phénomène analogue dans les années 1780. Problème de la dette mis à part, les années 1930 ressemblaient beaucoup à cela. Il y a donc une résurgence assez naturelle d’une phénomène classique et attendu.

Alors que l’État semble de plus en plus impuissant face à la crise, doit-on voir dans ces événements un basculement dans l’anarchie ou au contraire le sursaut d’un peuple qui reprend son destin en mains ?

Je dirais que les Français attendent ce qu’on appelait dans la constitution de l’an I “l’esprit d’assemblée”, et que le philosophe allemand Habermas appelle l’éthique de la délibération. Les Français veulent un discours politique de vérité, où leur avis est pris en compte lorsqu’il est raisonnable, pour des décisions efficaces et non partisanes. L’un des sujets où cette assertion se vérifie le plus est la sécurité sociale. Au niveau local, au niveau de proximité, beaucoup de Français sont écœurés par le gaspillage qu’ils voient, et exaspérés par la langue de bois officielle sur ces sujets. Chacun souhaiterait changer les choses. C’est à la fois une reprise en main de son propre destin, et une sorte d’ébullition anarchique. En même temps, pour remettre la France sur les rails, ne nous leurrons pas, nous aurons besoin de ce mélange d’ordre et de désordre, de cette effervescence où la France redevient elle-même.

Ces dernières années, beaucoup d’observateurs ont dénoncé la fracture entre les élites et le peuple. D’une certaine manière, peut-on dire que les Français sont en train de prendre leur revanche sur ces élites ? En quoi ?

Je ne pense pas que le peuple français soit revanchard. Les Français font simplement valoir les principes démocratiques qui inspirent la République depuis sa création. Depuis trop longtemps, ces principes sont “distraits” par une élite qui se considère comme plus éclairée que le peuple et comme seule capable de gouverner. On mesure aujourd’hui les effets cataclysmiques de cet état d’esprit où la technostructure officielle a construit une discrète hiérarchie des êtres dont la base est constituée par l’électeur, les échelons intermédiaires par les élus, et le sommet par les fonctionnaires. Les Français se sont peut-être enfin décidés à nettoyer l’escalier. Et comme vous le savez, on nettoie toujours un escalier par le haut.

Selon un sondage Itélé paru ce samedi, 77% des Français approuveraient les propos de Manuel Valls concernant les Roms. Un soutien aussi massif est-il surprenant ? Par le passé, les Français auraient-ils assumé aussi pleinement leur exaspération ? Cela signifie-t-il que la chape de plomb du politiquement correct a totalement volé en éclat ?

Eric Verhaeghe : En réalité, je ne sais pas ce qu’ils approuvent dans les propos de Manuel Valls. Je m’explique : entre la gratitude pour un homme qui accepte de “faire voler en éclats” le plafond de verre de la bien-pensance, au besoin en affrontant les affairistes comme Cécile Duflot, qui dissimulent leur goût pour la gamelle ministérielle derrière un écran de fumée moralisateur, et l’adhésion à des positions dures, la vérité se situe sans doute entre les deux. Sur les sujets de société, les Français n’ont jamais aimé les positions trop tranchées. Ils sont globalement partisans d’une sorte de centrisme sociétal qui m’amène à penser que le soutien à Manuel Valls est trouble.

En revanche, il est aujourd’hui évident qu’il faut poser les problèmes que les Roms révèlent : comment concilier l’élargissement de l’Europe avant un équilibre social dans les pays les plus avancés? que veut dire la construction européenne aujourd’hui ? faut-il revenir à une logique d’approfondissement au lieu d’une logique d’élargissement

Ces différentes manifestations d’exaspération pour l’instant éparses peuvent-elles déboucher sur un mouvement plus construit ? De quel type et dans quelles circonstances ?

Rires. Peut-être êtes-vous prisonnier d’une vision trop marxiste, selon laquelle des mouvements construits donneraient un sens à l’Histoire. Les marxistes ont aimé présenter la révolution française de cette façon : comme un mouvement construit. Mais… relisez Tocqueville, relisez Stendhal : les témoins de cette époque n’ont pas eu le sentiment de vivre cela. Ils ont surtout vécu un enchaînement d’événements et de circonstances plus ou moins accidentels, qu’on a ensuite glorifié et sculpté sous les traits de la Révolution.

La question n’est pas, à mon avis, de savoir si un mouvement construit va se produire, mais plutôt de savoir s’il est souhaitable. De mon point de vue, la société française est bloquée depuis près de quarante ans, et plus le temps, plus l’élite française se crispe sur ses privilèges. Regardez le Sénat. Regardez l’Assemblée Nationale. En dehors d’une rupture en profondeur, je ne vois pas comment nous pourrons remettre la France sur les rails de son destin historique, celui d’un grand pays qui a vocation à détenir la première place politique et économique en Europe

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