Ne pas vouloir davantage d’immigrés est-il nécessairement une question raciste ?

Valeurs Actuelles est attaqué pour racisme après sa une choc sur l’immigration. Le dossier de l’hebdomadaire révèle l’inquiétude des Français quant à la progression de la population immigrée. Mais l’insécurité culturelle et la peur des transformations des modes de vie ne sont pas nécessairement synonymes de racisme. Fabrice Madouas, Malika Sorel, Mehdi Thomas Allal et Michèle Tribalat débattent pour Atlantico.

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Débat orchestré par Alexandre Devecchio

Choquée par la une de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) a annoncé, mercredi 25 septembre, son intention de porter plainte contre Yves de Kerdrel, directeur de la publication, pour “incitation à la haine raciale”. Le dossier de Valeurs Actuelles révèle qu’une majorité de Français s’inquiète du projet de Manuel Valls d’augmenter le nombre de naturalisations et fait état des inquiétudes d’une partie d’entre eux quant “au remplacement de la population”. Ce type de préoccupation peut-il être entendu et doit-il forcément être interprété comme du “racisme” ?

Malika Sorel : Avant de répondre à vos questions, je souhaite tout d’abord rappeler que dans une époque, la nôtre, qui ressemble malheureusement de plus en plus à celle décrite par George Orwell dans 1984, il convient de revenir sans cesse au vrai sens des mots. Pourquoi parler ici de racisme ? La religion serait-elle devenue une race ? L’anthropologue Claude Lévi-Strauss nous avait pourtant alertés. Il disait qu'”en banalisant la notion de racisme, en l’appliquant à tort et à travers, on la vide de son contenu, et on risque d’aboutir au résultat inverse de celui qu’on recherche”. S’il est question d’une religion, alors en France toute religion peut être critiquée. Ceux qui refusent cette critique ne comprennent pas à quel point ils aggravent la situation, et aussi l’image qu’ils renvoient à l’opinion publique française. Car la critique est véritablement indissociable du peuple français qui s’est battu pour conquérir ce droit qu’il considère comme un droit fondamental.

Pour avoir participé à l’audition du président de l’UEJF par le Haut conseil à l’intégration, je ne comprends pas très bien le sens de sa démarche. Il nous avait en effet fait part de sa grande préoccupation eu égard aux tensions que les étudiants juifs vivaient sur certains campus. Dire la vérité peut servir à une prise de conscience car il arrive que ceux qui créent de la pression ne s’en rendent pas vraiment compte. La vérité ne peut jamais nuire à la pacification des rapports. C’est le fait d’avoir tu l’existence de problèmes qui nous a conduits à la situation que nous connaissons à présent.

Quant à la préoccupation des Français qui est légitime, elle ne pourra pas être entendue par le Parti socialiste (PS) actuellement au pouvoir. Le PS auquel les citoyens ont donné les commandes n’est malheureusement pas celui de Michel Rocard, ni celui de Ségolène Royal de 2007 qui avait eu le courage d’imposer le drapeau et les valeurs qui l’accompagnent à ses camarades du parti. Le projet gouvernemental qui est actuellement en cours d’élaboration, c’est purement et simplement l’abandon de l’intégration culturelle pour le concept d’inclusion. Il n’est plus question de demander aux immigrés et à leurs descendants de respecter les principes et les valeurs du peuple français mais de demander aux Français de changer leur regard. Il faut lire les documents sur lesquels s’appuient les différents groupes de travail mis en place par Matignon. La France est entraînée vers le modèle communautariste et cela sans jamais en avoir référé aux citoyens. Tout est en ligne y compris sur les sites ministériels. Les citoyens, pour peu qu’ils s’intéressent à leur propre destin en tant que peuple, doivent aller lire ce qui est en préparation et qui n’est autre que la mise en musique du rapport, lui aussi en ligne, du conseiller d’État Thierry Tuot (lire l’analyse de M. Sorel au sujet de ce rapport, ndlr). Même l’organisation du ministère de l’Intérieur a été revue. Le terme d’immigré n’apparaît plus. Il n’y a plus que la notion d’étranger que l’on accompagne au niveau social et ensuite il devient Français. L’intégration ? Quelle intégration ? Circulez, il n’y a rien à voir !

Fabrice Madouas : Que Valeurs actuelles soit menacée de poursuites judiciaires est à la fois inquiétant et surprenant. Inquiétant car il est arrivé que d’autres journaux mettent en scène une Marianne voilée, par exemple Le Figaro Magazine en 1985 puis en 1991 : or, aucune association, à l’époque, n’avait pensé les poursuivre en justice ! Ce qui prouve, malheureusement, que la liberté d’expression a régressé. Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Surprenant, aussi, car notre couverture ne vise aucunement la “communauté” musulmane. Pourquoi avons-nous coiffé notre Marianne d’un niqab – dont le port, je le rappelle, est interdit par la loi dans l’espace public ? Parce que nous déplorons les progrès, en France, d’un islam radical dont certains pratiquants contestent les lois de la République : on l’a vu récemment à Trappes, quand deux cents jeunes ont attaqué le commissariat après le contrôle d’une femme intégralement voilée. Peut-on nous le reprocher ? Critiquer cette couverture, y voir une attaque contre tous les musulmans, c’est associer ceux-ci à des pratiques radicales et condamnables – ce qui est pour le moins curieux ! J’espère sincèrement que l’islamisme n’est pas l’avenir de l’islam, ni en France, ni ailleurs…

Sur le fond, notre dossier montre, en effet, que 63 % des Français jugent que les naturalisations annoncées par Manuel Valls “sont plutôt une mauvaise chose” (selon le sondage Ifop que nous publions). Je ne vois pas en quoi ce jugement relèverait du racisme. Les Français ne contestent pas les naturalisations par principe, mais leur caractère massif, au moment-même où la gauche assouplit les critères de naturalisation : le gouvernement a supprimé le questionnaire de culture générale visant à mesurer la connaissance des institutions et de la civilisation française et le test de maîtrise de la langue française n’est plus éliminatoire.

C’est une petite révolution : l’admission dans la communauté nationale n’est plus l’aboutissement d’un parcours d’assimilation réussie, comme c’était auparavant le cas. Or, l’assimilation n’est pas seulement un processus juridique : elle exige de chaque étranger qu’il fasse l’effort d’adopter un mode de vie, de partager des coutumes qui n’étaient pas les siennes. C’est le prix qu’ont payé des millions d’immigrés, au fil des siècles, pour devenir français. Ce modèle est aujourd’hui délaissé : un étranger peut être naturalisé en n’ayant qu’une connaissance lacunaire de notre culture. C’est cela que les Français déplorent – d’autant plus que “les papiers d’identité sont des titres de propriété sur la France”, selon le mot de Malika Sorel-Sutter, membre du Haut Conseil à l’Intégration : ceux qui les obtiennent ont le droit de voter. Mieux vaut les délivrer avec parcimonie. “Les nations sont les couleurs de l’humanité”, disait Alexandre Soljenitsyne. Peut-on vouloir sauvegarder, à bon droit, la culture des populations amérindiennes d’Amazonie et reprocher aux Français de préserver leur mode de vie ?

Mehdi Thomas Allal : Tout d’abord, arrêtons-nous sur le terme “remplacement de la population” qui est une expression surtout utilisée par l’extrême-droite afin de justifier son opposition (pour ne pas dire sa haine) vis-à-vis de l’immigration. Le élus autant que les médias jouent ici un rôle essentiel ; les partis de gouvernement se doivent de tenir un discours de justice, de tolérance et d’équité, voire de faire de la pédagogie – en rappelant les valeurs sur lesquelles se fondent notre République – afin que ce genre de “mythe” ne se transforme en préoccupation injustifiée et dangereuse pour les citoyens. Les médias, quant à eux, influent également sur la perception des réalités. L’initiative de l’UEJF vise à dénoncer les dérives d’un titre de presse qui, depuis un certain temps déjà, exploite les thèmes les plus sensibles de l’actualité politique et sociale, livrant ainsi une vision biaisée de la société. Il faut donc rappeler lucidement que le nombre de naturalisations était tombé à 46.000 en 2012, ce qui représente 0,07 % de la population française. A ce rythme, il faudrait plusieurs millénaires (faites le calcul…) pour “remplacer”, comme vous le dites, la population existante. D’autre part, rappeler que les critères permettant d’obtenir la naturalisation sont très exigeants et ont été beaucoup renforcés depuis les années 1990, notamment sous la droite, précisément pour s’assurer que les personnes qui rejoignent la nation française en partagent toutes les valeurs. A cet égard, la une de Valeurs Actuelles n’est pas seulement fantaisiste, mais elle est encore erronée juridiquement, car une femme intégralement voilée n’a pas le droit d’obtenir une naturalisation, ainsi que l’a récemment rappelé le Conseil d’État. On peut donc comprendre les angoisses et les peurs, mais elles sont infondées si l’on regarde avec honnêteté la réalité statistique et juridique.

Michèle Tribalat : Les unes, en général, ne sont pas des concours de beauté. Les journaux et magazines recourent volontiers à des titres choc pour attirer les lecteurs. Toutes les opinions personnelles sont légitimes sur le bon goût ou le caractère odieux de telle ou telle accroche. Je trouve moi-même que la couverture de Valeurs Actuelles présente les choses de manière caricaturale et que les articles qui suivent sont beaucoup plus modérés (et je ne fais pas allusion ici aux extraits de mon livre que Valeurs Actuelles publie). La plupart des médias ont recours au concept de l’information que l’on cache au citoyen (les chiffre que l’on vous cache…). Valeurs actuelles ne fait pas exception. La liberté de parole doit être entière (et elle l’est si l’on en croit le tintamarre que cette une a déclenché) pour dire, si on le souhaite, tout le mal que l’on pense de la une de Valeurs Actuelles. Mais cela doit s’arrêter là. Cela relève du domaine de la liberté d’expression et doit le rester. On doit pouvoir supporter l’expression d’opinions qui paraissent excessives. Si Valeurs Actuelles devait être condamné pour sa une, cela reviendrait à métaphoriser à l’excès la notion d’incitation à la haine raciale (et l’on ne voit pas quelle race est stigmatisée dans cette une) et à limiter considérablement le périmètre de la liberté d’expression, déjà mis à mal. Tous ces procès participent de manœuvres d’intimidation qui finissent par générer de l’autocensure à titre préventif.

En quoi l’immigration peut-elle bouleverser les équilibres d’une société ?

Malika Sorel : Je renvoie vos lecteurs à l’ensemble de mes écrits. Tout dépend de l’importance du flux migratoire, du laps de temps sur lequel il s’étale, et de sa nature. Il est évident qu’une immigration qui est issue de peuples qui n’ont pas les mêmes principes et valeurs que le peuple de la terre dite “d’accueil” finira, si elle est conséquente, par bouleverser en profondeur les équilibres de cette société d’accueil. Sans compter la question financière, par exemple si les immigrés sont issus de milieux pauvres. Michel Rocard l’avait dit dès 1990 : “la France n’est plus une terre d’immigration et elle ne peut plus recevoir un flux massif et incontrôlé sans que cela n’hypothèque gravement et tout ensemble d’abord l’équilibre social de la Nation, ensuite les chances d’intégration des étrangers installés (…) “. Qu’ont fait nos “chers” dirigeants depuis cette époque ? Chaque année c’est plusieurs fois la ville du Mans qui a été “accueillie” sur le sol. Cela a conduit à ce que Michel Rocard avait anticipé. Au stade où nous en sommes, il n’est plus nécessaire de lister tous les bouleversements que cela provoque. Chaque item de la charte de la Laïcité à l’école de Vincent Peillon témoigne de l’étendue de la Berezina, et encore la charte a soigneusement évité d’aborder un certain nombre de problèmes.

Aujourd’hui, tous les équilibres des sociétés européennes – car il n’y a pas que la France – sont rompus ou en passe de l’être. La réussite de l’Allemagne n’est qu’un mirage. Angela Merkel n’a réglé aucun problème à moyen et long terme du peuple allemand car celui de sa démographie finira par tout bouleverser. Quant à l’intégration, la chancelière avait elle-même évoqué l’échec de leur modèle, celui multiculturel. C’est ce modèle multiculturel qui est actuellement mis en musique par les dirigeants en France.

Fabrice Madouas : Il faudrait d’abord distinguer l’immigration de travail de l’immigration de résidence. On ne peut pas exiger d’un étranger qui retournera tôt ou tard chez lui qu’il fasse l’effort de s’assimiler – seulement qu’il respecte les lois du pays qui l’accueille provisoirement. En revanche, si l’étranger veut faire souche en France, il est normal qu’il cherche à s’assimiler selon le processus décrit plus haut. Si ce n’est pas le cas, la cohabitation d’une forte communauté étrangère, repliée sur ses traditions, risque de provoquer des tensions avec les “nationaux”.

Cela se voit en France, dans certains quartiers et souvent à l’école. Ce n’est pas un hasard si Vincent Peillon a fait afficher une charte de la laïcité dans les établissements scolaires, initiative d’ailleurs critiquée par le Conseil français du culte musulman. En 2010, le Haut conseil de l’intégration soulignait déjà les difficultés de l’Éducation nationale dans un rapport remis à François Fillon, Les défis de l’intégration à l’école. On y lit que, dès le primaire, “des enseignants se voient systématiquement opposer un refus de parents musulmans à l’étude, par leurs enfants, de la christianisation” du monde gallo-romain ou de l’histoire des croisades, par exemple. L’enseignement de la Shoah fait lui aussi l’objet de contestations. Les cours d’éducation physique, de sciences naturelles, d’éducation civique, voire de musique, n’échappent pas à cette pression religieuse. Le sentiment de ne pas appartenir à la communauté nationale est largement partagé dans certains quartiers : “Chacun se définit par la nationalité de ses parents avant de se sentir français”, note le HCI.

Ce constat, c’est aussi celui que dresse la démographe Michèle Tribalat dans son nouveau livre, Assimilation : la fin du modèle français (Éditions du Toucan) dont nous publions les bonnes feuilles dans notre dossier. Beaucoup prévoyaient une sécularisation des immigrés de confession musulmane au contact des populations européennes. Michèle Tribalat souligne, au contraire, “le retour vers l’islam” des jeunes adultes, qui pratiquent une forte endogamie religieuse, tout particulièrement dans les familles soucieuses de “sécuriser la transmission” de leur foi dans un environnement indifférents aux religions. Selon elle, “nous avons péché par excès d’optimisme en imaginant avoir résolu une fois pour toutes la question des prétentions religieuses sur la vie politique”. Où l’on retrouve – encore – la question de la laïcité !

Mehdi Thomas Allal : Valeurs Actuelles a raison. L’immigration peut bouleverser les équilibres d’une société … mais de façon positive ! Oui, l’immigration contribue à façonner ce que nous sommes puisque nous accueillons des femmes et des hommes qui, pour la plupart, ne sont pas nés sur notre territoire. Il faut donc veiller à ce qu’ils partagent les mêmes valeurs que nous et à ce qu’ils s’intègrent autant que possible à la population française. L’institution de l’école et la maîtrise de la langue française jouent un rôle éminent dans cette intégration. Mais j’aimerais aussi que l’on insiste davantage sur les bouleversements vertueux que représente l’immigration. Je pense à de grandes figures comme la scientifique Marie Curie, émigrée de Pologne et qui a été la seule femme à recevoir deux prix Nobel. Je pense à Émile Zola, Italien par son père et naturalisé à l’âge de 22 ans, qui s’est battu avec l’ardeur que l’on sait pour la cause ouvrière et pour faire triompher la vérité dans l’Affaire Dreyfus. Ces figures de notre immigration – j’aurais pu prendre d’autres exemples – ont contribué à dérouler l’histoire de France et à la faire rayonner dans le monde. Maintenant, il est évident que tous les immigrés n’obtiendront pas un prix Nobel ! Chaque demande de titre de séjour ou de naturalisation doit donc être examinée au regard des talents propres à chaque individu et des critères fixés par nos lois. Mais ne demandons pas aux immigrés que nous choisissons d’accueillir de renier les éléments de leur culture qui sont tout à fait compatibles avec nos valeurs. Ne devenons pas un pays fermé sur lui-même, hostile par principe à l’étranger et nostalgique d’un passé glorifié et idéalisé. Tournons nous plutôt vers l’avenir. Je remarque d’ailleurs aujourd’hui les mêmes stéréotypes que ceux qui pouvaient exister au début du XXème à l’égard des immigrés polonais, espagnols ou italiens. Je sais que l’on viendra un jour à bout de ces préjugés mais il faudra du temps et nous aurons besoin d’exemples positifs pour démontrer que l’immigration a toujours contribué et peut encore contribuer à la grandeur de la France. Enfin, répétons que l’intégration suppose une forme de réciprocité entre pays d’accueil et personnes issues de l’immigration : le bouleversement peut être aussi fort tant pour l’un que pour l’autre.

La volonté d’une société de préserver une certaine homogénéité culturelle, voire ethnique peut-elle se justifier ou est-elle forcément condamnable ? Que penser à cet égard des études qui évoquent des causes physiologiques au racisme (lire ici par exemple) ?

Malika Sorel : La culture se définit, pour schématiser, par un ensemble de normes collectives. Ces dernières sont le produit de l’histoire politique et culturelle d’un peuple. Il est évident que l’on ne peut pas former un seul et même peuple lorsque l’on ne partage pas le même contenu de normes. Il est de même évident que l’on ne peut vivre en harmonie au sein d’une société où les normes ne sont pas portées et partagées par tous. Le concept de norme a lui aussi un sens profond. Je renvoie ici vos lecteurs à l’analyse du texte de la conférence en Sorbonne d’Ernest Renan qu’ils trouveront en ligne et qui s’intitule “qu’est-ce qu’une nation?”. Tout y est !

Ne pas respecter la volonté d’une société de vouloir se préserver – pour tout simplement continuer d’exister- est extrêmement dangereux. Cela aura des conséquences. Les crispations croissantes que l’on sent monter en France et plus généralement en Europe sont directement liées à ce point.

Je ne connais pas le détail de la théorie que vous mentionnez mais pour ma part, je crois, comme l’a très bien développé Emmanuel Kant que “l’homme n’est que ce que l’éducation fait de lui”, et que nous payons très cher le fait d’avoir sous-estimé la puissance de l’éducation qui est transmise au sein des familles pendant la toute petite enfance. Un célèbre psychologue avait écrit “tout se joue avant 6 ans”. En ce qui concerne la capacité de choisir sa propre culture et plus tard son propre peuple, je dirais que quasiment tout se joue avant l’entrée en maternelle.

Fabrice Madouas : Disons-le clairement : le problème n’est pas ethnique mais culturel. En l’absence d’assimilation, la cohabitation sur un même territoire de communautés ne partageant pas la même culture est par essence conflictuelle. On l’a vu dans les Balkans, on l’a vu aussi au Liban, naguère considéré comme la Suisse du Proche-Orient. L’assimilation est affaire de volonté, elle est affaire aussi de capacités, c’est-à-dire de nombre. Existe-t-il un “seuil de tolérance” ? “Je peux […] assurer, moi qui ai passé ma vie à protéger les différences, que le seuil de tolérance existe bel et bien, confiait au soir de sa vie le grand anthropologue Claude Lévi-Strauss, peu suspect de frayer avec l’extrême-droite. C’est un fait, un jugement de réalité, non un jugement de valeur. Il faut l’apprivoiser et le dépasser, mais non l’ignorer. Or toute notre époque est là : on ignore des faits sous prétexte de défendre des valeurs”.

De cette leçon, on conclura qu’il est prudent de maîtriser les flux migratoires. Il n’y a dans cette intention nulle trace de racisme, mais la volonté de préserver un équilibre, une tranquillité toujours fragiles. Autre citation, d’un philosophe celle-ci : “Il n’existe pas de droit à émigrer dans un autre pays, droit qui pourrait fonder des réclamations, estimait Emmanuel Kant en 1795. Il n’existe qu’un droit de visite, valable pour tous les êtres humains. C’est à cette condition d’accepter le droit de visite mais de refuser le prétendu droit d’immigrer que l’on pourra maintenir des relations pacifiques entre les peuples”. Cela revient à poser comme principe la liberté de circuler et comme exception le droit de s’installer. Cette prudence n’exclut évidemment pas les échanges internationaux, culturels et commerciaux, encore moins la mise en œuvre d’une politique de coopération favorisant le développement des pays tiers.

Michèle Tribalat : Ce n’est pas tant l’homogénéité culturelle qu’il faut préserver car, même sans immigration, toute société est diverse. On a pris l’habitude de réserver le terme diversité aux populations d’origine étrangère. C’est un appauvrissement considérable de l’usage de ce mot qui laisse croire que la diversité vient forcément d’ailleurs et que nous serions tous affreusement semblables sans immigration. C’est, paradoxalement, conforter l’idée d’homogénéité culturelle que l’on réprouve tellement par ailleurs. Disons que la cohésion sociale suppose aussi bien un lien avec le passé qu’avec les vivants. Il faut donc que les populations européennes puissent s’y retrouver et avoir le sentiment de continuité avec leur propre histoire, ce qui suppose d’accepter qu’elles constituent la référence culturelle vers laquelle les nouveaux venus finissent par graviter. Ou, tout au moins, ces nouveaux venus ne doivent pas la remettre fondamentalement en cause. Je me refuse à envisager toutes les raisons raisonnables qu’il y a à être raciste. Je refuse d’aller chercher chez les biologistes des raisons réconfortantes pour de mauvais penchants, par ailleurs condamnés par la loi.

Mehdi Thomas Allal : L’homogénéité culturelle et ethnique dans une société est au choix une illusion ou un idéal, seulement si vous êtes d’extrême droite. La désirer suppose le rejet de toute culture ou ethnie différente, en d’autres termes, faire preuve de racisme ou de xénophobie. En ce sens, c’est effectivement condamnable ! Aucune étude ne pourra se substituer aux textes constitutionnels et législatifs qui condamnent le racisme. Quant aux “causes physiologiques”, méfions-nous catégoriquement des théories justifiant d’une manière ou d’une autre les préjugés. Il semble curieux, de la part d’une partie de la droite, de critiquer d’une part le prétendu “laxisme” et la “culture de l’excuse” dont bénéficieraient ceux qui commettent des infractions et, d’autre part, de recourir à cette même culture de l’excuse pour ceux qui se rendent coupables d’actes racistes. Je rappelle par ailleurs que ceux-ci ont explosé depuis plusieurs années. Il était donc urgent que la gauche, revenue au pouvoir, tienne un discours républicain et ferme pour condamner toutes les violences et toutes les formes de délinquance, y compris lorsqu’il s’agit d’actes racistes contraires à nos principes constitutionnels et aux valeurs universelles qui ont fait la grandeur de la France. Je rappelle enfin qu’en 1792, lorsque la France était assaillie par les monarchies européennes, comme pendant la Résistance et la Libération contre l’occupant nazi, des étrangers ont pris les armes pour la France. Certains d’entre eux ont été naturalisés Français au titre de leurs faits d’armes, ce qui démontre que notre identité nationale n’est pas fondée sur un critère ethnique, mais bel et bien sur des valeurs qu’il ne faut jamais abandonner, ni d’ailleurs considérer comme acquises.

Comment se justifient les Etats qui assument un contrôle strict de l’immigration ?

Fabrice Madouas : Rappelons d’abord que la Cour européenne des droits de l’homme reconnaît tout à fait le droit aux États, “en tant qu’éléments du droit international, d’exercer le contrôle de l’entrée, du séjour, de l’expulsion des ressortissants de pays tiers” (arrêt Chahal, 1996). Bon nombre de pays mettent en œuvre un strict contrôle des flux migratoires pour des raisons économiques, la crise ne leur permettant plus de subvenir aux besoins des candidats à l’immigration (notion de “capacités”). La question se pose en effet : au vu de l’état de ses finances, du niveau de sa dette, de ses faibles perspectives de croissance et de l’aggravation du chômage, la France peut-elle continuer à délivrer plus de 190 000 titres de séjour chaque année ? On voit aussi que l’État ne parvient plus à faire face à l’afflux des demandeurs d’asile (plus de 61 000 l’an dernier), dont certains sont obligés de camper dans les rues, faute de places d’hébergement – cela est arrivé récemment à Clermont-Ferrand.

Nicolas Sarkozy avait tenté de mettre en œuvre une politique dite d’”immigration choisie”, régulée par l’État, tout en combattant l’immigration subie, issue de l’entrée et du séjour clandestins. Il s’agissait d’instaurer une régulation quantitative des flux migratoires, en autorisant le gouvernement à fixer des objectifs sur le nombre des migrants qui entrent en France. Cette réforme s’inspirait du modèle canadien pour l’immigration de travail (création de la carte “compétences et talents”) et des systèmes britannique et allemand en matière d’immigration familiale. Sa mise en œuvre n’a pas donné les résultats escomptés – mais était-ce possible dans le cadre contraignant de l’espace Schengen ?

Mehdi Thomas Allal : Aucun Etat ne ferme totalement ses frontières (même la Corée du Nord), purement et simplement parce que les flux migratoires représentent un phénomène naturel. Il est totalement utopique de souhaiter stopper totalement l’immigration comme le préconise, par exemple, le Front national. Rejet du métissage culturel, xénophobie, intégration impossible, volonté de préserver une forme d’homogénéité culturelle, peur quant à une insécurité qui serait causée par des personnes d’origine étrangère … les arguments en faveur d’un strict contrôle de l’immigration peuvent être nombreux. Si la maîtrise des flux migratoires est une question qui mérite réflexion, elle peut revêtir, lorsque pratiquée de façon extrême, une forme d’ostracisme… C’est pourquoi le contrôle de l’immigration doit s’effectuer dans le cadre de notre pacte républicain. Cette maîtrise des flux migratoires n’en est pas moins une préoccupation constante des dirigeants français et il serait mensonger de dire que François Hollande ou Manuel Valls feraient preuve d’un quelconque laisser-faire à cet égard. Le nombre de titres de séjour accordés reste en effet stable par rapport à la période précédente. Je note d’ailleurs que le Front national a abandonné sa doctrine du “zéro immigration” et reconnaît donc qu’un certain niveau d’immigration légale est nécessaire. En revanche, nous devons prendre davantage d’initiatives pour lutter contre les filières d’immigration clandestine, qui exploitent la misère des gens, et pour sanctionner très durement les employeurs qui ont recours à des sans-papiers. L’administration du travail est très active sur ces questions, mais il nous faut aussi mieux nous coordonner avec nos partenaires européens. Le renforcement des moyens de l’agence “Frontex”, qui appuient les États dans la surveillance et le contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne, doit par exemple être prioritaire, afin que l’Europe se protège mieux face à ces flux illégaux. Enfin, nous devons nous assurer que l’aide publique versée au titre du développement des pays pauvres soit mieux ciblée et soit surtout mieux utilisée sur place, de sorte que les travailleurs qui peuvent avoir la tentation d’émigrer trouvent aussi des opportunités dans leur propre pays.

Le collectif de la Gauche populaire explique la montée du vote pour le Front national lors de la dernière élection présidentielle non seulement par “l’économique et le social”, mais aussi par le concept d’insécurité culturelle qui recouvre notamment “la peur de l’immigration, des transformations du ‘mode de vie’, de l’effacement des frontières nationales”. Quel est votre point de vue sur cette analyse ? Les politiques doivent-ils davantage tenir compte de ce sentiment d’insécurité culturelle ?

Malika Sorel : C’est ce que j’ai écrit bien avant que tout ce que vous évoquez là ne soit mis sur la table. Les écrits sont là sans compter que j’ai commencé à tenter d’alerter – en vain – le monde politique bien avant mes premières publications. Aujourd’hui, de plus en plus d’élites intellectuelles ou politiques évoquent les problèmes parce qu’ils ont pris de telles proportions qu’ils ne peuvent plus être dissimulés à l’opinion publique. Et encore certains tentent de changer le sens des mots comme je l’ai dit plus haut en évoquant 1984. Pour moi une élite ne mérite ce qualificatif que si elle est capable d’anticiper les problèmes et ainsi les éviter à la société. Quand à la montée du FN, j’ai toujours dit aux dirigeants en poste que si leur problème c’était le FN, alors ils n’avaient qu’à résoudre les problèmes liés aux question d’identité. Il faut croire que finalement le FN ne les affolait pas tant que ça. Je suis pour ma part convaincue que ce sujet qui est celui du respect du peuple doit être porté par un maximum d’élus de tous bords. C’est pour cette raison que les citoyens doivent voter uniquement sur la base des convictions qui sont défendues par les personnes qui se présentent à leur suffrage. Là aussi toutes les informations qui concernent les convictions défendues par les uns et les autres sont accessibles. C’est l’une des grandes facilités que nous offre la technologie de notre époque !

Fabrice Madouas : Cette analyse me paraît pertinente (quoi qu’il faille, à mon avis, cesser de penser toujours en termes de peur…). Elle rejoint, en tous cas, l’analyse du géographe Christophe Guilluy sur “la France des invisibles” et le constat de Michèle Tribalat. De fait, les politiques – et singulièrement la gauche – ont abandonné toute une frange des couches populaires, celles qui vivent encore dans les “quartiers”, aux côtés des immigrés, et celles qui sont allées s’installer dans les zones périurbaines.

On retrouve ici les travaux de la Fondation Terra Nova, proche du PS : constatant que les ouvriers n’étaient plus en phase avec les valeurs “libérales-libertaires” que la gauche défend désormais, Terra Nova recommandait au candidat socialiste, François Hollande, de s’appuyer sur un électorat alliant les “bobos” diplômés aux minorités réputées opprimées, “la France de la diversité [étant] presque intégralement à gauche” (ce que confirme les études de l’Ifop : 86 % des musulmans ont voté Hollande au second tour de l’élection présidentielle).

Les “natifs au carré” (nés en France de deux parents nés en France) des catégories populaires ont le sentiment d’avoir été abandonnés par l’État. “Leur localisation dans les petites communes les laisse souvent à l’écart des initiatives de la politique de la ville alors qu’ils font souvent les frais du désengagement de l’État”, résume Michèle Tribalat. Il me paraît indispensable que les élites politiques et intellectuelles renouent avec ces Français négligés, pour qu’ils ne sombrent pas dans la désespérance.

Michèle Tribalat : Cette une thèse également défendue par Christophe Guilluy. La perte, dans les classes populaires, du statut de référent culturel est profondément anxiogène. La perspective de leur mise en minorité les conduit à éviter les lieux de forte concentration, au prix d’un éloignement des principaux centres d’activité économique. Les politiques exacerbent leur ressentiment lorsqu’ils ne parlent de quartiers populaires qu’à propos des banlieues. Ces classes populaires “autochtones” ont également perdu l’approbation des élites quant au rôle de référent culturel qu’elles exerçaient autrefois. Elles apprécieraient que l’on trouve légitime qu’elles aussi cherchent à protéger leurs modes de vie. Les politiques devraient s’intéresser à elles à nouveau, non seulement parce que ces classes populaires “autochtones” souffrent du désintérêt à leur égard et de la sollicitude manifestée trop exclusivement à l’égard des banlieues, mais aussi parce que, sans leur concours, tout modèle d’intégration quel qu’il soit est condamné à tourner à vide.

Mehdi Thomas Allal : La Gauche populaire, à l’instar de la Gauche forte et d’autres nouveaux pôles, proches du Parti socialiste, s’inquiètent en effet de la montée du Front national qui, depuis 2002, a entamé une stratégie de “dédiabolisation”. Le contexte économique et social sert malheureusement ses intérêts. En France, on constate une percée de l’extrême-droite lors des élections. La manœuvre est bien connue : attiser la peur des citoyens en utilisant un bouc-émissaire – issu d’une minorité – (étranger, noir, musulman, homosexuel, rom…) en faisant croire qu’il représente un danger pour la sécurité et l’avenir du pays concerné. Puis, proposer des solutions par le biais d’un discours populiste et discriminant. Plus que de tenir compte de ce sentiment d’insécurité culturelle, il revient aux dirigeants politiques dits “républicains” de le déconstruire, car celui-ci nuit à la cohésion sociale, et ne peut que renforcer une extrême-droite dont l’influence parmi l’opinion se fait déjà beaucoup trop ressentir. De fait, il existe dans notre pays une forme de rejet de tout ce qui vient de l’extérieur : la mondialisation, l’Europe, l’immigration. Il se nourrit de la peur de ne plus trouver sa place dans un monde qui change et qui évolue de plus en plus vite. On retrouve aussi dans le témoignage de ceux qui se considèrent comme des “perdants de la mondialisation” une forme de colère vis-à-vis de la montée des inégalités, une indignation devant l’accroissement de certaines rémunérations considérées comme indues. Cette colère n’est d’ailleurs pas propre à la France. Il suffit d’observer la montée des formations populistes dans toute l’Europe, aux États-Unis avec les “Tea Party”, mais également dans les pays arabes, où une large part des populations s’est réfugiée dans le conservatisme religieux par peur de la modernité. Les femmes et les hommes en responsabilité ont un grand rôle à jouer en rappelant qu’il y a des marges de manœuvre pour changer le quotidien des gens et pour réduire les inégalités. C’est tout le sens par exemple de la lutte menée contre la fraude fiscale et qui va dégager deux milliards de recettes en 2014, soit l’équivalent du budget de la métropole lilloise, pour donner un ordre de grandeur ; ce sont donc autant de milliards prélevés sur la grande délinquance financière et qui permettront à notre pays de réinvestir dans son industrie et dans ses universités. C’est aussi le sens de l’alourdissement de la taxation des banques qui a été décidée dès l’été 2012 et qui soutient l’effort de redressement de nos comptes. Évidemment que l’État ne peut pas tout, mais il y a, à l’évidence, des choix à faire pour démontrer qu’au-delà de la crise de confiance que nous traversons, le meilleur reste à venir pour la France, si tant est que nous fassions preuve de courage politique et d’intelligence collective.

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