25% des Français estiment que le FN ferait mieux que la gauche ou la droite au pouvoir : mais que seraient-ils vraiment capables de faire ?

Alors qu’il grimpe encore dans les sondages, le FN espère créer  la surprise à la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot ce dimanche. Mais  si le Front national parvenait enfin au pouvoir, comment passerait-il de  quarante ans de contestation à l’exercice de la gestion d’un État comme la  France ? Les analyses de Laurent Pinsolle, Eric Verhaeghe et Christophe de Voogd.

ATTENTION 2

Propos recueillis par Alexandre Devecchio et précédemment publiés sur le site d’info Atlantico

Selon un sondage de l’institut CSA pour BFMTV publié mercredi, 25% des Français pensent que Marine Le Pen, si elle était au pouvoir, s’en sortirait mieux que François Hollande ou qu’un candidat de droite. Si elle y parvenait, et sans accréditer la faisabilité de cette accession, Marine Le Pen aurait-elle les moyens techniques de gouverner ? Avec quelle majorité, quelle coalition ?

Laurent Pinsolle : Tout d’abord, je tiens à souligner que le fait que seulement 25% des Français pensent qu’elle ferait mieux que le PS et l’UMP est un score finalement faible, d’autant plus que seulement 9% l’affirment avec certitude. Cela signifie que seulement la moitié de l’électorat de Marine Le Pen avait une certitude forte qu’elle pouvait faire mieux que le PS et l’UMP et l’autre moitié une certitude relative. Après un quinquennat où Nicolas Sarkozy a beaucoup déçu et une première année de quinquennat de François Hollande au moins aussi décevante, on peut considérer que ce score est un échec pour le FN étant donné que les Français n’espèrent plus grand chose du PS et de l’UMP (un sondage Harris de mars 2013 montre que seulement 24% des Français font confiance à leurs dirigeants politiques et 72% ne leur font pas confiance). Marine Le Pen n’a pas crédibilisé son discours dans des circonstances pourtant très favorables. Ce chiffre tend à accréditer l’idée d’un plafond de verre très solide, illustré par les sondages pour les européennes.

Si Marine Le Pen gagnait l’élection présidentielle de 2017, avec le système électoral actuel, le FN n’aurait aucun problème pour obtenir une majorité à l’Assemblée Nationale. Il y aurait sans doute beaucoup de triangulaires PS-UMP-FN. Et une partie de l’UMP ne résisterait sans doute pas alors à la tentation de rejoindre la nouvelle majorité avec des accords de désistement, comme cela avait été le cas en 1988 dans le Sud-Est.

Éric Verhaeghe : Il me semble que le premier problème que rencontrerait Marine Le Pen serait de sortir de ses ambiguïtés, qu’elle incarne d’ailleurs avec plus de talent que son père. Ne nous leurrons pas, le Front national coalise des forces ou des familles politiques extrêmement hétérogènes. Leur unité tient aux ambiguïtés que Marine Le Pen ne lève pas… car comme vous le savez on sort toujours d’une ambiguïté à son détriment. La discrétion de la présidente du Front sur le mariage gay en a donné une preuve : elle a évité de donner du grain à moudre à des dissensions internes.

Pour aller vite, le Front national est l’agrégat de quatre familles politiques très différentes. Première famille, qui est historiquement originelle au Front : la famille légitimiste, que j’appellerais assez volontiers courant chouan. Elle regroupe les électeurs attachés à l’Église et à un ordre social qui s’en inspire, ce qui peut vouloir dire un vrai esprit de solidarité. Deuxième famille: les maurrassiens et leurs dérivés païens, plus attachés au rationalisme aryen qu’à la révélation chrétienne, et de sensibilité plus libérale. Troisième famille : disons les “épargnants” qui ne seraient pas hostiles à un épisode autoritaire permettant de consolider une politique économique au service de leurs intérêts. Quatrième famille : les déçus de l’institution, souvent prolétarisés ou déclassés par la crise, qui cherchent une force de rupture pour construire un ordre où ils retrouveront leur place. On remarquera qu’on peut d’ailleurs appartenir à plusieurs familles à la fois.

Dans cet équipage, les forces contraires sont suffisamment puissantes pour que l’exercice du pouvoir se complique singulièrement pour le Front national. L’expérience Hollande le montre : une chose est de rassembler quand on est dans l’opposition, une autre chose est de disposer d’une marge homogène suffisante pour déployer une politique cohérente. Même avec l’appui probable de ralliés à droite, voire au centre gauche, le passage de l’opposition à la construction sera une véritable épreuve pour Marine Le Pen. On peut en effet imaginer que des forces magnétiquement attachées à l’UMP aujourd’hui, mais idéologiquement différentes, comme les chrétiens démocrates, la droite populaire, et au-delà les villiéristes et les souverainistes, pourraient assez facilement devenir les troupes supplétives du Front. C’est à la fois une force et une faiblesse, car plus la coalition sera mosaïque, moins elle sera unanime pour mettre en place un programme commun.

Christophe de Voogd : Je voudrais d’abord commencer par dire que ce sondage est un nouvel indice de l’intégration croissante du FN dans le jeu politique et du fait qu’il n’est plus seulement un choix de protestation mais aussi d’adhésion. “Dédiabolisation”? “Normalisation”? Je préfère, avec Dominique Reynié, parler d'”installation” dans le paysage politique “normal”. Quant à l’arrivée au pouvoir, elle ne peut se produire – c’est tout le calcul de Marine Le Pen – que dans une coalition avec une partie de l’UMP divisée et affaiblie; ce qui reste encore peu probable car d’une part cette division est loin d’être actée et surtout nous sommes encore très loin d’un bloc suffisant “droite forte”/FN indispensable pour l’emporter au scrutin majoritaire.

Avec quelle administration ? Le technostructure la suivrait-elle ?

Laurent Pinsolle : Une partie de l’administration pourrait bien résister, mais l’opinion publique, dans ce cas-là, soutiendrait le nouveau parti au pouvoir et n’accepterait pas que l’administration n’obéisse pas à des dirigeants démocratiquement élus. On peut imaginer qu’il y aurait beaucoup de démissions, mais le FN pourrait alors remplacer ceux qui lui auraient résisté.

Éric Verhaeghe : Là-dessus, je serais très partagé, parce que l’administration française n’en est pas à son coup d’essai en matière de ralliements inhabituels. L’année 1940 l’a abondamment et durablement prouvé. Certains hauts fonctionnaires n’hésitent d’ailleurs pas à servir dans des cabinets de droite, puis des cabinets de gauche, considérant que leur parcours professionnel ne les engage pas idéologiquement.

Cela dit, il est vrai que la haute fonction publique a aujourd’hui pris acte de sa nécessaire politisation et considère que cette politisation s’exerce naturellement avec les partis de gouvernement, dont le Front national ne fait pas partie. Il n’est donc pas évident qu’une équipe Front national puisse s’appuyer sur une élite administrative loyale et compétente et en nombre suffisant. Dans le calendrier des élections présidentielles, cela pose un vrai problème puisque, à peine élu, le Président doit se préoccuper de la loi de finances. Exercice obscur, à forte connotation comptable, avec des milliers de mécanismes à maîtriser, la loi de finances laisse peu de place à l’amateurisme. L’équipe Ayrault en a fait la triste expérience en 2012. Construire une loi de finances contre son administration (et il en va de même pour la loi de financement de la sécurité sociale, qui se prépare en même temps que la loi de finances) est un exercice à haut risque, voire un art impossible.

Le grand public ne sait d’ailleurs pas suffisamment que ceux qu’on appelle les “budgétaires” constituent une petite communauté de quelques centaines de fonctionnaires qui restent relativement solidaires durant toute leur carrière. Je ne me souviens pas que l’on comptât dans cette communauté des gens compatibles avec le Front national. Les premières semaines d’un gouvernement Front National risqueraient donc d’être assez sportives.

Christophe de Voogd : Autant les conditions politiques et surtout économiques d’une arrivée au pouvoir me paraissent encore peu propices, autant je ne vois aucune difficulté sérieuse pour Marine Le Pen dans l’attitude de l’administration. Tous les précédents historiques montrent l’extrême “plasticité” ou “loyauté” de celle-ci, comme l’on voudra ; elle suivra dans sa grande majorité la nouvelle ligne politique au nom de la “continuité de l’État”. Les Jean Moulin sont rares et Vichy a pu compter sur la coopération de l’immense majorité de l’administration de la IIIe République, notamment de la police et de la justice, y compris la justice administrative. Si l’on préfère une analogie moins “lourde”, rappelons que Napoléon a puisé presque tout son personnel dans les rangs des anciens révolutionnaires…

Sur quelles compétences internes au parti le FN pourrait-il s’appuyer ?

Laurent Pinsolle : Bien sûr, aujourd’hui, les compétences du parti semblent limitées. Néanmoins, il faut reconnaître que le programme du FN de 2012, largement inspiré de ceux d’autres partis, était à la base, globalement, plutôt bien fait. Il n’avait pas grand chose à envier à ce que proposent habituellement le Parti socialiste et l’UMP.

Cependant, il faut noter que le FN a beaucoup tergiversé sur la question du retour au franc, évoquant un temps le retour à un étalon multimétallique (or, argent, platine), comme au XIXe siècle, avant d’oublier ce point. Puis, il affirmait que le retour au franc s’accompagnerait d’une augmentation de la dette de 200 milliards mais que “ce n’était pas bien grave” du fait de la monétisation. Pire, au fur et à mesure de la campagne et de la progression de Jean-Luc Mélenchon (parti à 4% dans les sondages, ce que l’on a oublié aujourd’hui), Marine Le Pen a multiplié les promesses très coûteuses, rompant les équilibres du début de la campagne.

Certes, il y a aujourd’hui quelques têtes bien faites dans ce parti, mais on peut soupçonner qu’il manque encore largement de cadres. Et pire, ces cadres sont dirigés par une présidente dont on peut penser qu’elle n’est vraiment pas au niveau pour mettre en place un programme aussi hétérodoxe. En outre, il faut noter que les débats ne sont pas clos sur la direction économique, qui a pris un virage à 180° avec l’accession à la présidence de Marine Le Pen. Il y a toujours de nombreux cadres qui tiennent un discours très libéral, comme Paul-Marie Coûteaux, qui semble resté sur la ligne de Jean-Marie Le Pen, qui voulait baisser la tranche marginale d’impôt sur le revenu à 20% en 2007.

Bref, plusieurs problèmes se poseraient : les divergences de ligne au sein du mouvement, le manque de ressources (mais on peut penser que l’accession au pouvoir règlerait ce problème, les ambitieux pouvant alors être attirés) et surtout les limites de Marine Le Pen, dont on peut douter qu’elle soit au niveau.

Éric Verhaeghe : Quoi qu’il arrive, ce sera en volume inférieur à celles dont disposent l’UMP ou le PS. Cela n’est pas un obstacle en soi, tant il est vrai que l’exercice du pouvoir repose sur les fonctionnaires avant de reposer sur les militants. Là encore, l’expérience Hollande nous le prouve : ce sont les technos qui dirigent, pas les politiques. En revanche, il n’est pas inutile de disposer au sein d’un parti, quel qu’il soit, d’une pépinière de talents capables de jouer la mouche du coche auprès des services administratifs, notamment des grandes directions d’administration centrale. Personnellement, je n’aime guère cette caste de blancs-becs qui n’existent que par le lien de soumission qu’ils ont tissés avec des élus. Mais, en supposant qu’ils soient utiles, on peut penser qu’ils sont aujourd’hui en nombre insuffisant au Front national. Un gouvernement se réclamant de ce parti devrait donc utiliser d’autres techniques de gouvernement pour réussir.

Christophe de Voogd : Un parti de gouvernement attire toujours les compétences… De plus c’est précisément à l’attirance de ces compétences que s’attelle Marine Le Pen qui développe ses réseaux dans l’élite administrative et universitaire du pays. Que le nouveau n°2 du FN (Florian Philippot) soit un énarque en est un signe.

Quant au programme économique du FN, qui prévoit notamment la sortie de l’euro, est-il applicable ? Quelles pourraient-être les conséquences de la mise en œuvre d’un tel programme ?

Laurent Pinsolle : Bien sûr, le retour aux monnaies nationales est souvent présenté comme totalement irréaliste. Mais les personnes qui le présentent de la sorte ne sont pas sérieuses. Tout d’abord, il faut noter que pas moins de 9 prix Nobel d’économie (Hayek, Friedmann, Allais, Mirrlees, Sen, Stiglitz, Krugman, Pissarides, Sargent) critiquent ouvertement la monnaie unique et évoquent son démontage comme une possible solution pour sortir de la crise européenne, comme de très nombreux intellectuels et économistes français de renom, de droite comme de gauche (Jacques Sapir, Jacques Nikonoff, Jean-Luc Gréau, Alain Cotta, Jean-Jacques Rosa, Jean-Claude Werrebrouck, Gérard Lafay, Morad El Hattab, Florin Aftalion, Hervé Juvin, Frédéric Lordon, etc). Ensuite, il n’est pas inintéressant de constater que les personnes qui prédisent des pluies de sauterelles en cas de retour du franc n’évoquent jamais l’histoire pour soutenir leurs thèses. En effet, elle nous fournit de nombreux exemples qui démontrent que la fin d’une union monétaire entre plusieurs pays n’est ni compliquée, ni pénalisante pour l’activité, bien au contraire. Plus de cent unions monétaires ont ainsi été dissoutes au XIXe siècle et les travaux des économistes sont assez unanimes sur le sujet.

Jonathan Tepper, finaliste du prix Wolfson, affirme que ces démontages d’union monétaire ont eu « un impact économique négatif limité » et que « la sortie est l’outil le plus puissant pour rééquilibrer l’Europe et créer de la croissance ». Ses travaux sont confirmés par le professeur de Berkley, Andrew Rose, qui affirme que « le plus frappant, c’est qu’il y a remarquablement peu de mouvements économiques au moment de la dissolution d’une union monétaire ». Deux professeurs de Princeton, Peter Garber et Michael Spencer soutiennent que « la plupart des sorties d’une union monétaire n’ont provoqué qu’une faible volatilité économique, leurs dissolutions sont fréquentes et elles peuvent être réalisées rapidement ». Ceci est également confirmé par l’étude du Zentrum für Europäische Integration de l’université de Bonn sur la dissolution de l’union monétaire tchécoslovaque, qui conclut qu’un démontage de la monnaie unique ne serait ni compliqué, ni cher.

Toute cette littérature nous permet de savoir précisément comment le démontage de la monnaie unique se passera (je ne vais pas développer, car ce serait trop long, mais voici un lien vers une vidéo qui l’explique). D’ailleurs, il faut être clair : tous les pays de la zone euro et les grandes banques sont très probablement déjà prêts. La zone euro a traversé de telles crises qu’il est bien normal que nos dirigeants s’y soient préparés. Fondamentalement, la monnaie unique est condamnée car des pays aussi différents ne peuvent pas partager durablement la même monnaie. La zone euro n’a rien à voir avec les Etats-Unis : nous n’avons pas la même langue, nous n’avons pas la même démographie, nous n’avons pas un vrai budget commun (ce que l’Allemagne refusera), les travailleurs sont 5 à 10 fois moins mobiles qu’aux Etats-Unis et le SMIC varie de 1 à 5. Bref, la question n’est pas de savoir si la monnaie unique sera démontée, mais quand. Dans quelques mois si la Grèce ou l’Italie devenaient ingouvernables ou dans plusieurs années.

Éric Verhaeghe : La première question est plutôt de savoir qui, aujourd’hui, au Front national, serait capable de négocier techniquement cette sortie auprès de l’Union européenne, si tant est, bien entendu, que le gouvernement de la France s’embarrasse de respecter ses engagements internationaux. Donc, sauf à ce que le gouvernement ne décide par pure folie de revenir unilatéralement au franc sans se soucier des conséquences internationales de cette décision, il faudrait dans la pratique renégocier le traité de Maastricht dans des temps très courts. Si l’Allemagne le souhaite également, ce qui n’est pas à exclure, cela peut aller assez vite, mais cela reste compliqué, car il s’agit tout simplement de bouleverser la vie quotidienne des Français et la structure économique du pays en changeant de monnaie. Je n’aborde ici que le volet technique. Mais il va de soi qu’économiquement une annonce de ce genre ne laisserait pas les marchés financiers indifférents et obligerait probablement à de nombreuses contorsions pour éviter des catastrophes comme une explosion brutale de l’inflation une et forte, très forte dévaluation du franc. Si l’Allemagne ne souhaite pas sortir de l’euro en même temps que la France, je ne donne pas cher du processus, car il sera créateur de très lourdes tensions politiques et économiques dont les Français souffriront. Sur ce point, il faut réfléchir à deux fois avant de tenter l’aventure.

Pour ma part, j’ai toujours considéré que l’entrée dans l’euro était un cliquet : une fois passé le cliquet, on ne peut revenir en arrière sans une prise de risque inconsidérée. En revanche, nous pouvons de façon réaliste imposer une dévaluation de fait de l’euro, pour le ramener à la quasi-parité avec le dollar qui le caractérisait à ses débuts. Cela suppose une politique monétaire souple qui nuit à l’épargnant allemand, mais qui profite au salarié français. Tout sera question de rapport de force.

Christophe de Voogd : Je crois que là est le problème majeur, et à mon sens, l’erreur capitale de diagnostic du FN, qui a cru à l’éclatement de l’euro alors que nous avons affaire à une crise de la zone euro: ce qui est différent. L’énorme épargne des Français – dont on ne parle jamais dans un débat public volontiers larmoyant – est le secret bien gardé du crédit financier de la France, tout comme il est l’obstacle principal à une arrivée au pouvoir de Marine Le Pen. La majorité de Français détenteurs d’avoirs financiers (plus de 3000 milliards d’euros, rappelons-le) n’est pas prête à troquer l’euro fort pour un franc faible qui diminuerait drastiquement leurs actifs. En d’autres termes, on ne va pas quitter le franc-or pour l’assignat !

La face sombre du parti, que l’opération de dédiabolisation du parti tend à faire oublier, finirait-elle par refaire surface dans l’exercice du pouvoir ? Sous quelle forme ? Et avec quelles conséquences ?

Laurent Pinsolle : Il est plus que probable que la face sombre du FN réapparaîtrait, de plusieurs manières. Tout d’abord, il est possible que certains élus du mouvement auraient des liens sulfureux avec les mouvements les plus durs de l’extrême droite. On peut penser à l’exemple d’Alexandre Gabriac, élu conseiller régional en 2010, puis exclu du FN après qu’une photo le montrant effectuant un salut nazi ait circulé. En outre, on peut toujours se demander s’il a été exclu du fait de ses idées ou du fait qu’elles soient devenues publiques. Est-il crédible que les dirigeants locaux du FN n’aient pas été au courant de ses idées ? On risquerait ainsi de se retrouver avec des députés ou des membres de cabinets ministériels qui viendraient des cercles les plus durs de l’extrême-droite.

De même, même si Marine Le Pen cherche à dédiaboliser son parti, cette année, elle a rendu hommage à Dominique Venner, ancien de l’OAS, partisan de thèses racistes. Son compagnon, Louis Aliot, a publié sur son site Nations Presse, des hommages à Bastien-Thiry, l’organisateur de l’attentat du Petit Clamart contre le Général de Gaulle.

S’ils étaient au pouvoir et qu’ils persistaient dans cette voie-là, cela attirerait bien plus l’attention et provoquerait sans doute d’énormes polémiques qui révéleraient aux Français que les racines du FN actuel sont bien les mêmes que celles du FN de Jean-Marie Le Pen. Tout ceci provoquerait une immense tension dans le pays (avec des manifestations qui pourraient dégénérer) qui ferait sans doute passer l’épisode du mariage pour tous pour une aimable bluette.

Certaines mesures de son programme, si appliquées, ajouteraient encore à la tension, comme le déremboursement de l’IVG ou le référendum qu’elle avait promis sur le rétablissement de la peine de mort. Enfin, resterait la question de la ligne économique : si Marine Le Pen devait mettre en place toutes les promesses faites en 2012, cela provoquerait de gros problèmes. Enfin, même s’il faut noter que l’organisation du vote pour la présidence du Front National s’est beaucoup mieux passée que les scrutins équivalents au PS et à l’UMP (ce qui est un comble, tout de même), l’admiration que confie Marine Le Pen à l’égard de Vladimir Poutine (dont elle accuse les médias de le diaboliser) pose tout de même problème du fait des dérives autoritaires et anti-démocratiques de son régime.

Éric Verhaeghe : Vous faites allusion à cet étrange conglomérat de vichystes, d’intégristes, de nostalgiques de l’Algérie française, de négationnistes et autres groupuscules qui ne se reconnaissent pas dans la tradition républicaine, que Marine Le Pen a relégués dans l’arrière-boutique pour offrir une vitrine plus présentable aux passants ? Je pense d’abord qu’ils sont aujourd’hui les gardiens du temple au sein du Front national. Ils s’expriment en creux : la modernisation du Front s’arrête là où ces forces originelles du parti considèrent que le discours nouveau est incompatible avec leurs positions structurantes. C’est la fameuse ambiguïté dont je parlais tout à l’heure. Officiellement, Marine Le Pen ne s’adresse plus à eux, mais ils contrôlent ses marges de liberté.

Sur le fond, soyons clairs. Dans ces forces historiques du Front national, on trouve d’abord les vaincus (temporaires ou non) de l’Histoire : ceux qui considèrent que Vichy, c’était mieux que De Gaulle, que l’Algérie française, c’était mieux que la décolonisation, que la monarchie, c’était mieux que la République, qu’il valait mieux révoquer l’édit de Nantes plutôt que le proclamer, et à certains égards, que la Gaule se portait mieux que l’empire romain, que le royaume latin de Jérusalem se portait mieux qu’Israël ou que l’empire ottoman. Tous ces gens-là se considèrent comme porteurs d’une vérité historique bafouée par la propagande officielle. Ils se trouvent que leur vérité est profondément structurante pour le Front national, même si elle est implicite et souvent cachée. C’est précisément parce que le Front national porte ces convictions dans son génotype qu’il est un mouvement de rupture.

Il est très probable que l’accession au pouvoir de Marine Le Pen ne soit, pour tous ces gens, qu’une première étape dans la reconstruction d’une France nouAux manettesvelle dont les contours sont très incertains. Je n’imagine pas un instant que ces gens ne nourrissent pas rapidement le désir de passer à des étapes suivantes, occultées durant la campagne électorale, et qui ne manqueront pas de créer de très fortes crispations dans l’opinion.

Rappelez-vous: on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment.

Christophe de Voogd : Toute la question est de savoir si le FN a vraiment changé ou non. Il y a selon moi des arguments dans les deux sens. Quoiqu’il en soit, l’hypothèse la plus probable – ou plutôt la moins improbable – d’une arrivée au pouvoir du FN serait en tant que force d’appoint au sein d’une coalition de droite. Il ne pourrait appliquer son agenda “sombre”, même si celui-ci était encore bien réel. Toutes les expériences de coalition avec les populistes de droite en Europe ont montré qu’ils ne dominaient pas les coalitions et que leur surenchère finissait par indisposer et leurs partenaires et l’opinion. Ils sont tous aujourd’hui retournés dans l’opposition.

Mais bien sûr je vous ai répondu en tant qu’historien et observateur de l’actualité. Rien ne dit qu’une crise gravissime ne remette tout cela en question et n’ouvre une voie royale à Marine Le Pen. Mais cela est par définition de l’ordre de l’imprévisible et pourrait d’ailleurs tout aussi bien donner une formule d’union nationale entre une partie de la gauche et de la droite. Au jeu des spéculations, tout est ouvert…

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