Fractures politiques, coups bas et haines personnelles : les primaires parisiennes sont-elles en train de signer l’incapacité de l’UMP à vivre ensemble ?

Alors que Jean-François Copé et François Fillon semblaient prêts à  tourner la page de l’élection contestée à la présidence du parti, François  Baroin évoque “une querelle doctrinale profonde” avec des primaires parisiennes  délétère – dont Pierre-Yves Bournazel a demandé l’annulation – pour toile de fond. Les analyses de Guillaume Bernard, Marika Mathieu et David Valence pour le site d’information Atlantico.

Guillaume-Peltier-Nathalie-Kosciusko-Morizet

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

L’interview accordée par François Baroin à L’Express vient à nouveau semer le trouble au sein de l’UMP alors que Jean-François Copé et François Fillon semblaient prêts à tourner la page de l’élection contestée à la présidence du parti. Comment interpréter le timing de cette sortie médiatique ? Peut-elle avoir un lien avec les craintes des partisans de la candidature de NKM à la mairie de Paris de voir la primaire – dont Pierre-Yves Bournazel a demandé la fin du scrutin – prise en otage par les opposants au mariage homosexuel, plutôt proches du corpus idéologique de la droite forte ?

David Valence : Il faut voir cette intervention de François Baroin comme un symptôme. L’attention des médias est volontiers accrochée par le “duel” entre François Fillon et Jean-François Copé. Et ce traitement médiatique correspond à une certaine réalité : aujourd’hui, l’UMP est dirigée par une sorte de “Congrès de Vienne” permanent, où toute décision d’importance fait l’objet de négociations âpres entre Fillonistes et Copéistes. Face à cette situation, l’ancien ministre de l’Economie exprime un double ras-le-bol.

Comme Bruno Le Maire ou Laurent Wauquiez, il estime que l’UMP connaît actuellement une grave crise de leadership et qu’il faut, rapidement, que ce mouvement se remette à travailler sur le fond, et incarne un vrai projet alternatif pour la France. D’autre part, François Baroin nous dit qu’au fond, la lutte entre Copéistes et Fillonistes est un trompe-l’oeil, et qu’à ses yeux le vrai débat se joue ailleurs, et ne recoupe pas complètement ces questions de personnes. Ce débat de fond oppose, pour faire court, les partisans d’une droite très musclée, pour qui le combat politique se joue principalement sur des “valeurs” entendues dans leur sens le plus conservateur, et une droite qui veut plutôt mener la bataille sur le terrain économique et social, et qui se méfie des coups de menton autoritaires sur l’immigration, la sécurité ou la famille.

Guillaume Bernard : Les partis politiques ont tous été dépassés par le mouvement de « La Manif Pour Tous ». Mais, au sein de la droite, l’aile modérée de l’UMP l’a été encore plus. Il est effectivement possible de penser que cette prise de position a pour premier objectif d’occuper à nouveau le terrain médiatique à un moment où il est généralement considéré (ce qui est très loin d’être certain) que l’opposition au mariage homo et à l’adoption par des duos de même sexe va s’étioler. Il s’agit de reprendre la main en lançant l’attaque. En terme d’échecs, d’aucuns diraient « avoir les blancs ».

Marika Mathieu : L’UMP n’est en ordre qu’en apparence. Sa direction dite « paritaire » ne se définit qu’en fonction de l’équilibre entre Copéistes et Fillonistes, et non en fonction d’une ligne commune. Derrière cette parité entre « soutiens » de l’un ou de l’autre, la marmite des divisions de fond continue à chauffer. L’apparence figée du parti sous la présidence de Jean-François Copé ne semble qu’un mince couvercle pour ce que certains nomment « la balkanisation » de l’UMP.

Les propos tenus par François Baroin dans son interview à L’Express ne sont pas nouveaux. Dès juin 2012, à la suite de la défaite de l’UMP aux législatives, l’ancien ministre de l’Economie et quelques autres, dont Roselyne Bachelot ou Jean-Pierre Raffarin, ont remis en cause le « ni-ni » (ni PS, ni FN). La ligne sous-tendue par cette stratégie électorale mise en place par Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé était alors considérée par Baroin comme « troublante » pour les électeurs, et confuse quant à la nature de l’opposition de l’UMP au FN. Car que signifie le « ni-ni » ? PS-FN : même combat ? Où est passé le « front républicain » mis en place par Jacques Chirac ? Baroin s’est depuis montré plusieurs fois très critique à l’encontre de Jean-François Copé, l’appel de ce dernier à manifester le 26 juin lui ayant fait dire: « Est-ce là la nouvelle ligne du parti ? Si c’est le cas, je souhaiterais être tenu au courant car je ne suis pas d’accord. » (propos rapporté dans le Canard Enchaîné).

Cette dernière interview confirme donc l’opposition du député de l’Aube au style Copé, et plus profondément, rappelle les inquiétudes des anciens chiraquiens, les « néogaullistes », face au tournant idéologique du parti. Les primaires parisiennes ne sont qu’une nouvelle illustration de ce qui n’est en rien réglé à l’intérieur du parti : la question du leadership, de la ligne politique et de sa porosité vis-à-vis du FN.

L’UMP, plongée dans l’organisation de primaires, aujourd’hui municipales, demain présidentielles, se retrouve face à ses contradictions. Parcourue de courants, des Humanistes de Raffarin à la Droite forte de Peltier, leurs différentes expressions s’affrontent au sein des primaires alors même que leur terrain commun n’est pas visible, en dehors de leur appartenance à un même parti, plus proche de la machine électorale que de la maison-mère. Les primaires se transforment ainsi en théâtre de divisions lâchées en pleine nature (disons, dans chaque commune), et chacun tente d’y jouer sa carte personnelle, de Nathalie Kosciusko-Morizet à Guillaume Peltier, en passant par François Baroin.

Le corpus idéologique de la droite s’y révèle dispersé et contradictoire, sur les points notamment que cite Baroin : le protectionnisme, les sujets de société, l’Europe. Ce désordre n’est pas nouveau mais le système des primaires, comme le congrès interne de l’UMP en novembre 2012, oblige à s’en rendre compte. C’est un peu comme l’effet d’une loupe tournée vers un corps malade.

L’ancien ministre de l’Economie estime qu’il y a aujourd’hui “une vraie ligne de fracture entre ceux qui veulent déplacer le centre de gravité vers la droite et ceux qui, comme Alain Juppé, François Fillon et moi-même, souhaitent conserver l’esprit du pacte des fondateurs. Nous sommes face à une querelle doctrinale profonde.” La fracture décrite par François Baroin existe-t-elle ? Par quelles lignes d’affrontement se matérialise-t-elle ?

David Valence : Oui, de toute évidence. Je parlerais de fortes tensions plutôt que fractures pour le moment. Ces tensions ne datent pas d’hier. Elles étaient très sensibles déjà dans les deux dernières années de la présidence de Nicolas Sarkozy. De 2010 à 2012, il y a eu deux Nicolas Sarkozy. Celui qui tenait des discours très rigoureux, très européens, sur la crise économique et le nécessaire esprit de sacrifice et d’effort que les Français devaient manifester pour y faire face. Bref, un Sarkozy très installé dans ses fonctions, habitant mieux le costume de chef de l’Etat qu’à ses débuts. Et, de l’autre, le Sarkozy du discours de Grenoble, le 30 juillet 2010. Les Juppé, Accoyer, Le Maire, Wauquiez, NKM et Baroin se retrouvaient bien dans le Sarkozy grave et présidentiel, moins dans celui de Grenoble. Alors qu’un Thierry Mariani, un Jean-François Copé ou un Patrick Buisson souhaitaient que Sarkozy appuie au contraire sur l’accélérateur droitier après Grenoble. Tous pensaient que la campagne présidentielle permettrait de trancher les choses. Mais Sarkozy a semblé vouloir y ménager les uns et les autres, ne satisfaisant personne.

Moralité? Ce débat très profond sur la vocation de la droite en France, ses références, sa politique, son discours et son système d’alliances n’a pas été tranché. Il faudra bien qu’il le soit un jour !

Guillaume Bernard : Il existe plusieurs fractures au sein de l’UMP. Il y a, bien entendu, des divergences idéologiques qui sont, ici, mises en avant. Mais il existe aussi des querelles de personnes, des enjeux liés aux stratégies de carrière. Il n’est pas certain que les prises de position des uns et des autres soient uniquement dues à des convictions. A l’automne dernier, les deux candidats à la présidence de l’UMP avaient, en règle générale, des soutiens dans toutes les motions, et ce d’autant plus que leurs programmes étaient proches. Les alliances internes peuvent donc aussi être fondées sur des amitiés, des proximités (par exemple géographiques quant aux circonscriptions électorales) ou des collusions d’intérêts. La dénonciation du déplacement vers la droite du centre de gravité de l’UMP relève sans aucun doute d’une certaine conviction mais pouvant converger avec la crainte de certains de se voir ringardiser et finalement remplacés dans les investitures et les postes de direction de l’UMP.

Sur la question des lignes, l’actuelle composition de la droite est le résultat de deux siècles de ce qu’Albert Thibaudet a appelé le mouvement sinistrogyre : c’est-à-dire que les nouvelles tendances politiques sont peu à peu apparues par la gauche de l’échiquier politique et ont repoussé, sur leur droite, les mouvements et idées nés antérieurement. Ainsi, hormis la droite réactionnaire, les diverses tendances classées à droite sont-elles d’anciennes mouvances de gauche. Il existe donc, au sein de la droite, une droite « classique » et une droite « moderne » qui ne peuvent pas être identifiées aux différents partis puisque ces deux sensibilités sont présentes dans la plupart des formations (même si les proportions ne sont pas les mêmes). Plus concrètement, un thème permet de déterminer la ligne de fracture fondamentale : le corps social (la famille, la nation, l’Europe) est-il une donnée de l’ordre des choses (position classique) ou est-il une construction artificielle (théorie moderne) ? Pour résumer (alors que cela nécessiterait quelques développements), le classique est contre le mariage homo, le multiculturalisme et la construction européenne (du moins telle qu’elle se fait actuellement) tandis que le moderne y est favorable.

Marika Mathieu : La division au sein des familles de droite est une vielle histoire. Ce sont les trois droites (Orléaniste-libérale / Bonapartiste-autoritaire / Légitimiste-conservatrice) telles que définies par l’historien René Rémond. Mais ce schéma a du plomb dans l’aile selon tous les observateurs du jeu actuel, et un historien comme Nicolas Lebourg vous dirait que la droite est à l’heure actuelle « dénuée de colonne vertébrale idéologique ». Les vieilles familles ne retrouvent plus leurs petits. Une ligne de démarcation peut cependant apparaître dans la confrontation entre deux « pôles » de droite. L’historien Michel Winock pourrait parler de néo-gaullisme d’une part et de national-populisme d’autre part, un politologue comme Jean-Yves Camus définirait plutôt les choses comme le libéral-centrisme confronté à la droite nationale-conservatrice ou identitaire. En des termes plus basiques, moins clairs, plus sarkozystes aussi, on peut parler de droite modérée et de droite décomplexée. Que le FN et la droite de l’UMP se fondent dans l’un des pôles semble de plus en plus acquis sur le plan des idées partagées.

Concrètement, c’est la nature de la « rupture » instiguée par le sarkozysme qui s’interroge ici. Nicolas Sarkozy est élu en 2007 après s’être emparé de l’UMP contre la volonté de Jacques Chirac. L’UMP a pour objectif d’origine celui d’unifier droite et centre droit et donc de sortir des divisions UDF-RPR. En rompant avec le chiraquisme, en créant le ministère de l’Immigration et de l’identité nationale, dans quelle mesure le sarkozysme n’est-il pas une rupture avec le pacte fondateur de l’UMP ? Dans quelle mesure n’a-t-il pas renversé l’ambition de l’UMP en assumant une droitisation comme condition de possibilité de sa victoire ? La ligne de démarcation est là : l’allié est-il au centre, ou à droite ?

L’Europe est l’enjeu symptomatique par excellence. On y trouve l’expression de la division sur la ligne qui sépare les humanistes (Raffarin, Châtel) partisans d’une Europe fédérale à l’intégration renforcée sur la base franco-allemande, et la droite populaire (Thierry Mariani) qui souhaite le réveil de « l’Europe des Nations » freinant toute nouvelle intégration. Des députés de La Droite populaire ont déjà menacé d’une liste dissidente si leur position n’était pas prise en compte. On remarquera le silence de la Droite forte sur cet enjeu. Alors que les élections européennes s’annoncent comme le lit d’une victoire pour les partis extrémistes et/ou eurosceptiques, l’UMP est confrontée au premier enjeu de devoir exister sur cette scène tourmentée. Les appels au débat se multiplient, ultime tentative pour trouver, dans l’urgence, une ligne commune crédible.

François Baroin critique Patrick Buisson, l’un des conseillers de Nicolas Sarkozy, “qui n’a aucune légitimité pour parler au nom d’un peuple qu’il n’a jamais rencontré” et dit donc que “l’influence nocive” doit être combattue. Il vise également Guillaume Peltier, l’un des leaders de la Droite forte, dont il rappelle qu’il a combattu l’UMP “quand il était à l’extrême droite ou avec Philippe de Villiers”. Quelle est aujourd’hui l’influence de la droite forte sur l’UMP ? Quelle force représente cette ligne au sein du parti ?

David Valence : La légitimité d’un Patrick Buisson ou d’un Guillaume Peltier n’a, en effet, pas été éprouvée sur le terrain électoral, puisqu’ils ne détiennent aucun mandat national. L’un et l’autre n’étaient, jusqu’à une date récente, que des “conseillers du prince” qui, lorsqu’ils avaient fait l’épreuve du feu électoral, comme Guillaume Peltier à Tours, n’avaient pas recueilli l’assentiment des électeurs pour défendre leurs idées dans les palais nationaux. Depuis lors, M. Peltier a gagné une légitimité “militante”. La motion qu’il a portée avec Geoffroy Didier, “La Droite Forte”, a rassemblé un peu plus d’un adhérent UMP sur quatre (27,8%), c’est un résultat qui lui donne du “poids” au sein du Parti. D’autant qu’il semble que Patrick Buisson et Guillaume Peltier aient l’oreille de Jean-François Copé. Leur pari est désormais, à travers la primaire parisienne, de montrer leur pouvoir de nuisance : s’ils font échouer NKM en invoquant son abstention sur la légalisation du mariage gay, ils pensent qu’ils auront fait la preuve que rien, à l’UMP, ne pourra plus se faire sans eux.

Guillaume Bernard : Tout dépend du point de vue adopté. Plus on s’éloigne de la tête du parti, plus sa représentativité progresse. Il suffit de regarder les résultats du vote sur les motions pour le constater. De même, les enquêtes d’opinion semblent montrer que les sympathisants et électeurs potentiels de l’UMP partagent, pour beaucoup, les prises de position de la Droite forte. Au sein de la base, celle-ci ne dispose peut-être pas (encore ?) d’une majorité absolue mais bien d’une majorité relative.

Marika Mathieu : Patrick Buisson est un homme de sondages. C’est un conseiller dont l’influence politique ne peut se comprendre qu’à ce titre. Comme le rappelle François Baroin, il n’a aucun pouvoir autre que celui d’être écouté par un nombre considérable de dirigeants politiques à droite, de l’UMP au FN. En 2005, c’est son travail sur le référendum sur la Constitution européenne dont il a « prédit » le non à 55% qui lui a attiré les faveurs, pour ne pas dire la fascination de Nicolas Sarkozy. Ce qui s’est mis en place depuis, dont Patrick Buisson participe sans pour autant l’avoir inventé, c’est « la démocratie de l’opinion » dirait Michel Winock, la décision politique sur base d’analyse de l’opinion. Cette gouvernance se met en place sans égard pour les lignes de fractures idéologiques traditionnelles. C’est une navigation au gré des études qui explique en partie la difficulté à situer Nicolas Sarkozy dans une famille de droite en particulier.

Cette démocratie de l’opinion est aujourd’hui le terreau fertile de la Droite forte, dont Guillaume Peltier, son leader, s’est arrogé le statut d’homme politique non en tant qu’élu, mais en tant que spécialiste des sondages, d’abord au MPF, puis comme chargé des études d’opinion pour l’UMP. Il en a fait son métier et dirige une société spécialisée dans ce domaine. C’est ainsi qu’il a gravi les échelons et s’est constitué un réseau allant d’un bout à l’autre de l’UMP. C’est un symptôme parmi d’autres d’un phénomène dont l’emprise est massive sur les leaders mais aussi sur les militants, par le biais d’une sur-présence médiatique et d’un discours élaboré « en continu ».

Au-delà de la démocratie de l’opinion, on ne peut nier l’existence d’un dessein politique, celui-ci là aussi fondé sur une étude minutieuse de la carte électorale. Patrick Buisson et dans sa foulée Guillaume Peltier sont persuadés d’un glissement des valeurs traditionnelles de l’électorat vers la droite nationale et identitaire, glissement auquel il faut répondre sur le terrain des fonctions régaliennes de l’Etat, du rejet de l’immigration à celui de l’Europe fédérale, pour assumer le besoin d’autorité, de sécurité et de protection exprimé par « la base ».

La Droite forte est-elle compatible avec une ligne plus traditionnelle ?

Guillaume Bernard : Tout dépend de ce que vous appelez une ligne « traditionnelle ». Le discours dominant du parti de droite modérée (RPR puis UMP) a plus que sensiblement évolué au fil du temps. Qu’ont en commun l’appel de Cochin de Jacques Chirac en décembre 1978 et les prises de position de ce dernier en faveur du « Traité établissant une constitution pour l’Europe » à l’occasion du référendum de 2005 ? En tout cas, si vous regardez la plate forme RPR-UDF pour les élections législatives de 1986 – elle a marqué les esprits parce que c’est le programme qui a permis le retournement de l’alternance de 1981 – c’est le discours de la Droite forte qui semble en être, dans l’esprit, le plus proche.

Marika Mathieu : C’est tout l’ambiguité de la Droite forte dont le succès repose sur un discours “basiste” à connotation anti-parlementariste. La Droite forte est un mouvement qui navigue à l’intérieur de l’UMP, elle joue sur la ligne de ce qui la rend acceptable ou non au sein de la droite de gouvernement. Son succès à l’échelle du congrès interne de l’UMP lui a donné un crédit inespéré, celui de représenter une base militante en colère contre les leaders traditionnels de l’UMP. La Droite forte se targue d’être ainsi devenue incontournable mais ses promesses électorales sont intenables dans la durée. La Droite forte s’est emparée du mariage gay jusqu’à se faire l’emblème des anti au sein de l’UMP, assurant pouvoir revenir sur la loi Taubira en cas de retour aux affaires, appelant à faire battre Nathalie Kosciusko-Morizet à Paris en raison de son abstention. Son programme contient des propositions par ailleurs uniquement destinées à faire parler d’elle, sans égard pour leur caractère applicable. La sanction de cette irresponsabilité pourra se faire par les urnes, les dirigeants de la Droite forte ne sont à ce jour élus nulle part, elle pourra également avoir lieu lors d’une clarification de la ligne idéologique de l’UMP. Le succès de la Droite forte tient à ce jour essentiellement à l’absence de définition et de débat clair sur un programme commun. Tant que certains sujets restent interdits, la « droite sans tabou » continue de faire son lit.

Sommes-nous en train de voir ressurgir l’opposition entre la droite laïque et libérale et la droite catholique et conservatrice ? La droite est-elle en train de revivre, en mode 2013, la lutte entre droite bonapartiste et droite orléaniste ? Avant la création de l’UMP, la droite était divisée entre les gaullistes du RPR, les libéraux et les centristes de l’UDF. Ces divisions sont-elle en train de ressurgir aujourd’hui ou s’agit-il d’un clivage nouveau ?

David Valence : Non, je ne pense pas du tout qu’une grille de lecture inspirée du maître-ouvrage de René Rémond, “Les droites en France”, permette de comprendre ce débat, ces tensions. En réalité, la création de l’UMP en 2002, puis l’arrivée de Nicolas Sarkozy à sa tête en 2004 ont marqué la fin d’une époque. Jusque-là, la droite française était un peu une bizarrerie dans le paysage des droites européennes. Les débats s’y faisaient entre une droite décentralisatrice, très “euro-enthousiaste”, libérale économiquement et culturellement, mais assez méfiante à l’égard des politiques de redistribution (l’ancienne UDF) et une droite jacobine, plus ou moins eurosceptique, dirigiste, plutôt frileuse en matière sociétale et volontiers sociale (l’ancien RPR), pour faire vite.

Aujourd’hui, la question porte plus sur les priorités : l’économique et social ou les valeurs? Ce débat se double d’un autre, sur les alliances et les stratégies électorales : faut-il aller chercher des voix au centre, voire à gauche, comme Nicolas Sarkozy avait su le faire en 2007 en mettant le “travail” au cœur de sa campagne, ou à la droite de la droite, comme il a cherché à le faire dans les derniers jours de sa campagne de 2012?

Ce débat se retrouve, au fond, dans d’autres partis de la droite européenne. Je pense en particulier au Parti populaire espagnol et au Parti conservateur britannique. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des leaders “modérés”, Rajoy et Cameron, qui leur ont permis de remporter les élections, respectivement en mai 2010 et en novembre 2011…

Guillaume Bernard : Vous faites allusion à la tripartition de la droite proposée par René Rémond (droites légitimiste, bonapartiste et orléaniste). Il est difficile d’y revenir, ici longuement. Cependant, il convient de rappeler que certaines auteurs (Frédéric Bluche en particulier) ont montré qu’elle était discutable (même si elle était brillante) : le bonapartisme et l’orléanisme peuvent être analysés non comme des tendances de la droite mais comme des centres authentiques, le premier par synthèse des extrêmes (la Révolution et la Contre-révolution), le second par rejet des extrêmes (la République et la Monarchie « absolue »). Ces familles politiques ne sont donc peut-être pas aussi facilement utilisables que l’on pourrait le croire pour analyser le système partisan. En revanche, la concurrence entre les droites libérale (au sens européen et non américain du mot) et conservatrice est parfaitement claire (pour ma part je préfère dire « moderne » pour la première et « classique » pour la seconde). Elle avait été étouffée en raison d’un ennemi commun : le régime marxiste de l’URSS et du bloc de l’Est. Depuis l’effondrement de ce dernier, naturellement, elle réapparaît.

Les sensibilités politiques passées que vous évoquez sur l’avant-UMP existent toujours mais plus sous une forme partisane. En outre, les clivages partisans ne correspondent pas toujours aux clivages idéologiques. Vous aviez, par exemple, à l’UDF des personnes plutôt très à droite mais qui n’étaient pas au RPR parce qu’elles n’étaient pas gaullistes. La création de l’UMP a tourné la page du gaullisme partisan (si tant est que le RPR ait jamais été un parti vraiment gaulliste…) ne serait-ce que pour des raisons de renouvellement du personnel politique (qui n’a pas connu la chute de la IVe République et les événements dans les départements d’Algérie). Hormis certaines personnalités et certains électeurs parmi les plus âgés, le gaullisme en tant que tel n’est plus un critère d’identification et de classification. En revanche, un certain nombre d’enjeux liés au gaullisme historique (comme la défense de la souveraineté nationale) sont toujours d’actualité et peuvent être clivants au sein de la droite.

Marika Mathieu : La nouveauté tient à l’ancrage avéré du FN dans le paysage politique. Il n’est plus même une exception française. Son modèle est aujourd’hui installé dans toute l’Europe. L’UMP qui devait assurer sa perte n’a fait au contraire que le renforcer au point de s’interroger sur la nécessité d’en faire son allié ou du moins, d’en absorber le contenu.

Au-delà des différences idéologiques, la ligne de démarcation n’est-elle pas également fonctionnelle ?

David Valence : C’est une question difficile. Il faut d’abord se souvenir qu’en France, les partis sont faibles, par rapport aux autres pays d’Europe. Le Parti populaire compte par exemple 700.000 militants, en Espagne, contre 320.000 seulement pour l’UMP, en France. On peut donc dire que la légitimité “populaire” des choix effectués par les formations politiques est moins forte, en France, qu’en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Espagne, par exemple. J’en prends un exemple simple : Jacques Chirac, qui n’a jamais réussi à réunir plus de 21% des Français sur son nom au premier tour d’une élection présidentielle, a pu se maintenir à flots pendant des décennies grâce au soutien de “ses” militants du RPR, et alors même que les échecs cuisants de 1981 et de 1988 montraient que les Français ne voulaient pas vraiment de lui. Aujourd’hui, la Droite forte, forte des 27,8% obtenus lors du vote des militants fin 2012, se revendique du soutien de la base, bref, du “peuple” contre des modérés censés représenter les élites. Mais la “base” de l’UMP est assez différente de l’électorat de droite en général, et la prendre comme mètre étalon de ce que voudrait le “peuple” est à tout le moins hasardeux…

Guillaume Bernard : Il faut quelque peu relativiser l’opposition que vous établissez car il y a tout de même peu de militants dans les partis politiques (quelles que soient d’ailleurs leurs positionnement sur l’échiquier politique) : les partis (et syndicats) de masse n’existent plus. Cela dit, il existe bien une distorsion entre les cadres (peu ou prou parisiens) et les militants (plutôt provinciaux), entre les professionnels de la politique (les cyniques) et les amateurs (les naïfs). Si le décalage devient trop important, les militants s’en vont ailleurs ou agissent en dehors des structures partisanes voire contre elles. Le mouvement de « La Manif Pour Tous » en est un exemple très révélateur.

Si l’UMP est fracturée aussi profondément que Baroin le dit, comment peut-elle tenir ? Les différentes sensibilités peuvent-elles réellement cohabiter et comment ?

David Valence : Je vais vous faire une réponse très cynique en apparence, mais très sérieuse en réalité. Il ne faut jamais oublier que les formations politiques sont des organisations dont le but est, théoriquement, la conquête et l’exercice du pouvoir. C’est particulièrement vrai pour les partis de gouvernement “naturels” que sont le Parti socialiste, l’UMP ou l’UDI. En conséquence de quoi les clivages s’apaisent souvent à mesure qu’approchent les échéances vraiment significatives, c’est-à-dire les présidentielles et les législatives.

Je pense que donc le débat est assez vain s’il doit se résoudre par une exclusive. La droite dure ne peut rien gagner sans le soutien des modérés, et les modérés sans l’appui de la droite dure en seront réduits à un tronçon de glaive. L’idéal serait évidemment que la droite se découvre un leader capable de faire tenir ses différentes sensibilités ensembles, tout en affichant plutôt un profil rassembleur : car l’expérience de Nicolas Sarkozy en 2012 a montré qu’en clivant exagérément à droite, on perdait les élections. D’ici 2017, en réalité, c’est surtout la question des alliances qui posera problème. C’est à travers elle que le clivage qui parcourt l’UMP sera révélé, et peut-être résolu. En ces matières, il n’y a pas de demi-mesures : ou vous vous alliez avec quelqu’un, ou vous ne le faites pas.

Guillaume Bernard : Le pire serait de faire semblant de croire que les divergences n’existent pas. C’est en les identifiant sereinement qu’un modus vivendi peut être trouvé. Ensuite, il est tout de même possible de se rencontrer sur certaines mesures concrètes. S’il est certain qu’un libéral et un catholique social ne partagent pas la même doctrine, il est cependant envisageable de trouver un accord : par exemple, la liberté de l’enseignement peut être justifié soit par la défense de l’initiative privée soit par le principe de subsidiarité. Il est cependant certain qu’un tel exercice connaît ses limites en particulier sur les questions sociétales.

Comment les choses pourraient-elles évoluer ? François Baroin demande que soit rétabli “le barrage établi par Jacques Chirac qui a eu pour effet de faire éclater le FN en deux”. L’ancien ministre estime qu’il y a “à la droite de l’UMP, une trop grande porosité entre les positions traditionnelles de l’extrême droite.” Le débat sur la droitisation et les éventuelles alliances locales avec le FN pourrait-il ressurgir lors des prochaines élections municipales et provoquer un éclatement de l’UMP ?

David Valence : Les tentations d’alliances avec le FN existent, à droite, depuis… 1983. Le refus de la main tendue n’a pas empêché la droite de gouverner de 1993 à 1997, puis de 2002 à 2012. Ce n’est pas si mal, tout de même ! La droite et le centre-droit doivent d’abord chercher à rassembler un maximum de Français autour de leurs propres idées, plutôt que de se résigner à un renversement d’alliances qui serait traumatisant, et rédhibitoire pour une grosse fraction de leur électorat.

Guillaume Bernard : La question des alliances de l’UMP avec le FN ressurgira tôt ou tard parce que si elles sont rejetées par une majorité des Français, elles sont désirées par une très importante part des électeurs de ces deux formations. Il est vrai que les directions de ces deux formations y sont, sans aucun doute, beaucoup moins favorables. A l’UMP, il y a déjà eu une évolution puisque l’on est passé du « Front républicain » contre la FN au « ni-ni » : ni alliance avec le FN, si collusion avec la gauche contre le FN. Mais, la direction de l’UMP craint effectivement l’éclatement. Au FN, les alliances sont souhaitées parce qu’elles permettraient de mettre fin au « cordon sanitaire », mais sans qu’elles soient généralisées car elles feraient perdre à ce parti sa spécificité de formation « hors système ». Cependant, au-delà de la question des alliances avec les partis extrêmes de leurs camps, les grands partis modérés, de droite et de gauche, l’UMP et le PS, vont être confrontés à des problèmes de cohérence idéologique et programmatique interne autrement plus épineux, en particulier à l’occasion des élections européennes de l’année prochaine. Alors que leurs électeurs sont divisés sur la construction européenne, vont-ils présenter des listes « panachées », accepter des listes dissidentes ? Si les élections municipales seront un test pour le parti socialiste, les élections européennes vont l’être pour tous les partis dits de gouvernement. Si l’UMP risque un éclatement, c’est non seulement à propos de ses relations avec le FN mais également à cause de ses propres dissensions internes.

Marika Mathieu : Le débat sur les alliances est déjà au cœur de la préparation des municipales. Marine Le Pen, fermée à toute idée d’alliance sur le plan national, a cependant laissé la porte ouverte sur le plan local. A Gamaches, dans la Somme, le représentant local de l’UMP a été suspendu par le parti pour avoir ouvert sa liste au Front National pour les municipales de 2014. Cette sanction se veut « exemplaire » et dissuasive face à la tentation frontiste qui monte chez les candidats UMP en difficulté. Mais l’exemple de ce candidat dans la Somme est parlant : il préfère renoncer à l’étiquette UMP et se présenter en divers droite de manière à préserver ses chances de victoire. Les politologues y voient le modèle reproductible dans le quart Sud-Est, dans le Vaucluse et dans le Gard, particulièrement sous pression du vote FN.

Selon un récent sondage de l’Ifop, un sympathisant UMP sur deux est désormais favorable aux alliances locales avec le FN. Plus globalement, moins de la moitié des sympathisants de droite considèrent désormais le FN comme un danger pour la démocratie. Après l’impressionnante série de sept défaites de l’UMP, dont l’implantation locale est devenue tout aussi problématique que sa représentation nationale, le désir de reconquête peut se révéler plus fort que les digues partisanes.

Mais la droite peut-elle vraiment se le permettre ?

Guillaume Bernard : Des formations politiques peuvent s’éteindre très rapidement (pensons, par exemple, au MRP qui a pourtant dominé presque toute la IVe République) ; de nouvelles peuvent éclore avec la même rapidité. L’éclatement de l’UMP provoquerait une recomposition de la droite qui aurait le mérite de mieux traduire, de rendre plus palpables les enjeux idéologiques profonds. Le clivage droite-gauche a été cristallisé par l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Mais, les fractures idéologiques réelles passent beaucoup plus au sein de la droite et au sein de la gauche qu’entre elles. A la condition d’être effectivement ouvert à tous ceux – quels que soient leur engagements passés – qui partagent sa « philosophie », un nouveau parti de droite « classique » aurait sans doute des cartes à jouer. Cela s’inscrirait d’ailleurs dans ce que j’ai appelé le « mouvement dextrogyre », c’est-à-dire que, depuis une vingtaine d’années, la novation politique vient par la droite qui reconquiert le terrain perdu sur les idées de gauche qui l’avait peu à peu « colonisé ».

Finalement, cette déclaration de François Baroin doit-elle être interprétée comme la marque d’une conviction profonde ou comme une réaction liée au contexte politique particulier, un moyen d’occuper le terrain ?

Guillaume Bernard : Je ne peux pas sonder la conscience des personnes. Cela dit, de deux choses l’une : ou bien Monsieur Baroin (puisque c’est à son propos que vous m’interrogez mais la question se pose de manière plus générale) préconise vraiment un éclatement de l’UMP, ou bien il pose, ici, les premières pierres d’un chantage interne : pour l’éviter, il faut conserver les équilibres internes actuels et ne pas laisser trop de place (en particulier dans les investitures) à de nouvelles têtes. En tout cas, sa prise de position me semble confirmer l’un des effets du « dextrogisme » ; les hommes politiques classés à droite sont confrontés à une alternative : adapter leurs programmes pour maintenir leur positionnement électoral à droite ou accepter de glisser sur leur gauche s’ils entendent maintenir leur discours.

Marika Mathieu : La déclaration de François Baroin souligne deux choses. D’une part, son désaccord avec la droite nationale-conservatrice exacerbée sous la présidence de Jean-François Copé. D’autre part, la question centrale du sarkozysme et de son inventaire. En disant attendre de savoir quelles sont les intentions de Nicolas Sarkozy qui demeure selon lui l’homme de la situation, François Baroin fait du mal un remède. L’échec de Nicolas Sarkozy laisse la droite en proie à toutes les divisions, meurtrie par une série d’échecs. Son retour lui redonnerait la seule cohérence qu’elle semble capable de se donner : celle du chef. C’est une manière de reculer par rapport à l’enjeu du problème. Ce n’est pas tout de dénoncer la porosité entre l’UMP et le FN, encore faudrait-il aller au bout de cette critique en assumant les raisons de cette évolution. Monsieur Buisson n’a jamais été président de la République et ne le sera jamais. Par ailleurs, face à 50% de son électorat prêt à considérer le FN comme un allié, il n’est pas suffisant de s’y opposer pour des raisons morales ou historiques. Le terrain des idées reste à reconstruire pour la droite libérale centriste. Sur les questions de frontières, d’immigration, d’Europe ou de société, la droite modérée est en panne d’idées. Et pour ce qui est d’une vision englobante, capable de restaurer les vertus du modèle gaulliste largement oublié, c’est la panne sèche.

Reste une guerre de positions dans laquelle le pôle modéré dispose d’une influence pour le moins… modérée. Le terrain a de grandes chances de lui échapper, comme ce fut le cas au cours des sept dernières élections.

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