La Manif pour Tous : radiographie de cette France qui veut dire non à la société née des excès de l’économie de marché

Alors que les opposants au mariage pour tous se réunissent une nouvelle fois, ce dimanche, pour manifester, au-delà de leur opposition à la loi Taubira, ces derniers se retrouvent également dans le rejet des valeurs d’une société née  de l’économie de marché. Ils  partagent d’ailleurs avec Jean-Luc Mélenchon le même slogan : ” l’humain d’abord”. L’analyse de Marc Crapez et Bertrand Rothé  pour le site d’info Atlantico.

Manif pour tous

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

Les opposants au mariage homosexuel défilent à nouveau dans les rues ce dimanche. Au delà de la loi contre laquelle ils manifestent, quelles préoccupations/craintes les fédèrent ?

Marc Crapez : Les manifestants défendent la pérennité du repère que constitue la transmission filiale. Ils perçoivent le mariage homosexuel comme une mascarade sans liens sacrés, qui décrédibilise une institution immémoriale. Ils ont peur des extrémistes gays qui cherchent, selon la formule de Michel Rocard, “une revanche ou la victoire sur les hétéros pour gommer un long passé”.

L’incompréhension mutuelle résulte du fait que, de chaque côté, on a peur des extrémistes du camp d’en face et on se figure que ces extrémistes sont majoritaires dans le camp d’en face et incarnent la vérité du camp d’en face. Au fond, il existe moins des partisans et des opposants à cette loi que des anti-partisans et des anti- opposants. C’est une cristallisation idéologique.

Maintenant, dura lex, sed lex. Le feuilleton autour du mariage gay ne mène à rien. Discutailler du point de savoir si la droite abrogerait ou pas la loi dans quatre ans, c’est vendre la peau de l’ours, ça n’a aucun sens. La droite ferait mieux de pilonner la gauche sur ses mauvais résultats économiques. Dans l’adversité, la seule voie est de se montrer dix fois plus intelligent et dix fois plus exemplaire. Comme disait Tocqueville : “embarqué sur un vaisseau que je n’ai pas construit, je cherche au moins à m’en servir pour gagner le port le plus proche”.

Bertrand Rothé : Que d’espace pris pour une problématique qui aurait pu être résolue de façon plus rapide et moins médiatique ! Voilà ce que le commun des mortels peut ressentir face à la loi sur le mariage pour tous. Cette question aurait pu être résolue en deux jours. L’intérêt de la population française se porte davantage sur les questions économiques et sociales. Le mariage pour tous est une préoccupation du monde parisien et du monde médiatique.

C’est une forme d’indécence de la part du Parti socialiste et des médias que de donner tant d’espace à une question si marginale.

Les risques de marchandisation des corps et de l’enfant sont souvent mis en avant. Ce mouvement peut-il être considéré comme une manifestation du rejet de la “société de marché” ?

Bertrand Rothé : Incontestablement, une partie des manifestants rejette cette société de marché. Il s’agit bien là d’un rejet du libéralisme. Car le mariage pour tous s’inscrit dans la continuité du libéralisme. L’individu prime sur les règles sociales et sur le collectif. C’est d’ailleurs le courant libéral du Parti socialiste qui défend cette loi, je regrette qu’on entende peu l’aile plus conservatrice du parti.

Marc Crapez : Les risques sont réels. La marchandisation est une interrogation. Le catholicisme est-il brocardé parce que son aspiration au dévouement constitue un obstacle aux marchands du temple ? Cela dit, parmi les partisans du mariage gay, seule une minorité de bobos parisiens rêve de donner libre cours aux pulsions consuméristes. Et parmi les opposants, seule une minorité rêve de planter le crucifix sur les cendres de la société de marché.

La modernité est la promotion de l’individu idiosyncrasique au rang d’acteur ultime de ses propres affaires, gérant une succession de contrats révocables à tout moment. Sur ces bases, la majorité accepte la société ouverte et l’esprit critique tout en refusant la dépolitisation. J’entends par-là le refus égoïste de s’acquitter du coût des exigences d’un intérêt supérieur à partager une communauté de destin.
Quel écho ces préoccupations trouvent-elles dans la société française aujourd’hui ? Qui sont ces Français qui disent “non” à la “société de marché” ?

Marc Crapez : Il ne faudrait pas surestimer les éléments de rupture et surévaluer la nouveauté du phénomène. Les grandes manifs de gauche sont récurrentes et Jean-Paul II drainait les foules. En outre, l’idée de droitisation est une erreur de perspective. Si 72% des sondés trouvent qu’on “ne défend pas assez les valeurs traditionnelles” et 86% que “l’autorité est une valeur qui est trop souvent critiquée aujourd’hui”, c’est tout simplement parce que ça tombe sous le sens. D’ailleurs, personne ne trouve qu’on défend trop les valeurs traditionnelles et que l’autorité n’est pas assez critiquée. Simplement, par rapport à hier, une partie des sondés se lâchent en se disant que zut, autant le dire même si certains trouveront toujours que “ça fait facho”. La libération de la parole date du référendum sur l’Union européenne de 2005, avec une cassure à gauche entre peuple et élites.

Bertrand Rothé : Nous sommes dans une société libérale, la ligne du Parti socialiste est d’ailleurs proche de celle de l’UMP. Pour eux, tout est marchand et tout se discute. Or, ce n’est pas le cas. La famille, qui est une forme de collectivité, fait partie des choses que l’on ne devrait pas remettre en cause.

Cette partie grandissante de la population opposée à une société de marché finira par se faire entendre. Je crois que nous nous dirigeons vers une crise majeure. Si jamais nos hommes politiques n’entendent pas ces revendications, je crains que la violence sera la seule réponse possible, même si je ne le souhaite pas.

Cette opposition aux valeurs marchandes est très polymorphe et concerne aussi bien une partie de la gauche qu’une partie de la droite. Parmi les opposants au mariage pour tous, on peut imaginer des partisans de l’extrême gauche mais aussi de l’extrême droite, ou encore des anarchistes conservateurs comme disait Clemenceau. Néanmoins, le clivage gauche/droite demeure. De plus en plus, la société s’élève contre le libéralisme et ce discours est de plus en accepté. Il y a quelques années encore lorsque je disais être protectionniste, on estimait que j’étais un gauchiste ou un membre de l’extrême droite. Or, ce n’est bien évidemment pas le cas, j’estime simplement que nous avons un système social à défendre.

Je pense qu’avec la crise les libéraux sont de moins en moins nombreux. Seules les élites le sont encore réellement. Les citoyens demandent simplement à être protégés de la mondialisation qui n’est autre que l’aboutissement du libéralisme. Ils demandent la défense du collectif national leur permettant de bénéficier d’une protection sociale, d’un salaire minimum élevé. Il faut néanmoins prendre garde aux dérives ultra-nationalistes.

L’écologiste Alain Lipietz avait imaginé dans les années 1980 une forme de protectionnisme qui ne serait pas acquise à l’Etat qui protège. Par exemple, si la France décide de mettre en place des barrières douanières sur les marchandises provenant d’Asie du Sud-Est, c’est pour éviter que le manque de protection sociale dans cette zone, ne détruise la nôtre. En revanche, si le pays en question décide de mettre en place un système de protection sociale, alors l’argent taxé sur ses importations lui sera reversé.

Quelle proportion de la population ce phénomène concerne-t-il ? Peut-on dire qu’une nouvelle force sociologique s’est formée ? Quelles sont ses revendications ? Comment expliquer que cette force soit restée si longtemps silencieuse ?

Marc Crapez : Internet a enhardi certaines catégories de citoyens, jusque-là de la majorité silencieuse, à se représenter comme minorités actives. Parallèlement, le communautarisme favorise la formation de contre-sociétés assorties de tentations sécessionnistes.

Bertrand Rothé : En raison de la dictature des médias et des sciences économiques qui nous rabâchent qu’il n’y a pas d’alternative au libéralisme économique et de nombreux étudiants le pensent encore.

Le modèle européen actuel fondé sur le principe du libre échange est présenté comme indépassable tandis que le modèle social et culturel français est parfois ringardisé notamment par les élites médiatiques et économiques. En refusant tout débat au motif que ce serait aller contre le sens de l’Histoire, les partisans de la société de marché font-ils preuve de sectarisme ? Peut-on parler d’intimidation idéologique ?

Marc Crapez : De sectarisme et d’intimidation idéologique. Tout à fait ! On a complètement oublié de faire aimer l’Europe aux gens. On a dévalorisé leurs réserves en parlant des “grognes”, des “frilosités” et des “phobies” d’individus hermétiques au changement et rétifs à la mondialisation. C’est aux élites d’arrêter d’être aussi susceptibles et de s’améliorer si elles veulent être davantage appréciées. Il faudrait qu’elles cessent, à la moindre contrariété, de prendre les électeurs pour des ingrats, des idiots ou des ringards.

La loi autorisant le mariage homosexuel est-elle le seul déclic qui a réveillé cette France qui veut dire “non” ?

Marc Crapez : La France qui dit non, dit oui à plein d’autres choses. Elle réclame plus d’équité ou plus de probité. Résultat d’une situation d’espoir déçu et de confusion idéologique. D’espoir déçu par “le changement c’est maintenant” cinq ans après “le pouvoir d’achat”. Et de confusion sémantique : les commentateurs répètent, par exemple, que François Hollande serait “libéral-social”. Pourtant, Hollande n’a ni l’intention libérale de libérer la créativité du carcan étatique, ni le dessein social-démocrate de réduire les inégalités sociales en améliorant le quotidien des gens modestes. En revanche, c’est un libre-échangiste ultra et un sociétal-clientéliste, qui soigne sa base électorale composée de fonctionnaires et de minorités.

Qui semble aujourd’hui prêt à entendre cette France qui dit “non” ?

Marc Crapez : Ce qui est sûr, c’est que personne ne récupère la colère du peuple. C’est une idée blessante. Elle supposerait des gens inintelligents, ayant des réactions de chiens de Pavlov. Et Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ne manigancent pas de “tirer les marrons du feu”. Pas la peine de retourner le stigmate de l’opportunisme qu’ils accolent à l’UMP et au PS. Le Pen et Mélenchon défendent des idées. Ce ne sont pas des comploteurs qui surfent sur la souffrance des gens pour récolter des voix.

Tout le monde répète en chœur, à tout propos, que “ça va profiter au FN, ma bonne dame”. Mais en 30 ans, le Front national est passé de 11 à 18%. A ce rythme, un rapide calcul mental suffit à montrer qu’il ne prendra pas le pouvoir avant plusieurs siècles. Quant à Mélenchon, il n’a pas réussi à mordre au-delà de l’électorat traditionnel de la gauche de la gauche, essentiellement composé de fonctionnaires et d’étudiants. Il est le porte-voix d’un électorat restreint.

Comment notre modèle de société peut-il être amené à évoluer pour mieux prendre en compte cette voix qui monte ?

Marc Crapez : Le seul désamorçage, c’est d’essayer de s’améliorer soi-même pour mériter la vox populi. Le meilleur moyen n’est pas de cultiver l’entre-soi élitiste. Mercredi dernier, un dîner de l’Unitaid a réuni Bill Clinton, Philippe Douste-Blazy, Pierre Moscovici, Bruno Le Maire, Valérie Trierweiler, Cécilia Attias… Cooptation de grands-bourgeois de centre-gauche et de centre-droit qui s’affichent généreux en discutant de la façon de dépenser des taxes. Ils pourraient aussi réfléchir aux moyens pour la collectivité de créer des richesses.

Bertrand Rothé : Il faut mettre en place des réformes politiques. Il s’agit d’imaginer une nouvelle République. Par exemple, les politiques ne devraient pas pouvoir se représenter au bout de trois mandats, le mandat électoral devrait en parti être impératif. Ce sont des réformes de bon sens.

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