Derrière la guerre Fillon/Copé-Sarkozy, l’UMP est-elle capable de trouver un logiciel politique commun ?

Alors que l’on croyait la guerre des chefs de l’UMP terminée, le  documentaire de Franz-Olivier Giesbert et les propos de François Fillon au Japon relancent les hostilités à droite. Mais derrière les querelles de personnes se cachent des clivages idéologiques plus profonds. Les analyses de Marika Mathieu, Pierre-Henri d’Argenson et Thomas Guénolé sur les différentes écoles de pensée qui se côtoient au sein de l’UMP sur la question économique, le projet  européen, l’identité nationale et les rapports entretenus avec le Front  national. 

Article précédemment publié sur le site d’info Atlantico 

UMP

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure , Alexandre Devecchio et Nicolas Hanin

La vision économique

Marika Mathieu : Si l’on s’en tient à ce que les courants ont exprimé à l’échelle du congrès interne de l’UMP, difficile d’y voir l’expression d’une doctrine, et encore moins de plusieurs. La ligne traditionnelle libérale-centriste menée par Jean-Pierre Raffarin et Marc Laffineur n’a récolté que 18% des voix. Ce qui ressort du vote militant, c’est plutôt la perte de puissance de la référence au gaullisme, notamment dans son versant social auquel se substitue la condamnation de l’assistanat, parallèlement à la montée de la critique vis-à-vis du libéralisme économique en crise.

Les tendances historiques de la droite réunies dans l’UMP, qu’elles soient « gaullistes », « humanistes » ou « libérales » semblent balayées au profit d’une carte hasardeuse des tendances dont il reste difficile d’établir le sens et la place accordée à l’Etat. La Droite forte, gagnante du Congrès et sarkozyste en diable, estime porter la parole des « sans-grades » du capitalisme, Pigeons en tête (même si soutenus par le Medef), s’adresse donc en priorité aux PME, souhaiterait se passer des corps intermédiaires, supprimer les 35h et le régime des Intermittents, en finir avec le Code du travail et se débarrasser d’un maximum de fonctionnaires. Ces propositions peuvent faire consensus à l’UMP (sauf peut-être dans l’usage du terme « sans-grades ») mais est-ce pour autant une ligne économique ?

Thomas Guénolé : Avant tout, il faut comprendre que l’UMP, et ses partis satellites se divisent quatre grandes familles politiques : la droite libérale, la droite gaulliste, la droite morale et la droite sécuritaire. Et chacune de ces familles a une identité bien définie qui ne recouvre pas toujours ces quatre axes en s’appuyant sur des critères bien précis. Les motions qui ont été présentées à la dernière élection à la tête de l’UMP cependant sont trop faibles pour être représentatives de la base militante. Toute une partie des motions sont des alliances déconnectées des considérations idéologiques, ce qui fait que des gens de droites très diverses se retrouvent sur les mêmes motions. Par ailleurs, pour l’instant les motions ne font pas partie de la culture politique de l’UMP qui est plutôt Bonapartiste : c’est le rôle du chef de trancher entre les orientations politiques possibles, c’est lui qui fixe le cap.

La droite libérale tire essentiellement ses principes économiques de gens comme Alain Madelin. L’idée centrale est que le secteur privé est toujours plus performant que le secteur public par le fait qu’il suppose moins de réglementation et rend donc l’économie structurellement plus efficace.

La droite gaulliste est quant à elle, en matière économique, colbertiste. Il doit selon elle y avoir un état stratège, avec des navires amiraux qui sont les grandes entreprises semi-privées ou semi-publics, et puis des petits navires qui sont les sous-traitants des grandes entreprises. La nationalisation de Florange soutenu par Guaino est exactement dans cette lignée colbertiste tandis que la droite morale ne se définit pas vraiment par une vision économique précise.

Enfin, la droite sécuritaire a un fond protectionniste. Elle parle peu de sujet économique, hormis pour expliquer que pour relancer l’emploi il faut moins d’immigrés afin de libérer de la place aux Français. Nicolas Dupont-Aignant , ancien de l’UMP, reste le meilleure représentant d’une mouvance qui existe toujours au sein du parti.

Pierre-Henri d’Argenson : Deux grands clivages s’opposent aujourd’hui au sein de l’UMP : un courant conservateur et un courant “libéral”, dans le sens français du terme (je ne m’attarde pas sur les nuances de définition). Le courant libéral est très majoritaire chez les dirigeants actuels de l’UMP. C’est un courant favorable au libre-échange, à l’économie mondialisée, à une Europe toujours plus supranationale, au progressisme des mœurs. Il est au fond assez proche de la gauche de DSK et de François Hollande.

Le courant conservateur, héritier du gaullisme, croit encore à l’idée de nation et au lien très fort qui l’unit à la culture judéo-chrétienne. Il n’est pas eurosceptique mais préfère l’Europe des nations, et s’inquiète de la perte de contrôle sur notre destin qu’impliquent nos engagements européens, notamment en matière de politique commerciale et de politique migratoire. Il est hostile au mariage pour tous.

Ce clivage ne se retrouve pas au niveau des dirigeants de l’UMP, qui comme je l’ai dit sont très majoritairement “libéraux”, mais plutôt entre la “base” et le “sommet”. Ce décalage est d’ailleurs une source d’effritement de la base électorale de l’UMP, en particulier du côté des jeunes, qui sont de plus en plus conservateurs.

Globalement on peut classer les motions en deux grandes familles : la “droite de droite” et la “droite de gauche”, et on retrouve ici le clivage conservateur / libéral. Ces deux courants prônent des valeurs largement opposées et à mon sens difficilement réconciliables, comme on a pu le constater dans les analyses proposées par chaque camp à propos de la défaite de 2012. Pour les conservateurs, la droitisation de la campagne de Nicolas Sarkozy est intervenue trop tard, alors que pour les libéraux de l’UMP (François Baroin par exemple, avant même le deuxième tour), la cause de l’échec de l’ancien président est justement la droitisation de sa campagne.

Par ailleurs, il y a une dimension générationnelle dans ce clivage, comme je l’ai évoqué précédemment. Au sein de l’UMP, il y a les gaullistes historiques qui étaient de la génération de Jacques Chirac, mais aussi de Jean-Pierre Raffarin, se sont considérablement “centrisés” et « européisés », et ont abandonné tout discours en matière d’immigration ou même d’économie, quand il s’agit de parler de concret (industrie, commerce…). Ensuite il y a la génération des “quadras”, issus de la génération X, qui ont grandi avec la construction européenne et ont encore vécu dans l’ancien système. Ils sont devenus en quelques sorte les « bobos » de l’UMP, et ne comprennent plus la génération des trentenaires et plus jeunes, celle de Guillaume Peltier justement, qui ont un discours nettement plus dur, parce que c’est cette génération qui a des enfants et qui vit au quotidien le décalage de plus en plus insoutenable entre d’un côté le discours de leurs aînés sur la mondialisation heureuse, et de l’autre les conséquences concrètes de l’ouverture à tous vents : cohabitation difficile, désindustrialisation, crise du logement, etc.

Il y a un vieux clivage entre les interventionnistes « colbertistes », héritiers du Gaullisme et favorables à un Etat très présent et le courant libéral à l’anglo-saxonne, aligné sur les positions de la Commission européenne en matière de concurrence, de libre-échange et de place de l’Etat. En réalité, il n’y a pas de doctrine économique à l’UMP, mais plutôt une sorte de fatalisme, à droite comme à gauche, et une acceptation globale du consensus européen actuel, que l’on retrouve de manière caricaturale dans les programmes de redressement des pays en faillite de la zone euro. De manière générale, il n’y a plus de réflexion économique à droite. Quelle stratégie industrielle dans la mondialisation ? Quelle politique énergétique ? Quel niveau de dépenses publiques ? Quel niveau d’immigration ? Sur tous ces sujets, nos concurrents font des choix, et des choix souvent radicaux, comme les Etats-Unis en matière d’indépendance énergétique par exemple. Nous, nous ne faisons rien, nous ne décidons rien, et nous nous enfonçons.

Le projet européen

Marika Mathieu : Le fédéralisme défendu ouvertement par les « humanistes » apparaît minoritaire. La ligne dure et décomplexée de l’UMP ne dit tout simplement rien sur l’Europe. La Droite forte souhaite « un nouvel horizon européen ». Très bien, mais encore ? C’est bien sûr l’un des points déterminants sur lesquels cette ligne achoppe en surfant sur un euroscepticisme qu’elle ne peut assumer à voix haute. Il serait plus clair de se référer aux propositions de Nicolas Sarkozy lors de sa campagne 2012 pour se faire une idée de ce qu’elle pourrait imaginer. Guillaume Peltier n’était pas loin de considérer, en tant que porte-parole de campagne, que Nicolas Sarkozy représentait la France du Non au référendum de 2005. C’est bien sûr tenter de refaire l’Histoire, mais c’est aussi une manière de renouer avec une tradition nationale dont les termes restent impensés depuis la création de l’UMP. Une véritable réflexion sur les frontières devrait être indispensable à un projet européen de droite. En attendant, la Droite forte aspire le vide et les non-dits, comme un tuyau.

Thomas Guénolé : La droite libérale est fondamentalement fédéraliste et centre sa pensée sur la nécessité absolue de la règle d’or budgétaire. Toujours dans l’héritage du Général de Gaulle, l’aile gaulliste de l’UMP défend une Europe qui fonctionnerait de manière “inter-gouvernementale” là où la droite sécuritaire prône une Europe totalement fédérale. Enfin, la droite morale n’a pas une position particulièrement claire sur le projet européen, si ce n’est qu’elle considère que l’Europe a des racines judéo-chrétienne, voire parfois gréco-romaines, qui doivent définir son identité.

Pierre-Henri d’Argenson : Au niveau des dirigeants, il y a une tendance assez unanime pour considérer que l’Europe est une excellente chose à tout point de vue et qu’il faut aller vers toujours plus d’intégration. Ce n’est pas l’avis de tous les adhérents, dont une partie ne partage pas cette vision aussi optimiste. Mais comme sur d’autres sujets, il n’y a pas de projet européen, car il n’y a pas de vision géopolitique de l’Europe, il n’y a pas de vision économique de l’Europe, et surtout il n’y a pas de réel questionnement sur l’Europe. Je suis sévère, mais la réalité, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire en d’autres occasions, est que l’UMP a perdu sa capacité de réflexion. Or il ne suffit plus aujourd’hui de se présenter comme le parti du pragmatisme, comme cela a longtemps été la fierté de la droite. C’est un peu court ! Les souverainistes ont quasiment disparu de l’UMP ! Je parle des cadres bien sûr, car les adhérents sont beaucoup plus nombreux à partager les idées souverainistes.

Les élections européennes sont rarement un vrai vote sur l’Europe, mais celles-là seront très intéressantes et peut-être différentes, car j’observe une appropriation de plus en plus forte des sujets européens par les Français. Jusqu’à présent, les seuls candidats qui maîtrisaient parfaitement les sujets européens étaient les souverainistes (de Villiers, Dupont-Aignan). Nicolas Sarkozy avait compris, quoique trop tard, que beaucoup de sujets vitaux se jouaient au niveau européen, et avait initié un début de politique en matière de refus de la « naïveté » commerciale et de la grande passoire de Schengen. Marine Le Pen a aujourd’hui un discours très construit sur l’Europe, alors que beaucoup de cadres à droite en sont restés aux incantations euro-béates ou pseudo-critiques. Il est probable, en tout cas je l’espère, que nous assisterons enfin à un vrai débat sur l’Europe, même si le mode de scrutin est complètement archaïque, avec des investitures qui ne sont en rien guidées par la qualité des candidats en matière de maîtrise des enjeux européens.

L’identité nationale

Marika Mathieu : L’identité nationale, c’est le serpent de mer de la droite qui s’interroge sur sa propre identité. Comme le dit l’anthropologue Emmanuel Terray (auteur de Penser à Droite), il y a toujours eu un partage des tâches à l’intérieur de la droite, entre ceux qui en exaltent l’identité, au risque de l’isoler ; et ceux qui s’attachent au contraire à montrer que la droite est porteuse de l’intérêt général. En ouvrant le débat sur l’identité nationale, Nicolas Sarkozy a réveillé le serpent et la répartition des tâches est floutée. La définition d’une identité de droite, ou nationale, est par nature clivante et excluante. C’est un ressort politique historique de la droite, dont s’est emparé le front « fort » et « populaire » de la droite décomplexée incarnée par Copé, et ce pour répondre à une aspiration militante évidente. Mais c’est un levier auquel s’opposent timidement les « quadras » non-alignés, Bruno Le Maire, François Baroin, NKM (quand elle n’est pas porte-parole de Nicolas Sarkozy), ou Jean-Pierre Raffarin (aligné et pas quadra). En somme, les défenseurs d’une culture de gouvernement, mais qui doutent aujourd’hui, non sans raison, de leur ancrage « populaire ».

Le ressort identitaire est aussi en jeu lorsque la Droite forte insiste sur l’idée que « la République, la laïcité et les racines chrétiennes constituent la colonne vertébrale de notre identité ». C’est l’héritage de Nicolas Sarkozy qui exaltait lui-même les racines chrétiennes de la France, disait considérer comme une erreur le retrait de la mention du projet de constitution européenne en 2005, et insistait en 2011 : « La France des racines, c’est la France que nous aimons ». Mais clairement, ce ne sont pas « les racines chrétiennes » qui posent problème, mais leur utilisation dans le cadre d’une « révolution de la laïcité » s’affranchissant de la l’égalité entre les cultes. La laïcité devient une arme de défense de « nos modes de vie » de tradition judéo-chrétienne contre l’Islam. Si la Droite forte propose de changer la devise française pour en faire « Liberté-Egalité-Fraternité-Laicité », d’introduire 95 préfets de la laïcité, de multiplier les chartes et d’interdire les exigences religieuses pour les repas pris à l’école, en prison ou à l’hôpital, ce ne qu’en vertu d’une anti-laïcité défendant une culture religieuse contre une autre, et instiguant l’idée d’une « invasion » islamique. Cette conception est actuellement celle du FN.

Thomas Guénolé : Pour la droite gaulliste, l’identité nationale c’est “une certaine idée de la France” qui prend la forme de cette citation de De gaulle « la France a un pacte plusieurs fois séculaire avec la liberté du monde ». C’est la vision d’un rôle singulier de la France pour défendre les libertés et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La France aurait une sorte de fonction de tribun des peuples et de la justice dans l’expression de la parole publique mondiale. Dominique de Villepin est un très bon exemple quand il qualifie les représentants à l’ONU de gardiens d’une conscience. L’identité de la France, c’est aussi le mythe de la résistance, c’est une France qui a le courage de dire non et qui peut se dresser seule s’il le faut à contre-courant pour ses valeurs. L’identité nationale gaulliste se définit d’abord vis-à-vis du reste du monde.

Dans le cas de la droite morale, l’identité nationale c’est l’identité française au travers des valeurs traditionnelles. Elle se traduit par la France d’avant mai 68, celle où il n’y a pas d’individu-roi et où on est époux, femme, mère, père… Une France dans laquelle on se définit d’abord par ses devoirs, et secondairement par ses droits, vis-à-vis de la société.

Pour la droite sécuritaire, l’identité nationale est une relecture de l’histoire qui distingue certaines racines, qui les considèrent comme les seules, et qui déduit que si on n’appartient pas à ces racines on ne peut pas pas vous assimiler ni vous intégrer car votre religion ou votre culture ne fait pas partie de la France. En même temps, vous devez vous intégrer et c’est là le grand paradoxe. Les considérations historiques et culturelles de la droite sécuritaire sont extrêmement sélectives.

Pierre-Henri d’Argenson : Deux courants s’expriment à l’UMP sur ce sujet, sans entrer dans un conflit direct, parce qu’il y a globalement un attachement très fort à la République laïque, une et indivisible. En sous-jacent, il y a toutefois d’un côté un électorat attaché à ce que la culture judéo-chrétienne ne disparaisse pas derrière des grands principes trop abstraits et de l’autre un courant « humaniste » qui tient un discours plus classique en la matière, et qui refuse toute référence culturelle ou religieuse. Pour ces derniers, cette question de l’identité nationale est typiquement un piège électoral qui ne peut que renforcer l’emprise du Front national, et c’est pourquoi ils la refusent. Le résultat est toutefois qu’il n’y a plus de vision claire sur ce que défend l’UMP en matière d’identité.

Cette proposition est je pense minoritaire au sein de l’UMP, parce qu’il y a encore à droite un consensus assez fort sur la dimension laïque de la Constitution et de la République. Mais il faut comprendre cette proposition comme un moyen d’ouvrir un débat sur les limites de ce que notre pays peut accepter en matière de coutumes et pratiques religieuses (ou non) qui se sont installées récemment et qui bouleversent complètement notre cadre légal et constitutionnel, qui a été conçu dans un tout autre contexte. Comme sur d’autres sujets, l’UMP ne pourra pas éternellement rester dans le non-dit ou s’abriter derrière des grands principes philosophiquement très respectables mais pratiquement de moins en moins opérants.

Les relations avec le Front national

Marika Mathieu : C’est toute la question du sarkozysme, du cap qu’il s’est fixé, et de son absence d’inventaire. Nicolas Sarkozy l’a exprimé clairement dans sa conquête du pouvoir en 2007, et à nouveau en 2012 : la droite, pour gagner, doit reprendre au FN ses électeurs. C’est la stratégie du siphonnage sans accord d’appareils, mais avec une reprise évidente des thématiques identitaires du FN. Ce qui donne le ni-ni : ni un vote pour le PS, ni un pour le FN, mis en place par Jean-François Copé à la tête de l’UMP. Dans sa critique, on retrouve la ligne de démarcation droite de gouvernement/ droite décomplexée. François Fillon ou François Baroin estiment que cette stratégie trouble les électeurs modérés tandis que la Droite forte affirme la main sur le cœur son devoir de « parler aux électeurs du FN ». De son côté Marine Le Pen est la première à rejeter toute alliance au niveau national, tout en ouvrant la porte au niveau local, ce qu’il faudra vérifier aux prochaines municipales.

Plus profondément, les sondages démontrent que plus de la moitié des électeurs de droite ne considèrent plus le FN comme un problème dans la vie démocratique, un niveau historiquement bas qui interroge la légitimité d’un « cordon sanitaire », si tant est que celui-ci existe encore. Alimenté par les discours « décomplexés » sur les questions identitaires et sécuritaires, un bloc électoral se forme au sein duquel l’union de toutes les droites devient possible. C’est le pari de Patrick Buisson, mais c’est un pari perdant dans l’état actuel du système. Les analystes d’un scénario en forme d’axe UMPFN ne s’y trompe pas : l’alliance est possible, mais elle rassemblera 40% des électeurs tout au plus, le reste de l’électorat tournant le dos sans retour possible à cette alliance.

Si l’UMP veut conserver le principe d’une opposition avec le parti de Marine Le Pen, il lui faudra clarifier ses fondamentaux et sa différence politique, sous peine de voir l’original préféré.

Il y a dans un premier temps le problème des mesures intenables mais destinées à faire polémique, c’est le cas de l’obligation de recrutement des journalistes de droite pour les chaines publiques, l’interdiction du droit de grève des enseignants, l’interdiction de la syndicalisation des juges. Il y a aussi les propositions infondées, comme celles touchant au chômage et pour lesquelles les chiffres de la Droite forte ne sont pas crédibles. Mais le vrai problème est sur le front identitaire, dans sa définition de la laïcité comme arme anti-islam pouvant amener à la rédaction d’une « Charte républicaine des Musulmans ». Où est la limite ? Quel degré de responsabilité est attendu dans une période d’opposition ? Au cours de mon enquête, nombre de parlementaires de droite se sont dits choqués et considèrent les propositions comme un populisme de bas étage. Restent que leurs porteurs sont aujourd’hui membres de la direction du parti.

Ceci dit, la Droite forte, ce n’est pas « la nouvelle droite » pour autant, le RPR sous Mitterrand et les militants qui acclament la peine de mort, les états généraux de l’opposition en 1990 qui réclament l’immigration zéro, ce n’est pas une invention sarkozyste et le durcissement fait partie du cycle de recomposition. La différence est sans doute l’absence de garde-fous, du type Pasqua, pour dire à un moment : on tire mais après, on se calme. Jean-François Copé fait plutôt office de chauffeur de marmite. La réaction de François Baroin à la suite de l’appel de Jean-François Copé à manifester contre le mariage gay le 26 mai, illustre bien le problème : il s’est dit contre cet appel à utiliser la rue tout en demandant si c’était là la nouvelle ligne du parti, car dans ce cas, il ne serait pas d’accord. Bruno le Maire ou Franck Riester vont dans ce sens, mais à quand la clarification d’une « nouvelle ligne » ? Que proposent-ils de courageux en la matière ?

Il n’y a pas d’implosion pour le moment car il n’y a pas de débats ni d’oppositions « visibles » au sein du parti. C’est le but de la constitution d’une équipe dirigeante pléthorique. Jean-François Copé et Nicolas Sarkozy sont les premiers à vouloir jouer des courants en général, de cette avant garde provocante en particulier, afin d’alimenter une division latente, qui leur laisse le pouvoir de s’imposer à terme comme solution à ces contradictions. On le voit dans la manière dont l’ascension de la Droite forte a été favorisée au détriment de la Droite populaire, pourtant à l’origine mieux placée sur le front dur. La Droite forte est une arme avant tout militante et guerrière, malléable aussi, le temps de reconstituer une opposition crédible. Mais certaines conjonctures pourraient en faire le nerf d’une scission : l’absence de chef, c’est-à-dire d’un projet capable de faire « la synthèse », ou le dépassement de l’UMP par ce « peuple de droite » de plus en plus séduit par les thèses identitaires et pour qui les frontières politiques actuelles ne sont pas, ou plus, les bonnes. La recomposition du Centre est aussi à étudier, l’UDI plaçant la frontisation comme marqueur de sa défiance vis-à-vis de l’UMP, sans parler d’un scénario d’Union nationale, sans doute meilleur allié de la formation parallèle d’un bloc de droite nationale.

Plus concrètement, l’UMP a aujourd’hui un problème de déconnexion vis-à-vis de ses militants : le courant ne passe pas et c’est ce qui a permis à la Droite forte de s’imposer face à tous les barons. La perspective de primaires est en cela déstabilisante pour tout l’appareil. Le courant réformateur de la Boîte à Idées, soutenu pas Bruno Le Maire et Benoist Apparu, pointe notamment « l’affaissement de l’appareil militant » et dénonce le manque d’émulation intellectuelle du parti, le faible ancrage de ses cadres, le bureau politique pléthorique…. Ces éléments « de base » pourraient donner quelques indications à François Fillon, ou à une autre, pour la conquête et le rassemblement de son propre parti.

Thomas Guénolé : L’attitude de rapprochement avec le FN est souvent appelée droitisation, ce qui n’est pourtant d’aucune pertinence car une droitisation gaulliste n’aurait rien à voir avec une droitisation sécuritaire. C’est donc la pluralité des droites qui invalide ce terme. Cela est aussi parfois appelé « ligne Buisson », ce qui n’est pas beaucoup plus cohérent puisqu’une ligne politique n’a pas à porter le nom d’un conseiller, éventuellement celui d’un leader, et encore. Le terme juste est la « lepenisation » de l’UMP qui consiste à intégrer les diagnostics voire certaines recommandations du Front National en matière politique pour lui prendre des voix et le cas échéant, s’il monte trop haut, de nouer des alliances ponctuelles et locales. C’est là la ligne de la droite sécuritaire.

Du côté de la droite gaulliste, les rapprochements avec le FN sont tout à fait inenvisageables puisque pour des raisons historiques, les gaullistes et le Front national sont profondément ennemis. Ils l’ont même été « à balles réelles » si je peux me permettre l’expression (de Gaulle contre Pétain, de Gaulle contre l’OAS). On est soit gaulliste soit pour la lepenisation, mais le mélange des deux est forcément une opération d’usurpation.
La droite libérale, quant à elle, porte en son sein des individus ayant des avis variés sur la question. D’une part, un homme comme Jean-François Copé est plutôt pour alors que quelqu’un comme Jean-Pierre Raffarin s’est prononcé contre à plusieurs reprises.

Enfin, en ce qui concerne la droite morale, il y a deux camps. Le premier qui se sent proche du Front national sur la question des valeurs traditionnelles de la France. L’exemple type est celui de Christine Boutin qui, bien qu’appartenant à un parti satellite de l’UMP, peut tout à fait défiler dans un cortège qui compte Gilbert Collard dans ses rangs. Il existe cependant tout un pan de la droite morale – surtout au niveau de la base électorale – pour lequel il est impensable de s’allier au Front national et de cautionner ses thèses. Il s’agit de la « bourgeoisie morale » qui bien que souvent catholique peut tout aussi bien être musulmane ou protestante puisque toutes ces religions partagent des valeurs fondamentales communes.

Pour conclure, je dirais que l’UMP peut tout à fait survivre à ces clivages puisque le ciment véritable d’un parti n’est en rien la cohérence idéologique mais la somme des intérêts individuels des hommes politiques qui le composent. Si vous sortez de l’UMP, vous tuez la poule aux œufs d’or pour les prochaines élections auxquelles vous vous présenterez. C’est pour cela que les véritables scissions de partis politiques sont assez rares.

Pierre-Henri d’Argenson : La question d’un rapprochement avec le Front national se pose évidemment à l’UMP, mais pour l’instant il y a un consensus général au sein de la majorité des cadres de l’UMP pour refuser tout rapprochement avec le parti frontiste, de peur d’ouvrir une brèche qu’ils n’arriveraient plus à colmater.

Le problème de fond posé par la Droite Forte à l’UMP c’est que leur motion ne se distingue que marginalement de ce que défend le FN, qui de son côté s’est rapproché d’une vision plus conservatrice des choses. C’est pour ça que la Droite forte fait peur à l’UMP !

L’UMP est devenu un parti d’élus locaux comme le Parti socialiste, et ceux-ci sont trop attachés à leur mandat, ils ont trop à perdre à provoquer une quelconque scission au sein de l’UMP (qui d’ailleurs n’est pas spécialement favorable au non cumul des mandats). Si scission il y a, elle viendra de la base, des électeurs ou même des adhérents ou militants qui se tourneront vers d’autres partis ou d’autres types d’engagements.

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