Que reste-t-il de la majorité politique sur laquelle Terra Nova invitait la gauche à s’appuyer ?

Un an après l’élection de François Hollande, la stratégie électorale que suggérait pour le Parti socialiste le think thank Terra Nova – s’appuyer plutôt sur des personnes diplômées et des minorités  que sur les classes populaires – a-t-elle encore une pertinence ? Débat entre François Chérèque, nouveau président de Terra Nova et Guillaume Bernard, politologue spécialiste des classes populaires pour le site d’info Atlantico

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

Le think thank Terra Nova a eu une certaine influence durant les primaires PS et, dans une moindre mesure durant la campagne de François Hollande. Un rapport, intitulé “Gauche, quelle majorité électorale pour 2012” préconisait au PS de se tourner vers les “les diplômés”, “les jeunes”, “les minorités” et “les femmes” plutôt que vers les ouvriers et les classes populaires. Un an jour pour jour après l’élection de François Hollande, que reste-t-il de cette majorité sur laquelle Terra Nova invitait la gauche à s’appuyer ?

François Chérèque : Vous faites une interprétation malveillante de ce rapport de Terra Nova. Il ne s’agissait nullement d’abandonner les classes populaires mais de souligner l’importance de s’adresser aussi à une partie de la population que la gauche a tendance à ignorer. Ceux qui gagnent trop pour avoir accès aux logements sociaux ou à certaines prestations sociales et pas assez pour se loger au cœur des villes. Ils ont le sentiment d’être reléguer à la périphérie des grandes agglomérations, d’être oubliés des politiques publiques et victime d’un déclassement. Quand aux classes populaires ce sont justement de plus en plus souvent des jeunes et des femmes seules avec enfants. Cette analyse est toujours valable aujourd’hui, les résultats électoraux le prouvent et les priorités du gouvernement doivent s’adresser aussi à eux.

Guillaume Bernard : Cette stratégie est le résultat de la conception contractualiste de la société dans laquelle baigne toute la classe politique ou presque. Au-delà du fait qu’elle soit intellectuellement discutable, cette conception artificielle du lien social présente, quant à la l’analyse sociologico-politique, une réelle faiblesse : puisque le lien social est supposé être construit par une rencontre de volontés, il est très difficile aux tenants de cette idéologie de comprendre les raisons “ontologiques” de la cohésion ou, à l’inverse, du délitement du lien social. Ils ne conçoivent la société que comme une rencontre d’intérêts particuliers (le tout n’existe pas en tant que tel mais n’est que la somme des parties) et se refusent à envisager que la société soit avant tout faite non de droits (libertés ou créances) juxtaposés mais de relations, d’interactions et d’attributions (en fonction des mérites). Or, dans certaines situations, la société est en harmonie mais, avec certains rapports de force, les déséquilibres l’emportent et peuvent la faire imploser. Prenez la question de l’immigration : considérer qu’elle puisse être facteur de désagrégation sociale est automatiquement analysé comme du racisme puisqu’il n’existe pas, pour cette idéologie, d’identité propre du tout (qui dépasse les citoyens du moment), mais seulement une identité faite de la juxtaposition des identités particulières qui sont présentes, à un moment donné, sur le territoire d’un État. De même, regardez l’argument contre les opposants au mariage homo : la position de ces derniers ne serait pas légitime puisqu’il ne leur est retiré aucun droit ; c’est donc qu’ils sont “homophobes” puisqu’ils refusent que les homos aient les mêmes droits que les hétéros.

Les idéologues du contractualisme social sont sourds à l’argument selon lequel un homme ne peut jouer le rôle (social, concret, et non juridique et abstrait) d’une mère ou, inversement, une femme la fonction d’un père. L’idée de Terra Nova consistait à construire une majorité par une addition de minorités (supposées “bien-pensantes”) tandis que les catégories populaires, parce qu’elles désirent rester enracinées, devaient être laissées de côté, abandonnées à leur triste sort de “réactionnaires”. C’est ainsi que le discours politique a été segmenté de manière à s’adresser à diverses “communautés” en satisfaisant certaines de leurs revendications. Alors que l’homme François Hollande n’était, semble-t-il, pas particulièrement favorable au mariage homo, le candidat l’a intégré dans son programme pour capter un certain électorat. Pour déontologiquement discutable qu’elle soit, cette stratégie a en partie fonctionné puisque 90% des “musulmans” auraient voté pour le candidat socialiste. Mais, le plus délicat est, évidemment, d’avoir à gérer, ensuite, d’une part, les incompatibilités possibles entre différentes promesses et d’autre part, à fidéliser des électorats purement “clientélistes”.

Aujourd’hui, les sondages montrent que les classes populaires, que François Hollande avait en partie réussi à reconquérir durant la campagne, sont les premières à se détourner du président de la République. Par ailleurs, François Hollande n’a pas la majorité nécessaire pour faire passer certaines réformes soutenues par Terra Nova telle que celle du droit de vote des étrangers. Peut-on parler de défaite idéologique de Terra Nova ? Ou bien au contraire est-ce la confirmation que l’électorat populaire est définitivement perdu pour le PS ?

François Chérèque : Vous faites un drôle d’amalgame entre des réformes de type droit de vote des étrangers et soutien des classes populaires. Comme si l’un allait obligatoirement avec l’autre ! La déception des classes populaires c’est d’abord la montée du chômage, le recul de l’industrie et le sentiment que le gouvernement n’en fait pas assez sur le sujet. La fermeture d’une partie du site sidérurgique de Florange et de Pétroplus font plus dans le désamour de ces populations que le débat sur le vote des étrangers. Mais pour ce sujet c’est l’absence de majorité qui bloque la modification constitutionnelle, cela s’appelle : la démocratie parlementaire. Peut on fait sans ?

Guillaume Bernard : Même si une partie des électeurs sont susceptibles d’être “déterminés” dans leurs choix (par des facteurs socio-économiques), un grand nombre d’entre eux sont “flottants” : ils se prononcent en fonction des circonstances et de l’offre électorale qui leur est faite. Les catégories populaires que Nicolas Sarkozy avait su capter en 2007 se sont détournées de lui en 2012 ; mais, cela ne signifie pas qu’elles aient adhéré à la personnalité et au programme de son concurrent. La spectaculaire (parce qu’elle est rapide et très importante) dégringolade de la cote de popularité du président de la République en est le signe. Il est cependant difficile de dire qu’un clan a “définitivement” perdu un électorat puisque les résultats électoraux dépendant, en grande partie, des forces en présence : un parti n’est ce qu’il est (en particulier son discours et son image) que parce qu’il est intégré dans un système partisan, c’est-à-dire qu’il évolue dans des rapports de concurrence avec d’autres. Cependant, parce que la gauche modérée est “pro-européiste” et que la gauche extrême est “pro-immigrationniste”, la gauche dans son ensemble va vraisemblablement avoir des difficultés à séduire et fidéliser, sur les moyen et long termes, l’électorat populaire qui considère que la mondialisation est un danger. Toutefois, pour le constructivisme, il n’y a jamais de défaite idéologique, simplement des échecs électoraux auxquels il est tout à fait possible de survivre.

Le décès prématuré du fondateur de Terra Nova, Olivier Ferrand, est-il un facteur d’explication de ce qui semble être l’échec de cette stratégie ?

François Chérèque : Le décès d’Olivier Ferrand est d’abord un drame pour sa famille et pour les personnes qui font Terra Nova au quotidien. Il est évident qu’il manque aujourd’hui au débat du renouvellement des idées à gauche. Terra Nova a plaidé et plaide toujours pour des réformes de structures de notre modèle économique et social. Ces réformes ne se font pas en un an. Donc personne ne peut dire aujourd’hui que cette stratégie est en échec. Le temps de l’efficacité des réformes est un temps long. Celui du désir de satisfaction du citoyen est un temps court. Comment les concilier ?

Guillaume Bernard : Le fondateur d’un mouvement a, incontestablement, un rôle moteur tant dans la dynamique intellectuelle que dans la visibilité de celui-ci. Et ce, d’autant plus que la France n’a pas encore une grande pratique des think tanks. La science politique considère qu’une organisation a atteint sa maturité quand elle survit au départ (pas nécessairement le décès) de son ou ses fondateurs : cela prouve qu’elle a un enracinement social au-delà du seul charisme d’une personnalité. Il sera possible de savoir si Terra Nova a développé des idées profondément intégrées par une partie du personnel politique s’il est fait de nouveau usage de ses préconisations lors de prochaines élections ou si ses idées sont reprises par d’autres structures. Je pencherais plutôt pour l’affirmative.

En axant la stratégie du PS sur les questions identitaires et sociétales plutôt que sur les questions économiques et sociales, la think thank a-t-il d’une certaine manière contribué à aggraver la fracture entre les élites et le peuple et à faire monter le Front national ?

François Chérèque : Vous avez une drôle de lecture des propositions de Terra Nova ces dernières années. Je refuse cette vision qui nous cantonnerait dans une posture sociétale sans se préoccuper du déclassement de notre pays comparé à certains de nos voisins. En plus opposer réformes de société et réformes sociales n’a pas de sens et c’est encore une fois refuser de voir la France comme un tout. Terra Nova plaide depuis sa création pour une réforme de la fiscalité, une réforme systémique des retraites, une autre de notre système de santé et une nouvelle étape de la décentralisation, entre autres. En quoi cela serai antinomique avec le mariage pour tous et le droit de vote des étrangers ? Sauf avoir une vision rétrograde de notre société, tout doit être pris en compte.

Guillaume Bernard : En favorisant les “minorités” contre la nation et les “éduqués” ouverts contre les “beaufs” fermés, la stratégie “terra-novienne” contribue, naturellement, à aggraver la fracture entre le peuple et les élites, du moins une grande partie d’entre-elles (car il existe néanmoins des exceptions). Cependant, la dichotomie que vous établissez entre les questions identitaires et sociétales d’un côté et économiques et sociales de l’autre est, peut-être, quelque peu discutable. Dans le fond, elles se tiennent. Il y a une même logique qui les anime : le progressisme, terme élégant pour remplacer un vocable devenu quelque peu suspect, à savoir l’utopie. Il y aurait comme un sens de l’histoire qui conduirait nécessairement vers le “paradis terrestre” (les crises n’étant que des moments passagers). L’ambition du constructivisme est de hâter la réalisation d’une société où l’homme serait enfin pleinement libre parce que détaché des contraintes sociales particularisantes, ce qui revient à dire déraciné : le multiculturalisme (relevant des questions identitaires et sociétales) et la mondialisation (relevant des questions économiques et sociales) y contribuent, différemment, mais ensemble.

Le communautarisme semble, à première vue, contraire à l’idéal d’un homme décontextualisé, mais il est possible de l’interpréter comme un instrument au service de la dilution de l’identité héritée du pays concerné. De même, le mariage homo peut apparaître comme totalement anachronique à l’époque des familles recomposées, mais il peut aussi être analysé comme un moyen (dont le lobby homo serait, peut-être, lui-même quelque peu le dupe) de désarticuler les relations intergénérationnelles en les rendant totalement artificielles : chaque génération recommence la société et n’est plus l’héritière de celles qui l’ont précédée.

Pour réussir les quatre prochaines années du quinquennat, la gauche devra-t-elle complètement refonder son logiciel de pensée ? Dans quelle direction et pour constituer quelle majorité ?

François Chérèque : La commission européenne en reconnaissant que l’excès de rigueur et l’obsession des 3% de déficit dés 2013 sans politiques d’investissement dans la situation économique actuelle envoyait l’espoir de reprise dans le mur. Le gouvernement doit en profiter pour faire les réformes que nous pensons indispensables et que j’ai cité précédemment, pour réussir demain et pour plus de justice sociale. Pour cela il faut du courage et le faire avec la majorité qui voudra bien les soutenir.

Guillaume Bernard : Pourquoi la gauche changerait-elle de “logiciel de pensée” puisqu’elle considère incarner la justice ? Pour la doctrine des droits de l’homme, tous les hommes ayant la même nature, ils ont donc les mêmes droits. Mais l’égalité des chances ne paraît pas suffisante à la gauche ; la politique doit donc permettre la réalisation d’une véritable égalité, une égalité de résultat. L’héritage (qu’il soit familial ou national), voilà l’ennemi ! S’il y a des dysfonctionnements dans la société (comme la délinquance), c’est que le contrat social laisse subsister voire favorise des inégalités. Celui-ci doit donc être révisé de telle manière que les personnes soient – contrairement au schéma contractualiste libéral – entièrement dépouillées de leurs droits individuels et qu’elles ne disposent plus que de droits sociaux distribués par la puissance publique.

C’est pour cette raison que la vision “terra-novienne” du lien social – portée par ceux qui s’autoproclament “ouverts” et “généreux” – n’est pas prête de disparaître des esprits de gauche : “moralement”, il n’y a pas d’autre solution que, d’une part, se détourner de ceux qui sont arc-boutés sur la défense de leur patrimoine matériel (niveau de vie) et surtout immatériel (mode de vie) et, d’autre part, légitimer toutes les revendications à l’ “égalité” (même si elles provoquent, en creux, des “discriminations négatives”). Face à ce schéma intellectuellement construit, il est certain que la droite court le risque de ne pas convaincre si elle n’oppose qu’un pragmatisme pouvant apparaître comme du fatalisme ou si elle se fait le défenseur ou le complice d’inégalités illégitimes.

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