L’étude choc qui fait trembler sur ses bases la théorie économique qui justifiait l’austérité

La théorie selon laquelle un endettement supérieur à 90% entraînerait un  ralentissement de la croissance, défendue en 2008 par Carmen Reinhart et Kenneth  Rogoff, vient d’être remise en cause par des chercheurs de l’université du  Massachusetts. Et si les politiques d’austérité n’étaient basées que sur une  fâcheuse erreur de calcul ? Débat Nicolas Goetzmann /Jean Peyrelevade pour le site d’info Atlantico.

austérité

Entretien mené par Alexandre Devecchio

La théorie selon laquelle un endettement supérieur à 90% entraînerait une croissance négative, défendue en 2008 par Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, vient d’être sérieusement battue en brèche par des chercheurs de l’université du Massachusetts qui ont montré qu’elle se basait sur une erreur de calcul. Une théorie qui a pourtant inspiré et justifié nombre des politiques d’austérité consécutives à la crise. Dans quelle mesure cette “découverte” invalide-t-elle ces choix de politique économique ? En quoi change-t-elle la donne ?

Nicolas Goetzmann : Rogoff et Reinhart ont associé niveau d’endettement et potentiel de croissance. La découverte des erreurs commises par ces économistes a provoqué leur réponse, qui indique qu’ils n’ont jamais établi le lien de causalité entre fort endettement et croissance. Ce sont les responsables politiques qui se sont reposés sur ces travaux pour tisser un lien de causalité entre endettement et récession, le premier serait la cause de la seconde. Nous pouvons dès lors en conclure que la stratégie économique européenne découle d’une interprétation excessive de travaux erronés.

Cela change la donne car c’est ce lien de causalité qui disparaît. La faible croissance en Europe n’est pas due au niveau d’endettement. Et si le diagnostic n’est pas valide, les remèdes proposés n’ont plus de sens.

Jean Peyrelevade : Il ne faut pas confondre l’analyse théorique et la réalité des faits au quotidien. Au-delà des théories, ce qui est déterminant c’est le comportement des prêteurs. Or, il y a un niveau d’endettement au-delà duquel les prêteurs refusent de prêter. A partir d’un endettement supérieur à 80% du PIB, on rentre dans des zones extrêmement dangereuses. Il y a un niveau de déficit qui n’est pas supportable par les prêteurs.

L’efficacité de la lutte acharnée contre les déficits publics est-elle forcément remise en cause ?

Nicolas Goetzmann : Il y a une véritable difficulté sur ce point. Les partisans de la relance keynésienne risquent de se précipiter sur cette erreur pour justifier des plans de relance inconséquents. Mais il serait tout aussi absurde de considérer qu’un niveau élevé d’endettement serait une source de croissance. De plus, il a été démontré que toute relance budgétaire est annihilée par le pouvoir monétaire (cas de 2011).

Ce qui est remis en cause, c’est bien le diagnostic de base et l’austérité budgétaire seule ne résoudra rien. Les États-Unis, le Japon et le Royaume-Uni ont établi une analyse différente en pointant une crise monétaire. L’Europe était seule dans cette doctrine d’austérité, qui n’a plus aucun fondement aujourd’hui.

Les chercheurs à l’université du Massachusetts affirment que le taux de croissance moyen réel de pays présentant un ratio d’endettement de plus de 90% du PIB “est en réalité de 2,2% et non pas de -0,1% comme il a été dit par Reinhart et Rogoff.” Pour autant faut-il nécessairement évacuer l’idée d’une limite à l’endettement ? Jusqu’où la dette peut-elle raisonnablement être creusée ?

Nicolas Goetzmann : Une dette peut être creusée aussi loin qu’un État trouvera les moyens de l’assumer. Ce qui veut dire qu’un taux d’endettement élevé est un problème lorsqu’il n’y a pas de croissance. Pour ne pas avoir de problème, la croissance nominale d’une économie doit être supérieure à la croissance de son endettement. Ce qui n’est pas le cas en Europe aujourd’hui de toute façon. Le problème n’est pas l’endettement lui-même, mais la croissance. Et cette croissance dépend avant tout de la politique monétaire. Le diagnostic devient dès lors monétaire et la solution se trouve du côté de la BCE.

Jean Peyrelevade : Cela dépend de plusieurs facteurs. D’abord qui porte la dette ? Est-ce que ce sont des résidents ou des non-résidents ? Si ce sont des résidents, il est probable que leur niveau d’acceptabilité soit un peu plus élevé que celui des non-résidents. On peut citer l’exemple du Japon ou même de l’Italie. Le taux de croissance et de croissance potentielle du pays est aussi un facteur important car la croissance peut contribuer à réduire la dette. L’absence de croissance en Europe est un handicap lourd.

Le lien entre dette et croissance est-il définitivement invalidé ?

Nicolas Goetzmann : Les travaux de Rogoff et Reinhart ne sont pas non plus complètement faux. Ils mettent tout de même en évidence une relation entre fort endettement et faible croissance. Le rapport de cause à effet est brisé mais le constat est là : plus l’endettement d’un État est élevé plus la croissance ralentit. Mais nous pouvons très bien inverser cette relation : les États ayant une croissance faible ont tendance à recourir massivement à l’endettement. Le problème devient la croissance elle-même, et les yeux se tournent à nouveau vers l’autorité monétaire.

Jean Peyrelevade : Ce n’est pas la dette qui permet de juger l’état d’un pays. C’est la nature de la dépense publique. Si l’État enlève de la capacité de dépense aux prêteurs, ces derniers ne dépensent plus pour leur propre compte. Cela risque d’affecter la croissance. D’autant plus si la dette publique sert à financer les dépenses courantes comme le salaire des fonctionnaires. En revanche, si l’État affecte cette dépense dans l’investissement très productif à long terme, il a peut-être une chance d’améliorer la croissance. Le contenu de la dépense publique est au moins aussi important que le coût plus ou moins élevé du déficit. Le problème c’est que les pays où la dépense publique est la plus élevée sont aussi les pays où la dépense publique est la plus inutile et la moins productive.

L’idée selon laquelle la dette publique serait un facteur de production est une idée fausse. En aucun cas, la dette publique n’accélère la croissance. Si c’était le cas, les pays les plus endettés auraient la croissance plus forte. Ce n’est pas ce qu’on observe. Au contraire. Il y a des périodes de crise durant lesquelles la puissance publique est utile pour lutter conjoncturellement contre la crise. En revanche, la dépense publique à long terme n’est pas un facteur de production.

Cela permettrait-il d’en finir avec l’idée selon laquelle la panne de croissance que traverse actuellement l’Europe serait uniquement liée à un problème budgétaire ?

Nicolas Goetzmann : Il me semble que l’idée est désormais totalement anéantie. Nous pouvons être sûrs que les partisans de l’austérité vont résister devant l’évidence et que cela va mettre encore du temps. Mais le constat est d’une grande violence, le travail de Rogoff / Reinhart était le plus cité comme soutien académique de la politique menée. Nous parlons d’erreurs dans un fichier Excel, c’est dire le niveau de ridicule de la situation. Le discours d’austérité tient véritablement sur du sable aujourd’hui.

Un politique doit être courageux pour affronter une telle situation, le déni est plus simple. Il est probable que nous assisterons sur ce point à de grands moments. Mais il est évident que même la politique de “sérieux budgétaire” découle de cette vision.

Jean Peyrelevade : Le fait de vouloir réduire la dette de tous les pays au même moment a un effet conjoncturel dépressif. Mais le problème structurel de l’Europe en général et de la France en particulier c’est notre manque de compétitivité. Notre croissance potentielle en Europe est très faible. Aujourd’hui, la productivité en Europe est, elle aussi, très faible. C e n’est pas un problème monétaire. Les pays très endettés sont les pays où il n’y a pas assez d’investissements dans l’appareil productif. Les taux d’investissements sont trop faibles car les marges des entreprises sont elle-mêmes trop basses parce que les charges publiques sur l’appareil productif sont trop élevées.

Dans les faits aussi, les politiques d’austérité semblent aujourd’hui montrer leurs limites : le FMI reconnaît à demi-mot que c’était une erreur. Quelles sont les alternatives ? Comment relancer la croissance ? Cela passe-t-il par des mesures économiques ou des mesures politiques ?

Nicolas Goetzmann : La politique économique européenne ne tient plus à rien. Elle est la seule à la pratiquer, n’obtient aucun résultat positif, possède le taux de chômage le plus élevé des grandes zones, et son support académique vient d’être ridiculisé.

La modification du statut de la BCE vers un mandat prenant en compte la croissance, l’instauration d’un objectif de PIB nominal à la place du mandat de stabilité des prix, nous permettra d’obtenir des résultats. Si les gouvernements maintiennent la pression budgétaire actuelle et la couple avec une relance monétaire, nous aurons des résultats très rapides. Un tel choc de doctrine agit immédiatement, comme nous le constatons au Japon depuis 6 mois.

L’objectif d’une telle politique est de permettre un retour de la croissance tout en permettant une réduction du secteur public dans l’économie afin de revenir vers plus d’efficacité. Lorsque la croissance est de retour, les ajustements budgétaires deviennent bien plus simples à réaliser. Je suis convaincu que la prise en compte des apports de la recherche actuelle, notamment du professeur Scott Sumner qui a été le premier à établir le diagnostic monétaire, nous laisse entrevoir une période de forte expansion. Entre-temps, il va falloir que les gouvernements actuels admettent qu’ils ont eu tort.

Jean Peyrelevade : Premièrement, il faut affirmer politiquement que la bonne santé de l’appareil productif est un facteur majeur de prospérité. Deuxièmement, il faut faire en sorte que l’appareil productif se retrouve en situation de compétitivité, en situation d’investissement et en situation d’amélioration rapide de sa productivité.

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