Série FN épisode 3 : Pourquoi dans les petites villes la fusion entre la droite et le Front national sera presque totale

La mue opérée sous la présidence de Marine Le Pen fait-elle du Front national un  parti comme les autres ? Pour le troisième épisode de sa série sur la percée du FN, Atantico a posé la question à Gaël Brustier

MLP

Entretien mené par Alexandre Devecchio

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Marine Le Pen a assuré lundi que son parti était “le centre de gravité” de la vie politique française, en commentant la législative partielle de l’Oise qui a vu sa candidate atteindre 48,59 %. Le Front national est-il définitivement devenu un parti comme les autres ?

Gaël Brustier : Ce qui s’est passé dans l’Oise est un événement très important. Pas tant par le score de deuxième tour que par l’analyse globale de ce scrutin sur les deux tours. Je ne peux que citer l’excellente analyse de Joël Gombin qui décrit fort bien ce qui s’est passé. La candidate du FN gagne 6 000 voix entre les deux tours mais ne perd que parce que la part de la droite radicalisée qui s’était prononcée pour elle au premier tour est retournée voter pour l’UMP. Paradoxe !

Au-delà Marine Le Pen ne me semble pas pleinement maître de ce qui arrive au FN. Elle semble continuellement hésiter entre plusieurs stratégies. Les récents déboires du FPÖ en Autriche ou l’effondrement des différentes tendances de l’ex-MSI, l’apparition de Beppe Grillo sur la scène politique italienne, sont autant de signaux contradictoires pour elle… Il n’y a aucune inéluctabilité concernant le FN… C’est un parti qui a ses contradictions, ses incertitudes, ses hésitations…

Le FN n’est pas un parti comme les autres. Par son histoire, c’est un fait. Mais aussi parce qu’il promeut la préférence nationale. Trente-cinq ans après sa mort, on a encore l’impression qu’in fine, François Duprat, “l’inventeur” du Front National pour reprendre l’expression de son biographe Nicolas Lebourg, pèse toujours plus que Florian Philippot, qui s’est pourtant en partie emparé du cerveau de la Présidente du FN…

Selon un sondage Atlantico-CSA publié ce lundi, 51% des sympathisants sont favorables aux alliances locales avec le FN tandis que 42% y sont opposés. Les digue entre la droite et l’extrême droite a-t-elle cédée ?

Cette affaire d’alliance est presque secondaire. Par l’évolution de la sociologie de notre pays, les grandes métropoles et les principales grandes villes sont presque toutes acquises à la gauche et le FN en est largement absent, sauf à Marseille par exemple. Localement, dans nombre de petites villes, il sera très difficile de trier sur les listes “divers droite” entre sympathisants FN et sympathisants UMP. Il y a un phénomène de fusion à la base qui est réel. Prenez l’exemple d’une ville comme Chauffailles, en Saône-et-Loire, dirigée par une Maire ex-FN où la fusion entre les droites est presque totale. Tout se passe dans une harmonie réelle entre eux ! Reste aussi le cas du sud-est, notamment du Vaucluse, du Gard, de certaines villes du Var ou de l’Hérault… On peut penser que le FN voudra accentuer la pression sur l’UMP. Prenez l’exemple de Béziers : le FN ne semble pas désireux de soutenir Robert Ménard, dont on ne peut pas dire, a fortiori localement, qu’il soit éloigné des thèses de Marine Le Pen… Il semble que la ligne actuelle, qui me semble différer de ce que quelqu’un comme Le Gallou au think tank Polemia promeut, c’est une affirmation du FN partout où il le pourra. Le FN préfère perdre en 2014 et accentuer la pression sur l’UMP que gérer des villes comme ce fut le cas dans le passé…

Ce qui est plus important et problématique c’est la tendance croissante à la fusion des électorats de droite. Dans ce contexte, ce que vise le FN semble être, pour l’heure, d’accroitre la pression sur la droite parlementaire pour provoquer son délitement et recomposer le paysage politique de droite à son avantage…

Le FN bénéficie de ce que j’appelle le “spontanéisme droitier”. La contestation est passée à droite et il en bénéficie…

Les partis traditionnels ont-ils échoué dans le combat contre l’extrême droite. Quelle est la part de responsabilité respective de la gauche et de la droite dans cet échec ?

Soyons clairs, la première percée du FN (qui pointe son nez aux cantonales de 82 mais ne perce qu’en 83, notamment avec la partielle de Dreux où Stirbois emporte 17% des voix) est dû à une évolution du RPR vers le néolibéralisme, à son évolution sociologique, son embourgeoisement et à une radicalisation d’une partie de l’électorat de droite face à la gauche au pouvoir. Par leur opposition frontale et pavlovienne à la gauche, le RPR et l’UDF ont légitimé un FN qui se concevait alors comme une forme de droite radicalisée, de « vraie » droite. A l’époque, RPR et UDF recyclent les cadres du PFN, le frère jumeau du FN mais, dans le même temps la droite française cherche se rêve en centre-droit libéral et européen, libérant en cela son électorat populaire et le laissant filer au FN. Dans une période plus récente les usages politiques de l’identité nationale, de la question de l’immigration et de l’islam ont fait le reste …

Quant à la gauche, elle a renoncé à imposer sa vision du monde. Peu à peu, elle s’est convertie à ce que j’appelle « l’occidentalisme », dans une forme bardée de bons sentiments. Dans les années 1970, le PS et le PC ont réalité « l’Union de la Gauche ». Ensemble puis séparément, ils parlent le langage de la “transition au socialisme”. En 1983, s’ouvre la parenthèse libérale. En 1989, le Mur tombe. Face à cela, les social-démocraties n’ont pas trouvé comment s’adapter. C’est vrai en France mais cela ne l’est pas moins dans d’autres pays. En Italie, par exemple, le PCI et le PSI ont totalement disparu… C’est un cas extrême mais qui met en lumière une crise profonde de la gauche face à la mondialisation et, davantage encore face à la globalisation financière…

Doit-on incriminer “la droitisation” de l’UMP ou l’inertie de la gauche sur certaines questions aussi bien sociétales qu’économiques ?

L’UMP suit cahin-caha la radicalisation de sa base électorale. La droitisation, cela peut être compris comme plusieurs choses. Cela peut être la droitisation des valeurs mais il n’est pas démontré que l’adhésion aux idées de la « vieille droite » soit massive dans la société ni, d’ailleurs, que le néolibéralisme soit massivement approuvé même par l’électorat de droite. Dans Voyage au bout de la droite, nous essayions, avec Jean-Philippe Huelin, de comprendre pourquoi le rapatriement du débat à droite de l’échiquier politique avait eu lieu. C’est un processus moins simple qu’il n’y parait ou que le mot « droitisation » pourrait le laisser entendre, si on ne prenait la peine d’aller au fond des choses.

Mais comme je le disais plus haut, la question des usages politiques de l’identité nationale est une cause très probable de la porosité accrue entre électorats FN et UMP et la responsabilité en incombe directement à Nicolas Sarkozy et à Patrick Buisson, qui sait pertinemment ce qu’il fait et où cela peut mener le pays.

Mais regardons la situation actuelle de plus près. Dans l’Oise, une part très importante de l’électorat socialiste de premier tour semble avoir voté pour la candidate du FN au second tour. Le problème est donc plus important encore qu’on ne pouvait le craindre…

Il faut aussi constater une dynamique commune à nombre de pays d’Europe occidentale ou même d’Amérique du Nord. Le vote de classe ouvrier est en déclin. Les jeunes générations sont nettement moins automatiquement alignées sur la gauche que les générations ouvrières précédentes. Je renverrai, en la matière, à l’excellent livre coordonné par Jean-Michel De Waele et Mathieu Vieira sur le sujet… C’est là où la question du sentiment du déclin collectif peu apparaitre comme une explication. Tout système économique produit son idéologie. L’idéologie de la globalisation, en Occident, c’est l’occidentalisme. La phase actuelle du capitalisme en Europe ou en Amérique du Nord s’accompagne de cette idéologie. Finalement, le FN, en se débarrassant des oripeaux de la vieille extrême droite, s’est progressivement aligné sur l’occidentalisme. Et il le fait d’autant plus aisément qu’il habille désormais son discours d’une vulgate républicaine assez commode…

Les problèmes liés à l’immigration ou à la sécurité doivent-ils être abordés frontalement ou avec retenue ?

L’immigration et la sécurité sont des questions qui gagneraient vraiment à être traitées séparément. Chassez sur les terres du FN est suicidaire. Il faut donc chasser le FN de ses terres. Parvenir à dissocier immigration et « identité nationale » déjà, alors que Nicolas Sarkozy les avait liés, serait un acquis. Il vaudrait mieux que l’immigration ne soit pas un enjeu électoral. On y était presque parvenus voici une quinzaine d’année en obtenant un relatif consensus républicain… Que les citoyens demandent à vivre en sécurité est légitime. Qu’une politique de sécurité, pensée, soit menée ne l’est pas moins. En revanche, toute fuite en avant consistant à faire toujours plus sécuritaire dans le discours ou à traiter l’immigration un peu n’importe comment entraine des fuites potentielles d’électorat vers le FN… C’est l’éternel problème de l’original et de la copie…

Comment la progression du Front national peut-elle désormais être endiguée ? Est-ce encore possible ?

Le problème est-il désormais exclusivement celui de la montée du FN ou bien celui de la fusion des électorats de droite et de leur radicalisation ? Dans l’Oise, on constate que la radicalisation d’une partie de la droite qui a voté FN au premier tour ne va pas de pair avec son vote FN au second tour… L’électorat qui avait quitté le FN pour Sarkozy en 2007 était, paradoxalement, l’électorat le plus radicalisé. Donc ne résumons pas le problème à la montée du FN mais plutôt à la constitution d’un « bloc historique » droitier extrêmement compact et déterminé.

De ce point de vue, l’autre événement de dimanche dernier semble bien être la « Manifestation pour tous » avec ses débordements et le fait qu’elle révèle qu’une partie de la droite ne mise plus exclusivement sur une issue électorale…

Dans votre dernier essai, vous appelez de vos vœux ce que vous appelez « la guerre culturelle » ? Cela signifie-t-il que le combat contre le FN doit être mené sur le plan culturel ?

Le combat culturel, c’est le combat pour imposer une représentation du monde, pour imposer son hégémonie culturelle et sa domination politique. Antonio Gramsci avait bien défini cela dans ses Cahiers de prison. Il faut imposer une vision du monde alternative à ce qui domine culturellement nos sociétés : l’occidentalisme, ce mélange de peur du déclin, de croyance en une unité civilisationnelle d’un Occident menacé et haine de l’islam… C’est l’occidentalisme qu’il faut déconstruire…

Mais cela ne peut se faire qu’avec une politique économique (radicalement) différente et une vision du monde réellement alternative à celle des droites…

Mais pour mener le combat culturel face à la droite, il faudrait aussi que la gauche repense son propre rapport au monde. Ensuite, l’anti-intellectualisme frénétique de l’ère Sarkozy a déteint sur tout le pays, y compris sur une partie de la gauche… Cela ne rend pas simple le combat culturel. Les problèmes de fond, accessibles aux citoyens contrairement à ce que l’on feint de penser, sont sacrifiés au profit de la posture ou des petites phrases.

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