Série FN épisode 2 : Comment le Front national synthéthise les deux colères populaires qui montent contre le PS et l’UMP

 

La mue opérée sous la présidence de Marine Le Pen fait-elle du Front national un  parti comme les autres ? Pour le deuxième épisode de sa série sur la percée du FN, Atlantico a posé la question à Jean-François Kahn
FN

Entretien mené par Alexandre Devecchio

Marine Le Pen a assuré lundi que son parti était “le centre de gravité” de la vie politique française, en commentant la législative partielle de l’Oise qui a vu sa candidate atteindre 48,59 % . Un sondage Atlantico-CSA révèle également que 51% des sympathisants UMP sont favorables aux alliances locales avec le FN tandis que 42% y sont opposés. Les digue entre l’extrême et les partis traditionnels a-t-elle cédée ?

Jean- François Kahn : Dans votre sondage, 51 % des électeurs UMP sont favorables à des alliances avec le FN tandis que 25 % ne se prononcent pas. Parmi ceux qui ne s’expriment pas, on peut supposer que beaucoup sont favorables à des accords mais n’osent pas le dire. Ce sondage est sans doute encore en dessous de la réalité. L’élection législative partielle de l’Oise est un coup de tonnerre. Pour la première fois, un candidat FN a failli battre un candidat UMP en face à face au second tour. Pour la première fois, un candidat Front national a fédéré une opposition, non pas à la gauche, mais à la droite ! C’est un élément absolument nouveau. Si on fait le calcul des reports de voix du second tour, on en arrive à la conclusion qu’ entre 70 et 75% des électeurs de gauche du premier tour ont préféré voter Front national. Certaines causes sont conjoncturelles : Jean -François Mancel traîne plus de casseroles qu’il n’en faudrait pour garnir la cuisine de La Tour d’argent ! Pour les électeurs de gauche, c’était donc un candidat voyou.

Mais au delà du contexte particulier, on observe qu’au premier tour, la colère populaire a écrabouillé le PS tandis qu’au second tour la colère populaire a failli de peu sanctionner l’UMP. Le FN, pour la première fois, synthétise ces deux colères. L’UMP de tendance “copéiste” est ressenti comme disant la même chose que le FN , mais en moins social et en plus patronal. Logiquement, un électorat populaire en colère, va préférer le FN. De l’autre côté, le PS s’embarque dans une fuite en avant dans les sujets sociétaux (mariage gay, PMA, prostitution) pour dissimuler qu’il est en train d’empoisonner le terrain économique et social, ce qui provoque aussi l’exacerbation populaire. Aujourd’hui le FN parvient à capter ces deux votes d’exacerbation populaire. Dans ce contexte, il a une vraie possibilité de progression.

Depuis son arrivée à la tête du FN, Marine Le Pen s’est lancée dans une entreprise de dédiabolisation. En quoi l’idéologie du FN en ferait-elle un parti moins fréquentable que les autres ?

Marine Le Pen a réussi, elle aussi, à faire une synthèse entre le discours traditionnel du FN sur les mœurs, l’immigration et la sécurité et un discours plus social sur le pouvoir d’achat, sur la justice fiscale, les services publics qu’on laisse à l’abandon ou les patrons voyous. Elle parvient à articuler un discours réactionnaire sur les valeurs avec un discours économique qui rappelle celui de la gauche socialiste ou du Parti communiste. Il y a deux courants majoritaires dans le pays. L’un qui rejette l’idéologie “néo-soixante-huitarde” en matière de mœurs et l’autre qui rejette l’idéologie “néo-libérale” en matière économique et sociale. Marine Le Pen parvient à capter ces deux tendances majoritaires. Elle ajoute à cela la désillusion par rapport à l’Europe et à l’euro ainsi que le dégoût par rapport à la succession des affaires.

Est-ce que cela en fait un parti moins fréquentable que les autres ? Sur les problèmes qui faisaient que la gauche disait que le FN n’était pas fréquentable, les positions de Marine Le Pen restent identiques. Sur l’immigration, la sécurité, la préférence nationale, elles n’ont pas changé. En revanche, sur le plan économique, le Front national, qui défendait un néo-libéralisme “reaganien” ou “bushiste” marche désormais sur les plates-bandes de la gauche lorsque celle-ci était vraiment de gauche ! Le FN profite donc d’un électorat socialiste en déshérence. Est-ce que le Front national, s’il remporte les élections, risque d’abolir la démocratie ou la République ? Est-ce qu’il risque de ré-ouvrir les camps de concentration ? La réponse est clairement non. Je n’y crois absolument pas. En revanche, il est évident qu’une arrivée du FN au pouvoir, même avec d’autres forces de droite, poserait des problèmes terribles notamment sur le plan européen.

Quel est la meilleure stratégie pour s’opposer au FN de Marine Le Pen ?

La seule façon de contrer le Front national est de faire exploser le système politique tel qu’il est et de casser la bipolarisation tel qu’elle fonctionne. Il faudrait faire émerger une force réellement neuve, réellement républicaine portant un message mobilisateur et un autre modèle de société . Une force qui intégrerait ce qu’il y a de légitime dans le besoin de sécurité et de protection de la population, ce qu’il y a de légitime dans le contrôle de l’immigration tout en portant un discours de progrès social, humaniste, d’égalité et de fraternité. Ce n’est possible que si on casse le PS et l’UMP qui sont aujourd’hui dans un état de déliquescence morale et intellectuelle considérable. En France la double colère contre ces forces aurait pu grossir les rang d’une extrême gauche moderne comme en Grèce. Mais le côté caractériel de Jean-Luc Mélenchon ainsi que ses positions sur l’immigration ont conduit le Front de gauche à l’échec.

Quelle est la part de responsabilité respective de la gauche et de la droite dans cette percée du FN ?

La responsabilité est double. Jusqu’à présent, la responsabilité de la gauche était majoritaire de par son refus de regarder en face les questions dérangeantes comme l’immigration et l’insécurité, de par son refus de prendre en compte les revendications des petits artisans et des petits commerçants, de par son discours “boboïsant” sur les questions sociétales au détriment des questions sociales. La responsabilité de la presse qui représente la gauche bourgeoise et petite bourgeoise est encore plus importante !

Mais depuis deux ans, la responsabilité de la droite, notamment “copéiste”, est plus importante car elle dit quasiment la même chose que le Front national mais en moins social et en plus patronal. Dans ces conditions, c’est très difficile d’être une digue contre le Front national. Rappelons tout de même que Jean -François Mancel était le premier à l’UMP à préconiser des alliances avec le FN. Dans ces conditions, c’est très difficile ensuite de se poser comme une “digue”.

Dans votre livre, La catastrophe du 6 mai, vous prédisez la présence du FN au second tour de la présidentielle 2017. Avez-vous changé d’avis ?

Aujourd’hui, il y aurait une élection présidentielle avec François Hollande candidat, le Front national serait au second tour. Cela ne fait aucun doute.

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One thought on “Série FN épisode 2 : Comment le Front national synthéthise les deux colères populaires qui montent contre le PS et l’UMP

  1. Pingback: Série FN épisode 3 : Pourquoi dans les petites villes la fusion entre la droite et le Front national sera presque totale | Le Café Politique

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