Série FN épisode 1 : Voilà pourquoi Marine Le Pen sera probablement au gouvernement en 2017

A l’occasion de la sortie de son dernier livre Pharmacologie du Front national, le philosophe Bernard Stiegler a accordé un long entretien au site d’information Atlantico. Pour lui la mue opérée par le FN depuis l’arrivée de Marine Le Pen à sa tête est un leurre. Premier épisode d’une série sur la percée du Front national.

Marine Le Pen

Propos recueillis par Morgan Bourven et Alexandre Devecchio

Votre dernier livre Pharmacologie du Front national, à paraître le 27 mars, se veut un livre de combat contre le FN. Depuis son élection à la tête du parti, Marine Le Pen s’est lancée dans une entreprise de « dédiabolisation » du parti. En quoi, selon vous, le FN reste-t-il un parti moins fréquentable que les autres ?

Bernard Stiegler : Ce que mon livre essaie de montrer, c’est que si l’on veut combattre le FN, il faut commencer par combattre l’idéologie de la révolution conservatrice. Le Front national est né dans ce contexte. Jean-Marie Le Pen s’est présenté dès les années 1980 comme le Ronald Reagan français et c’est en poussant les idées de cette tendance – destruction de la puissance publique, libéralisation généralisée, etc. – qu’il a installé son parti.

Plus important que la « dédiabolisation », terme épouvantail qui empêche de penser, Marine Le Pen a masqué le discours ultra-libéral fondamental du FN en le rhabillant sous les habits d’un nationalisme étatique.

La complexité d’étudier le FN, c’est qu’il défend cette révolution conservatrice tout en se masquant avec des leurres qu’il fabrique à partir des effets pervers de l’ultralibéralisme : l’appauvrissement des gens, leur misère économique, psychologique et morale, le manque d’attention à leur endroit. La perte du sentiment d’exister, l’absence de reconnaissance et l’état d’abandon, la destruction du monde dont souffrent les électeurs du FN, ce sont les réalités engendrées par l’ultralibéralisme. Le FN exploite la logique du bouc émissaire – le pharmakos – en détournant l’attention des gens des causes réelles de cette souffrance vers les immigrés.

Les immigrés souffrent encore plus eux-mêmes de cette destruction du monde qui résulte de la domination du marketing. L’hyperconsumérisme qui a été imposé par la révolution conservatrice par la substitution du marketing à la puissance publique a détruit les modes de vie et les structures familiales, sociales, éducatives, culturelles, etc. S’il est impossible aujourd’hui d’éduquer les enfants, dans le monde entier, c’est parce que ceux-ci sont soumis en priorité et en permanence au marketing qui les rendent inéducables. Et cela constitue un crime contre l’avenir de l’humanité sans précédent.

Selon vous, Marine Le Pen n’a pas renié cette tendance conservatrice ?

Bien sûr que non. Les partis d’extrême droite exploitent toujours les effets négatifs de causes qu’ils essaient de maintenir – et Nicolas Sarkozy basait lui-même sa politique sur de telles pratiques. L’extrême-droite vise à maintenir la toute-puissance d’un capitalisme illimité, même si dans le cas du FN, il faut que ce capitalisme soit national et blanc – d’ailleurs, Reagan lui-même était très nationaliste.

Mais le nationalisme, chez Jean-Marie Le Pen, est aussi un racisme. Selon lui, il faut défendre la nation française car elle incarne la supériorité de la race blanche. Il est certain que Marine Le Pen ne reprend plus du tout ce discours pour devenir « fréquentable », mais les bases idéologiques du FN sont les mêmes.

Pour combattre les thèses du FN, il ne suffit pas le mettre à l’index – comme l’a fait de manière ridicule Eva Joly en parlant de « tache sur le visage de la démocratie – c’est à dire de traiter ses électeurs comme des boucs émissaires, en faisant ainsi ce qu’on leur reproche : il faut élaborer une alternative, et pour cela, il faut accomplir une véritable critique de cette révolution conservatrice, dont l’idéologie domine plus que jamais, malgré l’effondrement de 2008 et ce qu’il a révélé : l’insolvabilité généralisée.

Quel est, selon vous, le meilleur moyen de combattre cette idéologie ?

C’est de produire une alternative. Cette idéologie dit qu’il n’y a pas d’alternative, et qu’il faut continuer dans ce qui a été fait depuis les années 1980. Tout le monde sait que c’est impossible : le modèle hyperconsumériste prôné par l’ultralibéralisme est évidemment arrivé à son terme. Même les fonds spéculatifs le savent, mais ils se disent : « après moi le déluge », c’est à dire : gagnons de l’argent tant que c’est encore possible. L’ultralibéralisme généralise l’irresponsabilité qui crée l’insolvabilité et la bêtise systémique.

Adam Smith disait déjà que si on laissait la logique d’exploitation du travail se développer sans limite avec le machinisme, il en résulterait une « obnubilation de l’esprit ». Il pensait qu’il fallait une puissance publique pour éviter que les producteurs soient crétinisés par l’automatisation. Au 20e siècle, cette crétinisation a affecté les consommateurs. Les gens du FN souffrent de cela, mais ne savent pas l’expliquer, et se tournent vers des boucs émissaires. Je ne dis pas que les gens du FN sont plus bêtes que les autres : je dis qu’ils souffrent plus que les autres d’une bêtise qui nous affecte tous.

Le terme de « bêtise » apparaît en effet dans la présentation de votre livre…

Oui, et j’affirme que cette bêtise frappe tout le monde, et que les électeurs du FN en sont les premières victimes. Aujourd’hui, la bêtise est la chose du monde la mieux partagée, ce qui n’a pas toujours été le cas : quand Descartes disait que le bon sens était la chose du monde la plus partagée, il décrivait un état de fait opposé. Il en va ainsi parce que le consumérisme repose sur l’exploitation de la bêtise, qui induit elle-même une énorme toxicité. C’est ce que je décris comme une crise pharmacologique au sens où le pharmakon est chez Platon le remède qui peut devenir un poison. Ainsi de nos jours tout ce qui semblait positif – les centrales nucléaires, la télévision, les automobiles, les médicaments anti-diabète de Servier, etc. – paraît est devenu fondamentalement toxique.

Certains se retournent contre cela, tandis que d’autres sont dans le déni et clament que « tout va très bien, madame la marquise ». Ce qui discrédite la fonction politique aujourd’hui aussi bien que les intellectuels, c’est que personne ne prend vraiment en charge cette situation – en dépassant par une nouvelle politique industrielle et économique le modèle consumériste qui est devenu foncièrement pulsionnel, addictif, spéculatif et donc dangereux. C’est dans ce contexte que les électeurs se tournent vers le Front national.

Les partis traditionnels ont-ils échoué dans le combat contre l’extrême droite ? Quelle est la part de responsabilité respective de la gauche et de la droite dans cet échec ?

Elle est immense, car ni la droite ni la gauche n’ont fait la critique de ce processus, et elles n’ont jamais hésité, y compris Mitterrand, à utiliser le FN avec des finalités électoralistes.

Mais leur responsabilité fondamentale, en particulier à gauche, c’est d’avoir renoncé à penser, analyser, décrire et critiquer cet état de fait, et de n’apporter aucune perspective nouvelle – alors que les transformations actuelles ouvrent des possibilités tout à fait inédites et prometteuses à travers ce que j’appelle avec Ars Industrialis l’économie de la contribution. Quand à la droite « classique », elle soutient cette révolution conservatrice dont le FN n’est qu’une retombée – qui va peut-être cependant la faire disparaître de la scène publique.

Justement, selon un sondage Atlantico-CSA, 51% des sympathisants sont favorables aux alliances locales avec le FN tandis que 42% y sont opposés. Comment analysez-vous ce résultat ?

C’est une conséquence logique. L’UMP et le PS sont devenus des machines à se faire élire : ce sont des PME qui ont du personnel à recaser. Aujourd’hui, étant donné que l’UMP n’a absolument aucune capacité à critiquer ce qu’est l’origine du Front national, elle est quasiment condamnée à décliner en suivant cette pente. C’est le côté misérable des petits calculs à la Copé ou à la Sarkozy.

Quant à la gauche, sa responsabilité est grande. Mais avant d’être celle des hommes politiques, c’est d’abord la responsabilité des « intellectuels de gauche ». Cela fait 30 ans que le monde intellectuel a cessé de penser et de critiquer tout cela. Une sorte de complicité moite et parfois même poisseuse s’est installée.

Un parti de gauche, en principe, s’appuie sur « l’héritage des Lumières ». Sauf que cet héritage a été remis en cause – par exemple par Adorno et Horkheimer dans La dialectique de la raison, puis par une époque fastueuse de la pensée française entre 1950 à 1980, avec des gens comme Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, etc. Cette époque a remis en question nombre d’idées des Lumières. Le problème est que cette tâche n’a été menée qu’à moitié, et c’est ainsi que toute la critique du pouvoir d’Etat conduite par Michel Foucault a été récupérée par les néo-libéraux, est devenue une critique de l’action publique, et a empêché de penser et de critiquer le nouveau pouvoir véritable, qui n’est plus l’Etat depuis bien longtemps, mais le pouvoir économique des multinationales qui ont remplacé l’action publique par le marketing – sous la houlette de Milton Friedman. Cela ne pourra pas durer : même les multinaitonales deviendront impuissantes quand elles auront tout à fait détruit la société. « Il faut défendre la société » comme disait Foucault, mais il faut le faire contre le nouveau pouvoir, et par un nouveau savoir.

Si l’échec de François Hollande se confirme, le FN pourrait-il être au second tour en 2017 ?

Non seulement il sera au second tour, mais il sera au gouvernement : c’est à peu près certain.

Si rien ne se passe qui changerait radicalement la donne, ce n’est pas la droite qui l’emportera, c’est l’extrême droite. Le Front national n’arrête pas de monter. Sarkozy a pu faire croire à quelque naïfs que le FN était fini alors qu’avec lui son discours devenait celui du gouvernement, et à présent les choses apparaissent telles qu’elles sont.

Il est donc à peu près inéluctable que Marine Le Pen sera au gouvernement dans quatre ans – sauf s’il se produit un sursaut. Et il est tout à fait possible qu’il y en ait un : nous sommes dans une situation catastrophique au sens mathématique que René Thom donnait à ce terme pour décrire une situation limite dans un système dynamique en transformation. Le facteur d’improbabilité des issues est alors extrêmement grand, ce qui fait que tout est possible à travers le jeu de grandes tendances. Je pense que le président de la République et le premier ministre sont capables de tirer les leçons de trente ans d’errance et d’amorcer le tournant. Et à vrai dire ils n’ont pas le choix : s’ils ne le font pas dans les mois qui viennent, c’est le FN qui sera très bientôt au gouvernement.

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2 thoughts on “Série FN épisode 1 : Voilà pourquoi Marine Le Pen sera probablement au gouvernement en 2017

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