Hollande parle aux Français ce soir, mais abordera-t-il (enfin) ces 5 sujets-là ?

Alors que la situation économique et sociale s’aggrave, le président de la République s’adressera aux Français ce soir sur France 2. Osera-t-il aborder les questions qui fâchent. Analyse de Mathieu Mucherie, Eric Verhaeghe et Guillaume Bernard  pour Atlantico

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Propos recueillis par Alexandre Devecchio

1) La vraie nature de la crise : budgétaire ou monétaire ?

  • Depuis le début de la crise de la zone euro, la réponse de l’Union européenne a été uniquement budgétaire. Au-delà de l’effort de rigueur nécessaire, le problème de la zone euro n’est-il pas également monétaire ? En France et au Royaume Uni, la récession menace de s’enfoncer dans une nouvelle phase (triple dip) : jusqu’au les économies devront-elles s’enfoncer pour que les politiques comprennent que le diagnostic qu’ils font de la crise n’est pas le bon et que sa nature est différente des précédentes ?

Mathieu Mucherie : Il faut lui pardonner car il ne sait pas ce qu’il fait. De même que Sarkozy et les économistes amateurs de l’UMP n’ont toujours rien compris au fait que c’est Trichet qui les a tué, Hollande ne voit que l’aspect juridico-budgétaro-fiscal car c’est ainsi qu’étaient conçus les polycopiés de l’ENA dans les années 70, et puis ce n’est pas avec les experts qui l’entourent (de beaux CV à la Maurice Gamelin) que cela risque de s’améliorer. Il n’y a pas urgence à agir – il est vrai que les taux OAT 10 ans sont à 2% –, et ça tombe bien car voilà un président François qui aime donner du temps au temps. Au fond les Français jugeront en 2017, alors autant ne pas gaspiller des munitions pour un combat économique 2013-2015 perdu d’avance, et puis (en off bien sur) ce n’est pas le niveau absolu du chômage qui importe mais sa dérivée seconde à l’approche de l’échéance majeure, Jospin s’est fait avoir mais Hollande a retenu la leçon (à défaut d’avoir appris les leçons d’activisme monétaire pour que le chômage conjoncturel ne se transforme pas en chômage structurel). Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes machiavéliques possibles.

Éric Verhaeghe : Ah! le rôle de la monnaie! les débats qui se déroulent aujourd’hui sur la monnaie sont assez croustillants. Souvenez-vous! il y a un an encore, évoquer la nocivité de l’euro, évoquer l’inadaptation de la politique de la Banque centrale européenne, qui aime l’euro fort comme un rappel de l’euro-mark, évoquer tout cela, c’était se condamner à la stigmatisation. La pensée unique avait en effet établi une fois pour toutes que seul un euro fort piloté par des banquiers était économiquement défendable.

De plans de sauvetage de la zone euro en plans de sauvetage de la zone euro, il a bien fallu avouer ce que tous les esprits sains et libres savent depuis longtemps : la surévaluation de l’euro par rapport au dollar à hauteur de 40% que la BCE a imposée depuis près de 10 ans pour favoriser les actionnaires allemands a tué l’industrie des pays à tradition de monnaie faible et de dévaluation fréquente (France, Espagne, et en partie Italie). Vendre hors de la zone euro une Clio fabriquée en France avec un prix en hausse de 40% du seul fait de la monnaie est impossible.

La seule solution consiste à délocaliser. Il faut mesurer ici que la surévaluation de l’euro est devenue une aubaine pour beaucoup d’industriels européens, dont le métier premier aujourd’hui consiste à importer en France les produits qu’ils fabriquent à l’étranger, y compris dans le domaine des services. Les Français s’en rendent peu compte. Ils ont parfois perçu que de grands prestataires comme Orange ont installé leurs plate-formes d’appels à l’étranger. Ils ne savent pas forcément que les contenus éditoriaux de leurs sites Internet sont aussi fabriqués dans des pays francophones d’Afrique.

C’est ça la crise monétaire, c’est-à-dire le maintien artificiel d’un euro fort, qui permet de rémunérer l’épargne allemande et de stériliser toute concurrence industrielle à l’Allemagne au sein de la zone euro.

Sur ce point, je ne jette pas pas la pierre à François Hollande. La résolution de la crise passe par un rapport de force avec l’Allemagne. François Hollande est dans la position inconfortable de Daladier : il est à la tête d’une république décadente, accaparée par une élite qui ressemble à la Cour de Versailles en 1788. Les décideurs français sont obnubilés par la sauvegarde de leurs privilèges et n’ont plus aucune vision pour ce pays. Difficile d’imposer quoi que ce soit dans ce marasme.

2) La relation franco-allemande est-elle dans l’impasse ?

  • Grâce à sa crédibilité économique et à l’inertie de ses partenaires européens, et plus particulièrement du président français, l’Allemagne est en mesure d’imposer sa politique à la zone euro.

Mathieu Mucherie : La relation hégélienne de maitre à esclave, cette relation digne d’un Currency-Board où la France accepte le pilotage automatique par la Bundesbank, reste intacte, sanctuarisée. RAS, l’ordre monétaire allemand règne et la France n’a pas plus d’influence sur la monnaie (donc sur les politiques économiques) que la banque centrale de Hong-Kong n’en a sur son dollar. Hollande se comporte bien, il est un honnête délégué pour la section française de l’internationale BCE, un bon suppléant de Benoit Coeuré, un loyal agent de Draghi. Ce n’est pas si mal et c’est déjà une promotion par rapport à son ancien poste de président du conseil général de Corrèze. Le seul point de rébellion possible tient au fait que Hollande a une compétence indéniable en ce qui concerne les équilibres au sein du PS et les élections locales, voilà ce qui pourrait sauver un peu l’honneur en 2014 : la BCE sera peut-être un peu attaquée verbalement à la marge par certains oligarques du PS aux ordres de l’Élysée à l’approche des municipales s’ils sentent que ça peut aider à dégonfler le Mélenchon. De là à se fâcher vraiment avec la Bundesbank, ne rêvons pas, Sarkozy a tenté le coup 8 jours avant le 1ertour mais c’était juste en désespoir de cause. La punition par les spreads de taux serait immédiate, et le risque politique serait grand, pour un gain (la liberté du pays, le retour d’une politique monétaire adaptée à nos besoins) lointain et qui n’intéresse plus grand monde.

Éric Verhaeghe : François Hollande n’ a probablement pas compris la nature profonde de la relation franco-allemande. C’est le problème des élites parisiennes, qui sont agitées par une sorte de romantisme germanophile. Peu de décideurs français ont compris que la relation avec l’Allemagne n’était plus un problème de réconciliation ou d’amour, mais un mariage d’intérêt, qui ne doit surtout pas se faire sous le régime de la communauté, mais selon la séparation de biens.

François Hollande a naïvement pensé que cet engouement passionnel était partagé par les Allemands. Il a tenté de jouer le SPD contre le gouvernement en place. Seul un courtisan parisien peut avoir l’illusion que les sociaux-démocrates Allemands sont capables de préférer un social-démocrate français à une sociale-chrétienne allemande. Le peuple allemand est animé d’un sentiment tenace d’unité, qui exclut de la part de ses membres toute compromission dans ce genre d’arrangements.

Le reproche que l’on peut faire à François Hollande est d’avoir prêté aux Allemands un désintérêt pour le fait national allemand, comme il existe un désintérêt pour le fait national français au sein du parti socialiste français. Mais le discours selon lequel les nations européennes ne peuvent peser qu’unies dans une Europe technocratique, l’idée qu’elles sont toutes devenues des puissances de second ordre condamnées à disparaître dans un grand ensemble communautaire pour survivre, est une idée décadente qui ne hante que les élites françaises. Les décideurs allemands savent que leur pays à un avenir. Les décideurs britanniques aussi. Ils agissent en conséquence et instrumentalisent l’Union quand il le faut pour faire prospérer leurs intérêts.

De ce point de vue, François Hollande détonne peu par rapport à la technocratie française, qui a fait le choix de l’abandon et du renoncement collectif. Il est à l’unisson de la pensée unique parisienne qui a enterré la croissance depuis 10 ans, au nom d’une idéologie totalement artificielle, qu’aucun Français ne peut comprendre: celle des “bienfaits de l’Europe qui sont partout sauf dans les statistiques”.

Il faut aujourd’hui reconstruire un couple allemand sur des bases beaucoup plus équilibrées: un retour à la parité euro-dollar, et un élargissement vers le sud. La France, coupée de ses bases méditerranéennes qui font sa prospérité depuis 2.500 ans, n’a pas d’avenir, en effet. Il est urgent de revenir à la politique arabe du général De Gaulle, et de la traduire dans la construction européenne. Là encore, la folie qui consiste à soutenir des mouvements islamistes en Libye, en Tunisie, en Syrie, n’a aucun sens.

3) Le gouvernement fait-il semblant d’être rigoureux pour mieux refuser les réformes de structure ?

  • Selon un sondage Tilder-LCI-OpinionWay, près de trois quart des Français (73%) se déclarent “mécontents” de la politique économique et sociale du gouvernement. Au-delà de la réduction des déficits à 3%, où sont les réformes de structure promises par François Hollande ?

Mathieu Mucherie : Libérer les capacités d’offre à la veille d’une fantastique crise de la demande agrégée n’aurait aucun sens : comme le rappelle Jean-Claude Van Damme, il n’est pas nécessaire de faire du marteau-piqueur au moment d’un tremblement de terre. Hélas chez Hollande ce n’est pas un art consommé du timing, plutôt une grosse trouille de se fâcher avec la gauche. Plus généralement, les mots “réforme” et “justice sociale” sont des blagues tant qu’on ne dévaluera pas : d’une part, la dévaluation seule peut lisser efficacement le choc de la réforme (Poincaré 1928, De Gaulle 1959, Suède 1994), d’autre part la dévaluation seule peut redistribuer des rentiers vers les entrepreneurs.

Éric Verhaeghe : Aucun des sujets qui feront la France de 2025 ne sont abordés aujourd’hui, et c’est un drame. L’école par exemple. On multiplie les écrans de fumée sur ce sujet, avec des lois qui n’abordent jamais les sujets de fond. La question du rythme scolaire est un paravent derrière lequel les syndicats d’enseignants s’abritent pour négocier une revalorisation salariale en période de disette, et pour détourner l’attention des vrais problèmes : comment l’enseignement se fait, et comment il constitue un redoutable outil de sélection sociale, à partir de la légende égalitaire laïque.

La France a besoin de talents nouveaux et elle doit les former. Ces talents, elle les trouvera dans les milieux défavorisés. Il faut donc enfin s’attaquer au vrai sujet de l’école qui est: comment dispenser du savoir, comment forger des personnalités à partir des talents que nous pouvons détecter dès le plus jeune âge, et comment les préparer au monde de demain. Cette question, qui parcourt l’ensemble de notre système d’enseignement, et qui consiste à fabriquer un nouveau type d’excellence – cette question est occultée au profit de sujets périphériques: le contentement des enseignants, les moyens dont ils disposent, et la préservation des mafias syndicales qui vivent sur le dos du mammouth éducation nationale.

Personnellement, je crois aux bienfaits du dialogue social et de l’action syndicale. Mais quand on voit comment cet idéal généreux s’est transformé en outil de prédation au sein du système éducatif français, il y a un sujet à traiter, qui est de plus en plus central. Le moment vient probablement de s’interroger sur le maintien des enseignants dans un univers de statut de la fonction publique.

Mais le sujet le plus préoccupant pour la France à l’horizon 2025 est probablement celui de l’inflation réglementaire. Comme sous l’Ancien Régime, la France vit corsetée par des règlements qui la sclérosent et tuent dans l’œuf toutes les idées nouvelles susceptibles d’émerger. Ces règlements sont souvent des victoires remportées par des lobbies pour tuer l’innovation ou préserver des avantages existants.

J’en prends un au hasard sur le financement des entreprises. Les banques ont obtenu d’avoir le monopole de l’appel à l’épargne publique. Grâce à cette mécanique, quand un entrepreneur a besoin d’un investissement trop faible pour être placé sur les marchés financiers, il est obligé de faire appel à une banque. Des mécanismes comme le crowdfunding permettraient pourtant de libérer l’initiative s’ils étaient mis en place. En revanche, ils contreviennent à la toute-puissance des quelques banquiers qui ont subordonné la direction du Trésor à Bercy.

La France n’aura d’avenir qu’en revenant à l’intérêt général, c’est-à-dire en abrogeant dans un grand big-bang réglementaire les murailles qu’elle a établies autour de ses privilèges. François Hollande avait une carte à jouer: il n’a jamais trempé dans aucune gouvernement, et pouvait apparaître au fond comme un homme nouveau. Malheureusement, il cherche à flatter les couches les plus conservatrices de la société française, il est le meilleur représentant des rentiers. Il a l’air bien décidé à faire payer les entrepreneurs pour préserver les héritages. Dommage.

4) Qui au gouvernement comprend quelque chose au monde de l’entreprise ?

  • Le rapport Gallois était annoncé comme une révolution, mais le crédit d’impôt compétitivité a laissé les entrepreneurs sur leur fin. Comment relancer réellement la compétitivité des entreprises ?

Mathieu Mucherie : Voilà un jugement un peu exagéré ! Hollande doit bien comprendre quelque chose à l’entreprise : il sait recaser ses copains de promo au bons endroits, et rien de tel qu’une forte expertise sur la BPI pour connaitre à fond le business à Paris. Hollande est capable de vendre 200 Airbus à une société indonésienne en moins de deux heures. Il voit une inversion prochaine des courbes du chômage, il faut avoir une sacrée “vista”. Il finira bien par trouver 200 millions en taxant les riches, alors que chaque année les dépenses publiques totales en France sont 5 000 fois supérieures (vous avez bien lu, ce n’est pas une faute de frappe). Avec lui un crédit d’impôt devient une “baisse de charge”, une hausse des impôts devient un “programme d’austérité”, la guéguerre contre Google devient une “préparation à l’âge du numérique”, mais Hollande est bien moins naïf que son fusible Montebourg qui veut réindustrialiser avec un euro cher. Au fond il a beaucoup de points communs avec Louis XVI et Gorbatchev. Il cherche à défendre un système sclérosé et il ne sera pas du genre à tirer sur la foule. Il lui faudrait un Turgot et il n’a qu’un Ayrault.

Plus sérieusement, ne rien comprendre à l’entreprise n’est pas très grave : d’une part, nous sommes dans une crise macro et non dans une crise micro, il s’agit d’une crise monétaire et non d’une crise des entreprises privées (qui vont très bien quand on les laisse travailler, et qui exportent bien quand l’euro n’est pas trop cher). D’autre part, comme n’a cessé de le dire Milton Friedman, il ne faut pas trop écouter les patrons et les syndicats de patrons, les enquêtes de conjoncture des directeurs d’achats et les purs financiers. Tous ces gens sont bien sympathiques mais ils ne connaissent que des prix particuliers, des secteurs particuliers, ils raisonnent en équilibre partiel et non en équilibre général, résultat : dans les années 30, ils râlaient contre le laxisme monétaire et envoyaient des lettres à la Fed pour alerter du danger de l’inflation. Chacun son métier : si Hollande a mal aux dents il doit aller chez le dentiste, s’il est coincé dans une crise monétaire il doit consulter Scott Sumner (ou moi, s’il a les moyens de faire un gros chèque). Mais la pilule qui sera prescrite ne serait pas exactement celle à laquelle il est confortablement habitué.

Éric Verhaeghe : Je suis très mesuré sur la question des charges, parce que je me souviens que le monde patronal les défend mordicus même s’il en dit le plus grand mal. Il n’a d’ailleurs pas forcément tort de le faire. Pour la vie des entreprises, la protection sociale est une source de stabilité de la main-d’oeuvre qui concourt à leur prospérité.

En revanche, ce qui est contestable, c’est que la protection sociale française est essentiellement construite et gouvernée par des grandes entreprises de rente. Les entreprises de croissance n’y ont pas voix au chapitre et c’est une perte essentielle. De ce point de vue, on observe là encore une taxation de l’innovation au profit de la rente et du patrimoine déjà constitué. Je prends un exemple : la start-up où la moyenne d’âge est inférieure à 30 ans paye des cotisations sociales au même taux que la grande entreprise où la moyenne d’âge dépasse 45 ans. Qu’est-ce que cela signifie? que les entreprises où les salariés consomment le moins de protection sociale paient pour celles qui en consomment le plus, par la mécanique de la mutualisation de branche ou interprofessionnelle tant admirée en France.

J’en comprends les principes. Simplement, cela signifie que prendre le risque de créer une start-up aujourd’hui implique de payer un impôt implicite pour le maintien des privilèges acquis par des acteurs du marché qui n’apportent aucune croissance. Est-ce bien raisonnable?

Là encore, la mécanique du crédit d’impôt en est une illustration. Le crédit ne profitera qu’aux entreprises bénéficiaires, et ne touchera pas les entreprises qui ont des difficultés financières. Une fois de plus, on récompense ceux qui n’ont besoin de rien, et on enfonce ceux qui ont besoin de tout.

5) Que répondre à ceux qui prétendent que le président de la République a abandonné les classes populaires ?

  • Lors de l’élection présidentielle François Hollande avait réussit a récupérer une partie du vote ouvrier qui depuis des années faisait défaut au PS. Mais la législative partielle de l’Oise, dont a été sortie dès le premier tour la candidate PS, a vu le FN atteindre 48,59 % des suffrages exprimés. Une illustration de la coupure entre le peuple et les élites ?

Guillaume Bernard : Les enquêtes d’opinion et les consultations des citoyens – aussi bien celles qui sont internes aux partis (motions à l’UMP) que les élections (notamment la dernière législative partielle dans l’Oise) – démontrent une distorsion de plus en plus palpable entre le peuple et ses élites, du moins politiques et intellectuelles : augmentation de la défiance, implantation du populisme. Nombre de citoyens – issus des classes populaires mais aussi, de plus en plus, des classes moyennes – considèrent que le personnel politique, et tout particulièrement de gauche, n’a pas conscience de leur mode de vie (qu’ils entendent conserver) et de leur niveau de vie (qui se dégrade). Au mépris “traditionnel”, même s’il était nié, des élites pour le “beauf” s’ajoute un déni du réel. Celui-ci prend, notamment, la forme d’une sorte d’entêtement intellectualiste qui conduit à tenter d’exclure du cercle des “experts” ceux qui ont une analyse dissidente. Le récent cas de Laurent Obertone est, à ce titre, édifiant.

Pourquoi les trois insécurités qui frappent la société française – l’insécurité physique et matérielle (délinquance et criminalité), l’insécurité économique (mondialisation et intégration européenne) et l’insécurité culturelle (multiculturalisme et transformation des mœurs) – sont-elles généralement relativisées par nombre de politiques et d’intellectuels ? Deux raisons, de fond, peuvent être identifiées.

D’une part, ils ont une vision constructiviste du peuple. Ils adhèrent à une conception contractualiste de l’ordre social : le peuple n’est pas un donné (ayant une identité enracinée dans l’histoire) mais un construit à l’aune de principes abstraits (et pouvant donc être en évolution). Quand le peuple réel diffère du peuple idéalisé, quand il résiste, par exemple, à une transformation culturelle, les politiques s’en détournent : il faut se souvenir de l’analyse idéologico-électorale du think tank Terra nova à propos des couches populaires.

D’autre part, ils communient à la croyance d’un sens de l’histoire, d’un “progrès” qui serait inéluctable. C’est pour cela qu’ils considèrent que le million de Français venus, à deux reprises, manifester à Paris contre la loi Taubira n’est que l’incarnation de passéistes et de retardataires que le temps finira par éliminer. En outre, étant donné que la démocratie représentative est systématiquement considérée (en raison du rejet, depuis 1789, du mandat impératif) comme préférable à la démocratie directe, les citoyens ne seront donc pas – malgré la mobilisation plus que conséquente”” ! – consultés par référendum sur ce sujet. Nos hommes politiques semblent souffrir d’un orgueil mal placé qui rend bon nombre d’entre eux incapables de saisir que la France connaît un état de “guerre culturelle” qui pourrait, une étincelle suffit, dégénérer en guerre civile.

Éric Verhaeghe : La technocratie parisienne a longtemps interdit, dans ses codes implicites, de faire référence au peuple. Il ne fallait pas “faire peuple” si l’on voulait réussir. Ces phénomènes sont invisibles pour les Français, et ce serait amusant d’en faire l’inventaire. D’ici là, il ne faut pas avoir peur de dire ce que tout le monde sait: les élites parisiennes méprisent le peuple… et n’imagineraient pas s’en servir pour une quelconque forme de masturbation.

Le problème des élites est que le peuple n’est pas un outil, il est un fait. En période de crise, le peuple accède à la conscience de son identité et il devient une force politique. Notre débat aujourd’hui n’est plus de savoir si le peuple existe ou pas, mais comment il va voter aux prochaines élections et surtout de savoir s’il attendra les prochaines élections pour voter.

Personnellement, je ne le jurerais pas. Je vis dans le 19è arrondissement à Paris, et je vois comment l’exaspération monte. La classe politique n’apparaît plus comme porteuse d’un projet collectif. Et peu à peu le gouffre s’ouvre sous nos pieds. Rien de plus divertissant d’ailleurs: plus le gouffre se fait béant, plus les discours sur “la crise est derrière nous”, “la prospérité va repartir”, devient grotesque.

Il est bien probable que, avec le recul, la triste réalité apparaisse au peuple français: la construction communautaire dont on nous rebat les oreilles depuis l’Acte Unique de 1986 – proposé par Delors et fidèlement perpétué par sa descendance, Hollande compris, a creusé la tombe de la prospérité française. Le peuple français est le dindon de la farce communautaire, et l’euro en est le marron patiemment enfoncé par l’Allemagne.

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