Attaque du RER D : sommes-nous en train de perdre le contrôle de notre territoire ?

Après les agressions commises sur des voyageurs dans un RER samedi à Grigny dans l’Essonne, huit à neuf victimes de vols avec violence ont été recensées mardi à la mi-journée et dix plaintes ont été déposées. Une attaque inhabituelle qui traduit l’expansion de zones hors de tout contrôle sur l’ensemble du territoire. Analyse d’Alain Bauer pour le site d’info Atlantico

Attaque de diligence

Entre 20 et 30 personnes ont été attaquées samedi 16 mars vers 22h par une bande de jeunes au visage dissimulé dans une rame du RER D stationnée en gare de Grigny-Centre (Essonne). Cet acte qualifié “d’attaque à la diligence” par la presse a surpris. Les actes similaires sont-ils en réelle progression ?

Alain Bauer : C’est rarissime mais nous avons déjà pu assister à des évènements similaires. Ainsi l’année dernière, un bus avait été attaqué dans le Nord de la France après avoir été immobilisé sur la route grâce à un tronc d’arbre. Dans un autre registre, le tournage d’un clip de rap avait réussi à bloquer un TGV non loin de Marseille et un autre train faisant la liaison Marseille-Nice avait été attaqué il y a quatre ou cinq ans. Cela n’arrive pas tous les quatre matins mais nous ne sommes pas non plus face à quelque chose de totalement inédit.

L’insécurité est-elle en train de gagner le territoire dans son ensemble ? Les zones hors de tout contrôle sont-elles en expansion ? Comment l’expliquer ?

Alain Bauer : Dans la réalité la zone de la Grande Borne et de Grigny-centre est connue pour n’être pas particulièrement aussi calme que Mende en Lozère ! Depuis longtemps le secteur est réputé pour être sensible voire très sensible. Ainsi on a pu voir à la Grande Borne des guets-apens et des attaques assez violentes contre les forces de l’ordre. Les territoires qui posent problème en France sont clairement identifiés et l’on a vu sur une trentaine d’années se développer environ un millier de quartiers dits “sensibles” parfois au sein des villes, comme dans le Sud de la France, parfois en périphérie, notamment sur les quarts Nord et Nord-Est du territoire. On peut dire qu’une centaine de ces zones ont vu leur situation passablement s’améliorer comme à Nice ou sur l’axe Tourcoing-Roubaix, tandis que les autres se sont dégradées ou sont restées stables. Il y a dans le lot des secteurs “d’enkistage” criminel assez connus comme à Sevran ou à Marseille ou les règlements de compte font souvent les gros titres. Cela révèle que nous sommes face à un phénomène très spécifique avec des évolutions aussi profondes qu’indépendantes les unes des autres.

De manière générale, on distingue deux types de territoires : les centres-villes qui génèrent le plus de profits et les territoires périphériques moins lucratifs. Le grand banditisme a tendance à séparer ces deux territoires pour se concentrer sur ceux qui génèrent le plus de profits, mais une telle logique ne s’applique pas aux petits délinquants. Cela dépend du sujet que l’on évoque. La prédation (attaque d’un train, d’un bus…) qui se dirige de la périphérie vers le centre-ville est à dissocier de la prise de contrôle d’un territoire, qui consiste par exemple à installer des systèmes de péages pour montrer que l’on contrôle tel ou tel espace. La tribalisation et la territorialisation sont des phénomènes qui vont d’eux-mêmes qui permettent de structurer un espace, de gérer les déplacements et de contrôler l’économie locale.
On retrouve ce type de phénomène dans plusieurs quartiers de banlieues sensibles mais on ne constate pas vraiment d’évolution particulière. A l’opposé, les phénomènes de prédations sont plus rares, on peut ici comparer à titre d’exemple la fréquence d’attaques de banques avec celles des attaques de fourgons blindés. Les premières nécessitent une simple proximité tandis que les dernières demandent de l’organisation et un dispositif bien particulier. Nous sommes aujourd’hui face à deux tendances séparées : tout d’abord l’amateurisation des processus criminels pour prendre l’argent là où c’est le plus facile (vols de colliers à l’arraché, braquages en série pour des petites sommes…) et de l’autre le crime organisé et rationnel qui opère de manière bien plus intelligente et relativement moins violente. On peut citer ici à titre d’exemple le braquage de la bijouterie du Printemps en février dernier qui n’a fait aucun blessé.

Ces deux phénomènes s’imbriquent l’un dans l’autre, mais on trouve évidemment davantage d’amateurs peu éclairés que de grands criminels très astucieux. Les premiers font des “coups” peu spectaculaires mais lourds en victimes tandis que les autres font des opérations qui rapportent gros sans faire des dégâts aussi conséquents. On assiste aujourd’hui à une augmentation de la violence facile et immédiate qui pose de plus en plus problème.

Nous acheminons-nous vers une situation comparable à celle du Brésil où seules certaines zones ultra sécurisées sont sûres ?

Alain Bauer : On trouve déjà, contrairement à l’idée reçue, des “gated communities” avec grilles et gardiens en France, notamment pour les personnes âgées relativement aisées. Bien que ça ne puisse pas arrêter une action extrêmement brutale on peut dire que le système est plus ou moins dissuasif dans le sens où les criminels tentés par la violence immédiate déjà évoquée n’aiment pas se confronter à des difficultés trop grandes.

Pour l’Unsa-cheminots, cette attaque est inhabituelle et elle est le résultat d’une politique qui a vidé les gares de leur personnel, par souci d’économies. “On a déshumanisé ces lieux. Il n’y a plus personne, notamment durant les heures creuses et cela provoque ce type d’agressions”, a expliqué au Figaro le secrétaire général adjoint de l’organisation Roger Dillenseger. Certaines zones sont-elles victimes d’une abandon d’autorité ?

Alain Bauer : La vraie question se trouve plus dans le contrôle des bandes que dans l’allocation de moyens administratifs, fussent-ils financiers ou humains. Les services de police sont bien renseignés dans ce domaine sur les différents acteurs de ce type de délinquance, le problème étant ici davantage de se demander quelle réponse pénale (éducative, sociale ou judiciaire) nous souhaitons apporter. Dans ce cas particulier il est probable que les malfaiteurs seront à terme interpellés, les bandes vidéos existent, et le débat devra ici porter sur la façon dont on s’y prendra pour qu’ils ne soient plus tentés de recommencer. Ce n’est donc pas tellement une question de présence, mais d’organisation et de politique que l’on veut mener pour endiguer le phénomène.

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