Laurent Wauquiez : “Beppe Grillo comme Mario Monti incarnent une forme de mort de la politique”

Dans un entretien accordé au site d’info Atlantico, Laurent Wauquiez, ancien ministre chargé des Affaires européennes, réagit aux résultats de l’élection italienne et propose un nouveau modèle européen fondé sur le protectionnisme qui ne fait pas encore l’unanimité à droite.

Laurent Wauquiez

Entretien mené par Alexandre Devecchio

 Les élections italiennes ont été marquées par la défaite cinglante de l’ancien commissaire européen Mario Monti et par le succès de l’humoriste Beppe Grillo. En tant qu’ancien ministre chargé des Affaires européennes, quelles leçons tirez-vous de ce résultat électoral inattendu ?

Laurent Wauquiez : Le résultat des élections italiennes traduit un double discrédit. D’abord, le rejet du fantasme du politique technocrate qui prétend expliquer aux citoyens ce qu’ils n’ont pas compris parce qu’ils seraient trop aveugles et pas assez intelligents. A travers Mario Monti, c’est l’approche politiquement correcte et froide de la politique, en décalage complet avec la réalité vécue par nos compatriotes dans la vie quotidienne, qui est sanctionnée. Si toute la classe politique européenne s’est entichée de l’ancien président du Conseil italien, j’ai très vite exprimé des réserves. Mario Monti n’est pas un modèle mais, au contraire, un anti-modèle.

Il est l’incarnation d’une doxa dans laquelle on explique à longueur de temps qu’on va augmenter les impôts uniquement pour les classes moyennes, dans laquelle on refuse d’aborder les sujets liés à la vie quotidienne comme l’insécurité ou l’immigration et enfin dans laquelle on diffuse l’image d’une Europe 100% néo-libérale dans laquelle des rives prometteuses nous attendraient. Je ne crois pas du tout à cela. Je crois que dans une Europe en crise, les citoyens rejettent de plus en plus les discours stéréotypés.

Le deuxième défi concerne le populisme qui représente l’autre côté de la politique italienne. Chez Beppe Grillo, on est juste dans l’incantation : il n’y a aucun effort de proposition. Le vote italien pose sur la table deux repoussoirs : celui de Mario Monti et celui d’un populisme qui n’aboutit à rien.

La leçon pour la classe politique est la suivante : il faut arrêter de mettre le couvercle sur les sujets qu’on ne veut pas voir. Arrêtons d’étouffer des problématiques comme celles du protectionnisme européen ou celles de la lutte contre l’assistanat. Il faut traiter ces sujets de manière responsable et sérieuse. Si on fait ça, on peut arriver à conjurer les deux formes de mort de la politique qu’incarnent Mario Monti et Beppe Grillo.

Quelles sont vos propositions concrètes pour traiter ces sujets tabous et sortir de l’impasse actuelle où se trouve l’Europe ?

Cette élection européenne reflète un essoufflement européen qui remonte à la signature du traité de Maastricht en 1992. On s’est enfermé dans une dialectique manichéenne. Soit, on est anti-européen, soit on est favorable à cette Europe-là, cette Europe de la direction générale de la concurrence, cette Europe trop élargie dans laquelle on n’a plus ni autorité ni puissance à l’échelle du monde.

Moi, je suis européen, mais contre cette Europe-là. Je plaide pour une double rupture. D’abord, il faut corriger le libéralisme naïf dans lequel on s’est enfermé par un protectionnisme européen qui nous permettra d’établir un vrai rapport de force avec la Chine, l’Inde et le Brésil.

Par ailleurs, l’Europe s’est beaucoup trop élargie et a perdu sa substance. Il faut être clair, les pays d’Europe centrale et l’Angleterre n’ont pas la même place que les pays qui sont au centre : la France, l’Allemagne, le Benelux, l’Italie, l’Espagne et le Portugal. C’est autour de ce noyau dur qu’il faut reconstruire… Le reste, ce n’est pas la même conception de l’Europe.

Vous avez débattu récemment avec Arnaud Montebourg. Comme lui, vous êtes très critique à l’égard de l’Europe et favorable au protectionnisme. D’une certaine manière, n’êtes-vous pas le “Montebourg de droite” ?

Depuis qu’il est ministre, Arnaud Montebourg a totalement mis ses thèmes au placard. Après avoir tenu de jolis discours, il les a totalement reniés. Il joue les sauveurs devant les usines qui ferment, mais n’a absolument pas une approche novatrice. Donner la priorité à nos entreprises sur les marchés publics serait, par exemple, une approche novatrice.

Le ministre du Redressement productif est tout de même capable de dire que Renault vaut mieux que Peugeot alors que Renault a délocalisé beaucoup plus ses emplois hors d’Europe. Le problème d’Arnaud Montebourg c’est qu’il n’y a rien sous la marinière…

La démondialisation est une chimère. En revanche, il faut qu’on soit capable de créer un rapport de force. Vous n’entrez pas sur le marché chinois comme vous voulez. Pourquoi laisserait-on entrer les entreprises chinoises comme dans un moulin à vent sur les marchés européens ?

Comment comptez-vous créer un rapport de force différent ? Comment convaincre vos partenaires ?

Contrairement à ce que l’on pense, de plus en plus de pays européens vivent très mal cette distorsion de concurrence dans laquelle on s’est enfermé : une monnaie chinoise sous évaluée, un marché japonais très fermé aux exportations, une administration américaine très habile pour arrêter nos produits. Même l’Allemagne qui réussit très bien dans l’export a un déficit abyssal par rapport à la Chine.

Le discours protectionniste peut être entendu à condition qu’on soit également capable de nous réformer. Si ce discours est porté par une France incapable de se pencher sur les inégalités de son fonctionnement, les droits acquis et le corporatisme, alors il ne sera pas entendu. Ce discours ne doit pas être un rideau de fumée pour éviter de se poser les bonnes questions. Le bon équilibre est à la fois de réformer la France et de faire en sorte d’avoir une Europe qui se protège et qui soit plus efficace dans la mondialisation. C’est sur nos deux jambes qu’il faut marcher !

Tout le contraire de François Hollande qui assomme les classes moyennes et dans le même temps signe des accords de libre-échange totalement permissifs. Je suis choqué de voir que le gouvernement est allé jusqu’à signer un accord, et donc un investissement, pour développer une plate-forme de service tertiaire au Maroc qui externalisera nos emplois. Il faut être fou ! Cela fait parti de ces tabous qu’il faut faire sauter et qui sont à l’origine de la défiance envers les politiques. Il faut arriver à traiter ces sujets lucidement sans être populiste.

Pourquoi ne pas avoir davantage pesé sur ces questions lorsque vous étiez ministre ?

Je m’étais battu avec les plus grandes difficultés du monde pour refuser l’entrée de la Bulgarie dans l’espace Schengen. Tout le monde était favorable à l’entrée de la Bulgarie au nom de la “grande Europe”. La Bulgarie est pourtant un point d’entrée de l’insécurité, du trafic de drogue, du trafic d’armes, du trafic de femmes… Cette Europe-là est absurde et nous emmène tous dans le mur.

Dans son dernier livre, Bruno Le Maire, qui vous a précédé au ministère des Affaires européennes, reconnaît une forme d’impuissance. Partagez-vous son sentiment ?

Bruno Le Maire a une vision beaucoup plus “intégratrice” que la mienne. Il défend l’idée que la France doit déléguer plus de pouvoir à l’Europe. Je ne partage pas ce point de vue.

Existe-il une fracture au sein de l’UMP sur la question de l’Europe ? Les élections européennes de 2014 peuvent-elles représenter un risque pour votre mouvement ?

Effectivement, sur cette idée qu’il faut faire avancer une Europe qui protège, une Europe de la préférence communautaire qui ne soit pas l’Europe des normes et qui soit au clair avec ses racines et ses identités, nous ne sommes pas tous sur la même ligne. Lorsque j’avais lancé le débat sur l’assistanat, j’avais été très fortement critiqué également. Mais petit à petit, cette idée a fait son chemin. De la même manière, l’UMP doit s’interroger sur son discours européen et le faire évoluer.

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