La droite a-t-elle besoin d’un candidat naturel ou d’un nouveau logiciel de pensée ?

Après une absence médiatique de deux mois, François Fillon annonce qu’il ne sera pas candidat à la mairie de Paris et qu’il soutiendra dans cette élection son ex-ministre Nathalie Kosciusko-Morizet, dans une interview au Monde de mercredi. En revanche, l’ancien Premier ministre laisse entendre de plus en plus clairement qu’il sera candidat à l’élection présidentielle de 2017. Mais pour défendre quel projet ? Thomas Guénolé, Pierre Henri d’Argenson et Juan Pedro Quinonero débattent pour Atlantico

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François Fillon a affirmé dimanche 24 février sur TF1 qu’il voulait « construire un projet de redressement national » pour « gagner la confiance » des Français, dans la perspective de la prochaine élection présidentielle. La droite a-t-elle besoin d’un nouveau candidat, ou de nouvelles idées ?

Thomas Guénolé : Avant toute chose, la droite a besoin d’un nouveau chef. Aussi bien les militants de l’UMP que les électeurs de droite sont fondamentalement bonapartistes. Pour eux, résoudre la crise du parti et ré-obtenir des victoires électorales supposent donc prioritairement, voire exclusivement, d’avoir le bon chef pour conduire la bataille. La drôle de guerre que se livrent encore aujourd’hui Jean-François Copé et François Fillon, et donc l’absence de chef clairement identifié, crée chez eux, pour cette raison, une forte frustration. C’est ce qui explique, par contraste, le phénomène de nostalgie envers Nicolas Sarkozy que l’on observe depuis plusieurs mois.

Pierre Henri d’Argenson : Le candidat avant les idées, c’est comme la charrue avant les bœufs. C’est le drame de la droite depuis sa défaite en 1981, et c’est ce qui explique que le quinquennat de Nicolas Sarkozy ait été aussi décevant pour son électorat. Revenons un peu sur la campagne de 2007 : des discours électrisants, une énergie incomparable, un goût de la transgression idéologique qui ont plu aux Français. Et puis ? Une énorme absence : une année 2007 qui restera comme un rendez-vous manqué, une fenêtre de tir non utilisée, qui lui sera reprochée par son électorat jusqu’en 2012. L’une des raisons de ce vide est qu’il n’est pas simple de transformer un programme électoral en action politique. Pour cela, il faut des années de réflexion en amont, pour bâtir un projet de société qui ne se résume pas à des slogans et des catalogues de propositions. Un seul homme ne peut pas porter cela, et l’UMP n’avait pas cela dans ses bagages. Le problème, c’est que l’UMP est aujourd’hui déconnectée du travail intellectuel, parce qu’elle ne le mobilise que dans une perspective de conquête électorale. La victoire de 2017 appartient au candidat qui saura séduire les Français par l’alliance d’une vraie puissance de refondation intellectuelle et d’un courage politique à toute épreuve.

Juan Pedro Quinonero : François Fillon est à la fois un personnage très sympathique et très archaïque. A mon sens, il aurait dû démissionner en 2007 lorsqu’il a dit que la France était en faillite.Cela aurait été une manière plus moderne et plus courageuse de se mettre en piste que de se déclarer ainsi à demi-mot durant la grande messe de 20h. Les idées de François Fillon sont peut-être intéressantes mais elles ne correspondent pas du tout à la réalité sociale de la France. François Fillon devrait se balader de temps en temps dans un quartier ordinaire de Paris ou de province pour voir que les gens ne s’habillent pas “comme ça” , ne parlent pas “comme ça” et ne se déclarent pas candidat “comme ça” non plus.Il devrait peut-être s’inspirer de Nathalie Kosciusko-Morizet, beaucoup plus moderne et beaucoup plus en phase avec la réalité des électeurs potentiels d’un candidat de droite français.

Les militants semblent attendre le retour de Nicolas Sarkozy. Mais la recherche d’un homme providentiel ne traduit-elle pas un manque de renouvellement des idées ?

Thomas Guénolé : Historiquement, la droite est rarement innovante en matière d’idées : au fil des décennies, voire des siècles, des forces nées à gauche migrent progressivement vers la droite à mesure que leurs idées, initialement progressistes, deviennent conservatrices. En 1789, le libéralisme était une force de gauche et les convictions banalement républicaines d’aujourd’hui étaient d’extrême gauche. C’est d’ailleurs ce qui explique le manque de cohérence doctrinale entre les différentes familles de la droite : elles cohabitent dans cet espace politique par conséquence de ce phénomène historique de migration. Sur le plan des idées, le problème actuel de la droite n’est donc pas neuf : il s’agit, comme toujours, de réussir à faire coexister dans un même attelage des droites qui, sur certains sujets, sont en désaccord total.

Pierre Henri d’Argenson : Il ne faut pas se méprendre sur le sens des espoirs de retour de Nicolas Sarkozy nourri par les militants. Il ne s’agit pas de nostalgie, mais de donner une seconde chance à un homme dont on veut croire que son mandat a été en quelque sorte inachevé, parce qu’il a rencontré, dans son propre camp, trop de résistances pour aller jusqu’au bout de ses intuitions. Si j’étais Nicolas Sarkozy, je fonderais un grand think tank de droite, détaché des contraintes électoralistes des prochaines échéances locales, qui se fixerait justement pour ambition la refondation intellectuelle de la droite. En outre, comme il n’y a pas de think tank de droite, il aurait le champ libre.

Juan Pedro Quinonero : Je ne crois pas à un manque d’idées, mais plutôt à un manque de courage face aux réalités. Il faut enfin dire la vérité. Lorsque François Fillon a dit que la France était en faillite en 2007, il avait raison. Mais il aurait dû prendre ses responsabilités et dire : “On change de politique ou je quitte le gouvernement ! ” La situation en 2012 ne s’est pas beaucoup arrangée, la France est toujours en faillite. Tout le monde partage le même constat : la France dépense trop et vit à crédit. A partir de là, je crois que les électeurs attendent un langage moins poli, beaucoup plus brutal et proche de la réalité.

Ce “vide idéologique” est-il propre à la droite française ? Les autres droites européennes ont-elle un  corpus d’idées mieux défini ?

Thomas Guénolé : Plutôt que de vide idéologique, c’est d’un manque de cohérence dont il est question, d’où des tensions sur chaque point de fracture. Ce n’est pas particulier à la droite française. On peut songer par exemple aux divisions profondes entre courants du Parti républicain américain, le libertarien Ron Paul n’ayant rien en commun avec un fondamentaliste religieux du Tea Party. On peut aussi songer à la droite britannique, David Cameron étant menacé dans son avenir politique par une aile souverainiste qui monte en puissance depuis plusieurs années.

Cela étant, la droite est idéologiquement plurielle par essence : puisque c’est dans sa nature, on ne peut pas y voir une crise. Ce qui pose en fait problème à la droite, c’est que l’ordre au travers de l’existence d’un chef qui dirige et arbitre fait partie de son socle doctrinal. De fait, plus le débat d’idées est conflictuel, plus cet élément du socle est mis à mal, ce qui conduit immanquablement le “peuple de droite”, de même que les médias et l’opinion publique, à voir une source de chaos quand s’explicitent des divergences d’idées. Logiquement, la solution pour la droite est d’avoir un chef fort qui organise lui-même le pluralisme sous son autorité : il est cependant assez rare qu’une fois triomphant, un chef politique prenne un tel risque pour son leadership.

Juan Pedro Quinonero : La droite française est une exception en Europe. Elle est perdue dans ses ambitions tristounettes sans savoir quoi faire ni quoi dire. La seule chose pratique à faire, c’est tenir un discours de vérité : “Dire que nous traversons une crise abominable et que pour s’en sortir il va falloir travailler beaucoup plus !”. L’heure n’est pas au grands discours idéologiques. Tous les États ont adopté les même compromis : dépenser moins, épargner un peu, réduire le déficit et la dette. Sauf pour les démagogues comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon qui propose un avenir “bon marché”, l’heure n’est pas aux grands discours idéologiques. Il n’ y a pas trente-six solutions et elles sont connues et partagées par tous, y compris à gauche. La France va devoir adopter les compromis qui ont été adoptés partout en Europe et qu’elle n’arrive pas adopter depuis 30 ans !

Le vote sur les motions a toutefois montré l’existence de différents courants au sein de l’UMP. Quels sont les grands points de désaccord qui divisent actuellement la droite française ?

Thomas Guénolé : Sous l’égide de Jean-François Copé, la doctrine de la droite libérale est mêlée à celle de la droite sécuritaire : c’est source de tensions dans une partie de la droite libérale, par exemple Jean-Pierre Raffarin, qui ne se reconnaissent pas dans l’hostilité à l’immigration. Sous l’égide de François Fillon, la doctrine de la droite néo-gaulliste incorpore certains aspects de la doctrine de la droite libérale, par exemple l’adhésion aux politiques d’austérité : c’est source de tensions dans une partie de la droite néo-gaulliste, par exemple Henri Guaino, davantage tenants d’une politique de relance keynésienne. Il y a bien sûr la question du fédéralisme européen, auquel la droite néo-gaulliste et a fortiori la droite sécuritaire sont hostiles, tandis que la droite libérale y est favorable. Sans oublier la frustration croissante de la droite morale, dont le conservatisme moral en matière de mœurs et de valeurs familiales est actuellement sous-incarné à l’UMP. Tout cela se complique de certaines positions atypiques achevant de brouiller la situation : on peut penser à Bruno Le Maire, paradoxalement néo-gaulliste mais fédéraliste européen, ou à Nathalie Kosciusko-Morizet, qui est membre de l’UMP bien que sur la doctrine ce soit manifestement une centriste écologiste.

Pierre Henri d’Argenson : En fait, on peut schématiquement rassembler les motions en deux grandes familles : « la droite de droite » et la « droite de gauche ». Pour faire simple, la « droite de droite » est pour l’Europe des nations, pour une économie régulée, et pour la préservation de la culture judéo-chrétienne de la France. Elle est conservatrice, au sens que les Britanniques donnent au terme « conservation », qui signifie la préservation de l’environnement. Elle a conscience d’appartenir à une France que l’on ne possède jamais, qui nous a été léguée par nos ancêtres et que nous transmettons à nos enfants. La « droite de gauche » se réclame de l’humanisme et du libéralisme. Elle est profondément euro-fédérale, prône le libre-échange et s’ouvre largement au progressisme des mœurs (mariage homosexuel, etc.).

En réalité, comme le dit très bien Emmanuel Terray (Penser à droite, éditions Galilée), ces deux courants de la droite prônent des valeurs largement contraires et des stratégies électorales opposées : alors que la première considère que l’échec de 2012 est dû à une insuffisante et trop tardive « droitisation » (je leur donne raison), la seconde voudrait tirer les leçons démographiques de l’échec des Républicains américains en se rapprochant de la gauche bobo, comme NKM à Paris.

Comment rétablir l’unité de la droite ?  François Fillon a réaffirmé son ambition présidentielle et gaullienne ces derniers jours. Peut-il rassembler son camp ?

Thomas Guénolé : Il y a dans la culture bonapartiste de la droite l’idée que quand le chef a parlé la messe est dite. On peut dès lors imaginer deux scénarios : scénario gaulliste, lorsque sous le principat du général de Gaulle la doctrine gaulliste avait éteint sous son manteau l’expression de toutes les autres droites ; scénario sarkozyste, lorsque l’ancien président avait fait l’union en incarnant alternativement toutes les droites, quitte à régulièrement apparaître de consistance idéologique changeante. S’il renonce à concourir à nouveau pour être président de l’UMP, François Fillon aura des difficultés à rassembler. C’est à gauche, pas à droite, que feindre l’absence d’ambition peut être bien vu des électeurs. La base ne comprendrait pas, ou comprendrait mal, une attitude revenant à refuser de prendre au plus vite la tête d’une UMP en crise.

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