Réformes sociétales : Mai 68, le retour ?

Mai 68 qui contestait la société de consommation semble surtout en avoir généré le triomphe. Et si les promoteurs du mariage homosexuel étaient, eux aussi, les idiots utiles de la société de marché ? Face à face  Jean-Pierre Le Goff /Jean-François Kahn

mai 68

Entretien croisé mené par Alexandre Devecchio

Dans son discours mercredi à l’Assemblée nationale, Christiane Taubira a déclaré : “Depuis des siècles, l’évolution du mariage va vers l’égalité. Aujourd’hui, nous parachevons l’égalité et nous en sommes fiers”. A rejeter leurs opposants du mauvais côté de l’Histoire, les partisans du mariage homosexuel s’inscrivent-ils dans la tradition soixante-huitarde ?

Jean-Pierre Le Goff : Ils s’inscrivent en partie dans cette tradition tout en la détournant et en l’orientant vers de nouveaux horizons qui n’ont plus grand chose à voir avec la logique de subversion de l’époque. Dans les années qui suivent mai 1968, le courant de la libération du désir qui s’opposait à l’extrême gauche traditionnelle entendait « disposer librement de son corps » en renversant tous les interdits et les tabous de l’époque. Dans ce cadre, l’homosexualité s’affirmait dans une logique de transgression et de subversion qui s’assumait comme telle, remettait en question l’idée même de normalité ou de norme en s’affrontant directement avec les institutions et les pouvoirs en place. Le Front homosexuel révolutionnaire (FHAR) mettait en cause le culte de la virilité, la famille et le patriarcat monogamique… Un slogan comme « le mariage pour tous » n’aurait pas eu de sens puisque la famille était considérée comme le lieu central de la répression du désir et de reproduction de la normalité.

On peut mesurer les différences et le chemin parcouru depuis lors. Sous l’effet de la révolution culturelle de mai 68, la société a profondément changé, la mentalité hédoniste et libertaire s’est répandue, la société est devenue moins autoritaire et globalement plus tolérante vis-à-vis de l’homosexualité. La revendication du mariage homosexuel et de l’adoption des enfants s’affirme dans une logique communautaire de victimes ayant des droits. Elle participe du nouvel air du temps victimaire qui n’a de cesse de mettre en avant la souffrance et l’authenticité des sentiments pour faire valoir des idées et des conceptions qui ne vont nullement de soi, pratiquant une sorte de chantage affectif, exigeant de l’État et des institutions qu’ils répondent au plus vite à leurs revendications particulières. On est loin de la logique révolutionnaire des années post-68.

Nous sommes passés d’une dynamique de catharsis et de transgression à une banalisation paradoxale qui entend jouer sur tous les plan à la fois : celui de la figure du contestataire de l’ordre établi qui prend souvent les traits d’un nouvel antifasciste festif, celui de la minorité opprimée, celui de la victime ayant des droits et exigeant de l’État qu’il satisfasse au plus vite ses revendications, celui du Républicain qui défend la valeur d’égalité, celui des bons pères ou des bonnes mères de familles selon les normes traditionnelles et qui, comme tels, ne peuvent pas faire de mal aux enfants… Mai 68 est loin et, en partie sous l’effet de son « héritage impossible », nous sommes entrés dans un nouveau monde bariolé et confus où l’irresponsabilité domine.

Jean-François Kahn : Par définition, la gauche soixante-huitarde ostracise l’adversaire. Elle le diabolise, le criminalise de manière systématique. Dans la loi sur le débat sur le mariage homosexuel, on retrouve l’obsession soixante-huitarde pour les minorités. La logique soixante-huitarde épouse systématiquement la définition des minoritaires et considère que la majorité est automatiquement inquiétante et dangereuse. C’est ce qu’illustre parfaitement le concept de populisme employé à des fins purement “disqualificatrices”. Dès lors qu’on n’est pas d’accord, on est désormais “populiste”. Les personnes qui s’opposent au mariage homosexuel viennent d’horizons très différents : il y a des “réacs” et des intégristes religieux, mais aussi la droite gaulliste ou la gauche chrétienne qui s’y opposent pour des raisons intimes et profondes. Il fallait les respecter, les entendre et leur tendre la main. Malheureusement, la tendance des partisans du mariage homosexuel a plutôt été de les rejeter, de les ringardiser, de les archaïser, voire de les fasciser…

J’ai lu quelque-part un titre qui illustre bien cette tendance : “débat sur le mariage gay à l’Assemblée nationale : les premiers dérapages “. Par définition, un débat au parlement est un débat ouvert où on parle librement. Toutes les idées sont acceptables sauf si elle tombent sous le coup de la loi. Formellement, les discours de Christiane Taubira et Henri Guaino étaient tous deux formidables : brillants, intelligents, structurés… La réaction de la presse de droite a été de diaboliser Taubira et celle de la presse de gauche de ridiculiser Henri Guaino. Dans une démocratie civilisée, on reconnaîtrait la qualité des deux discours.

En refusant tout débat au motif que ce serait aller contre le sens de l’Histoire, font-ils preuve du même sectarisme et du même aveuglement que leurs prédécesseurs ? Tombent-ils dans les mêmes dérives ?

Jean-Pierre Le Goff : Historiquement, la gauche est inséparable de la question sociale ; son attention particulière à la classe ouvrière et aux couches populaires est un facteur central de son identité. Ce que j’ai appelé la « gauche morale » ou plus précisément le « gauchisme culturel », a pénétré la gauche traditionnelle dans le sillage de la « révolution culturelle » de mai 68, et plus précisément au début des années 1983-84, quand la gauche a opéré un tournant dans sa politique économique, tournant qui n’a jamais était clairement assumé. Alors que l’ancienne doctrine socialiste tombait en morceaux, la gauche s’est alors de plus en plus affirmée comme moderniste et branchée dans le domaine des mœurs et de la culture. Ce qui n’a pas manqué de provoquer des contradictions en son sein.

La gauche aujourd’hui au pouvoir a pris très vite le tournant de la rigueur et le chômage de masse continue d’exercer ses effets démoralisateurs et destructeurs dans la société. Dans le même temps, la gauche monte en exergue une question qui divise profondément le pays, en croyant qu’on l’oubliera vite une fois la loi votée. Bien plus, elle érige désormais une question sociétale, comme celle de l’homoparentalité, comme un élément central de démarcation politique entre droite et gauche, alors que cette question est en partie transversale. Elle reporte en fait sur ces questions sociétales les restes d’une sorte de « progressisme » qu’elle a, pour le moins, le plus grand mal à faire valoir dans le champ économique et social. Les schémas de l’antifascisme, de la lutte des classes, se réinvestissent sur les questions sociétales avec un le dogmatisme et un sectarisme d’autant plus accentués que la doctrine antérieure est en morceaux, ne subsistant que sous la forme de restes éparpillés que l’on monte en exergue selon les circonstances (« Faire payer les riches », « Mon ennemi c’est la finance »…) Un pas nouveau me semble avoir été franchi quand un responsable socialiste a tout bonnement déclaré qu’on ne pouvait dissocier la gauche sociale et la gauche sociétale. Désormais, le « progressisme » se mesure à l’adaptation au plus vite des évolutions dans tous les domaines, fussent-elles problématiques. Ce « progressisme » nouveau se retrouve également au sein d’une partie de la droite, elle aussi mal en point.

En officialisant ce nouveau tournant moderniste et en se faisant en quelque sorte le propriétaire attitré, la gauche prend un risque important : celui de se couper d’une partie de ses électeurs, notamment les chrétiens de gauche, et de ses élus de terrain qui ne partagent pas cette orientation et se trouvent aujourd’hui réduits au silence. En faisant voter cette nouvelle loi, la gauche au pouvoir accentue les fractures sociales et culturelles qui traversent la société française et que l’extrême droite se fait fort d’exploiter. Elle donne l’image d’un État partisan, d’hommes d’États transformés en militants, d’un Président qui, sur cette affaire de l’homoparentalité, n’est pas celui de tous les Français. Concernant les questions relatives à l’écologie ou les question sociales, la gauche prend par contre beaucoup plus son temps en ne cessant de mettre en avant la « participation citoyenne » et la concertation. La façon dont cette loi, qui concerne des questions anthropologiques, a été promulguée, discutée et votée au plus vite, contribue un peu plus à la dégradation du climat politique. Enfermée dans un « entre soi » politico-médiatique, jouant sur un électoralisme à courte vue et ne sachant plus trop où elle va, la gauche opère une nouvelle fuite en avant, qui risque de la couper un peu plus des couches populaires, d’une bonne partie de la population qui ne partage pas ces orientations et pour qui cette nouvelle loi constitue un seuil qui ne fallait pas franchir.

Jean-François Kahn : Je suis contre cette tendance qui consiste à rejeter systématiquement ceux avec qui on est en désaccord dans le camp du passé, de la réaction et de les déclarer archaïque et rétrograde. Cela dit, cette tendance est commune à la droite et à la gauche. La gauche considère aujourd’hui que toute personne qui est hostile au mariage homosexuel ou à la loi sur le droit de vote des étrangers aux élections locales est forcément passéiste et rétrograde. Mais durant cinq ans de sarkozysme, la droite a dit systématiquement la même chose chaque fois qu’on s’opposait à une réforme. C’est exactement le même discours parallèle.

Par ailleurs, il est exact qu’en matière sociétale, toute les novations qui se sont heurtées à une opposition farouche ont fini par être acceptées et normalisées. Cela a été le cas avec la légalisation de l’avortement, l’abolition de la peine de mort et plus récemment avec le PACS. La droite est d’ailleurs désormais favorable à l’amélioration du PACS. A l’inverse, les réformes économiques et sociales auxquelles la gauche s’oppose finissent aussi par être intégrées et faire parties de la modernité.

En 2007, Nicolas Sarkozy voulait “liquider l’héritage de mai 1968”. Lors du discours de Bercy, dans l’entre-deux tour de la présidentielle, il fustigeait “cette gauche héritière de mai 1968”, “tous ces politiciens qui donnent aux autres des leçons qu’ils ne s’appliquent jamais à eux-mêmes”. A ses yeux, “mai 1968 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral”. Cette forme de nihilisme qu’il dénonçait se retrouve-t-elle dans le débat actuel ?

Jean-François Kahn : Il y a une partie de la gauche et de l’extrême gauche qui défend effectivement une forme de relativisme culturel et moral. De même que du côté de la droite, il y a une “rigidification” culturelle et morale. Les deux tendances sont condamnables. Ce qui est intéressant aujourd’hui,et qui explique la crise de la presse, c’est qu’il y a d’un côté des journaux néo-libéraux de droite et de l’autre des journaux de gauche qui sont restés néo-soixante-huitards. Or, le public a évolué en rejetant de plus en plus la logique néo-soixante-huitarde en matière sociétale et en rejetant de plus en plus la logique néo-libérale en matière économique et sociale. D’où ce fossé qui se creuse entre le public et les médias.

Mais pour en revenir au discours de Nicolas Sarkozy sur la liquidation de l’héritage de mai 68, c’est la plus grande farce qu’on ait jamais connu. Il n’y a pas eu de président de la République plus soixante-huitard que Nicolas Sarkozy : la fascination pour ce qui brille, l’idée que l’on peut jouir sans entrave. D’ailleurs, on le voit bien à travers le choix de ses ministres d’ouverture comme Bernard Kouchner, incarnation de la gauche néo-soixante-huitarde. Rappelons également que Nicolas Sarkozy a été favorable au droit de vote des étrangers aux élections locales et à l’époque où il voulait caresser les journalistes du Monde dans le sens du poil , il a aussi été tenté de se déclarer favorable au mariage gay.

Mai 68, qui à l’origine était un mouvement de contestation de la société de consommation, semble surtout avoir marqué son triomphe. Le mariage homosexuel, présenté par ses partisans comme un combat pour l’égalité, pourrait, s’il ouvrait la voie à la PMA et la GPA, conduire à la marchandisation des corps et de l’enfant. Finalement, les défenseurs du mariage homosexuel sont-ils les “idiots utiles” de la société de marché ?

Jean-François Kahn : On retrouve dans la loi sur le mariage homosexuel, le côté hédoniste de mai 68 : “je veux des enfants, mais je ne veux pas les faire ! Très bien, c’est votre droit !” Dès lors qu’on accepte le mariage homosexuel, il est difficile de refuser l’adoption et la PMA. Il est indéniable que l’ensemble de ces revendications est une forme exacerbée de libéralisme. Le sommet du libéralisme c’est “je vais pouvoir acheter un enfant ou pouvoir acheter un ventre pour avoir un enfant !”. D’une certaine manière, on peut effectivement dire que le mariage homosexuel est l’application du néo-libéralisme à la question du couple.

Jen-Pierre Le Goff : Il s’agit de ne pas tout confondre. Dans le domaine politique, l’égalité citoyenne fait que la voix de chaque citoyen compte dans l’élection des représentants de la nation et pèse sur les orientations et les choix politiques. Dans le domaine économique et social, la réduction des inégalités s’inscrit dans une perspective de justice sociale. Appliquée à des domaines qui relèvent de l’anthropologie, cette exigence d’égalité change radicalement de registre et ouvre une boîte de Pandore. Elle concerne de fait, qu’on le veuille ou non, une donnée de base fondamentale de la condition humaine. Ce n’est pas l’homosexualité comme telle qui est en question. Elle a toujours existé, elle a été plus ou moins bien tolérée ou réprimée selon les sociétés, les civilisations, les époques historiques. Aujourd’hui la lutte contre ce qu’on appelle désormais l’« homophobie » demeure d’actualité. Mais les partisans du « Mariage pour tous » font tout pour esquiver, rendre hors sujet ou secondaire une question essentielle pour notre avenir commun : la façon dont les êtres humains conçoivent la transmission de la vie et la filiation. Ce qui me frappe le plus, c’est la légèreté et la précipitation avec lequel on traite cette question au nom d’une lutte contre les inégalités et les discriminations qui fait fi de toute dimension anthropologique ou qui considère cette dernière comme une simple « superstructure », une « construction sociale de la réalité » qu’il s’agit simplement d’adapter aux évolutions, alors qu’elle met en question une donnée fondamentale de la condition humaine. En l’affaire le « principe de précaution » – qui est devenu un leit-motiv dès qu’il s’agit des espèces en voie de disparition ou de certaines recherches et expérimentations scientifiques et techniques – est mis hors champ concernant l’humain, au nom d’une passion de l’égalité, d’un hubris qui se veut doux et décomplexé dans un climat de confusion intellectuelle et éthique.

En mai 68 la contestation de la société est portée par ceux-là mêmes qui en sont les héritiers, et qui y trouvent un certain confort. Observe-t-on aujourd’hui le même paradoxe avec les revendications de la gauche sociétale ?

Jean-François Kahn : Il ne faut diaboliser personne. Il ne faut pas diaboliser quelqu’un qui est en faveur d’une réforme sociétale en l’opposant au peuple. Il y a eu des réformes formidables et utiles qui n’ont pas reçu l’approbation du peuple au départ : l’abolition de la peine de mort par exemple. Il ne faut pas tomber d’un extrême à l’autre. Mais, il est vrai aussi qu’il existe une gauche libérale et bourgeoise qui s’oppose à toute réforme sociale et économique qui remettrait en cause le système capitaliste ou la mondialisation. Cette gauche est dans le système, dans l’ordre établi et se défausse en se montrant “progressiste” sur les problèmes sociétaux car cela cadre avec sa vision hédoniste du monde.

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