Guerre au Mali : la France est-elle devenue néo-conservatrice ?

Alors que 75% des Français approuvent l’envoi de soldats au Mali, la France serait-elle devenue néo-conservatrice ? Marc Weitzmann, Jean-Sylvestre Mongrenier et Pierre-Henri d’Argenson débattent pour Atlantico

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Entretien mené par Alexandre Devecchio

François Hollande a justifié l’intervention de la France au Mali au nom de la lutte contre le terrorisme. L’intervention est approuvée par 75% des Français. En 2011, Nicolas Sarkozy avait été le premier à vouloir s’engager en Libye. Le contraste avec le discours de Dominique de Villepin contre la guerre en Irak à l’ONU le 14 février 2004 semble évident. François Hollande qui a critiqué la proximité de Nicolas Sarkozy avec l’administration Bush s’est-il finalement converti à la vision américaine des relations internationales ? Sommes-nous en train de devenir néo-conservateur sans nous en rendre compte ?

Marc Weitzmann : C’est une fausse question, car toutes ces guerres sont très différentes. La soudaine nécessité de renverser Mouammar Kadhafi n’a jamais été vraiment expliquée. Et la guerre en Irak s’inscrivait dans un contexte très particulier qui était celui de l’après 11 septembre, où, à la prise de conscience par un Occident paniqué de l’existence d’un monde multipolaire dominé, au Moyen-Orient, par des dictatures sur-armées survivantes de la Guerre froide, se mêlaient les luttes intestines pour le pouvoir au sein de l’administration Bush.

La situation au Mali, entièrement neuve, concerne la France au premier chef. Il y a les intérêts économiques français vitaux bien sûr, dont les mines d’uranium du Niger sont un exemple, mais il y a aussi plus profondément des nécessités géopolitiques difficilement discutables. Si le but que se sont donné les groupes islamiques est bien celui que l’on dit, c’est-à-dire ruiner le Mali et en faire une base d’où rayonner, cela signifie que la France, si elle n’intervenait pas, laisserait s’installer là-bas un Etat échoué du type de l’Afghanistan des Talibans, susceptible de déstabiliser toute la région, Tunisie et Algérie compris. On le voit avec la prise d’otage sur la base gazière BP d’In Amenas. Le risque de contagion est donc énorme. Ne pas intervenir maintenant, c’est se condamner à intervenir plus tard dans des conditions pires encore.

Enfin le troisième critère est humanitaire. Ceux qui s’opposent à l’intervention et dénoncent un “néocolonialisme” ne voient pas que l’argument est retournable : on peut parfaitement défendre l’idée que c’est justement parce que la France a été une puissance coloniale au Mali que sa responsabilité est engagée, quand des femmes sont lapidées et violées par des groupes qui se réclament de l’Islam. En particulier quand la population malienne en fait la demande. Bien entendu, cela ne devrait pas éviter le débat de savoir comment on en est arrivé là. Comment trente ans de soit-disant politique de développement ont, en fait, généré un tel chaos. Mais cet échec même, s’il a un sens, montre que la France doit prendre ses responsabilités face à ce qui se passe.

Jean-Sylvestre Mongrenier : L’imputation de néo-conservatisme n’a pas grand-chose à voir avec ce courant d’idées qui est typiquement américain et qui renvoie à une autre histoire, à un autre contexte précis. Le fait d’intervenir dans un contexte international pour faire face à des risques et à des menaces n’a pas grand-chose à voir avec un néo-conservatisme quelconque. Dans les années 1970, on voulait voir la trilatérale partout et aujourd’hui, on ne s’intéresse pas forcément à la politique américaine et au système américain mais on met du néo-conservatisme à toutes les sauces.

Il y a des risques, des menaces et il faut les relever. Nous ne sommes pas allés en Afghanistan au nom d’une idéologie par exemple. Pendant des années nous nous sommes désintéressés de ce qui se passait en Afghanistan. Nous y sommes revenus suite au 11 septembre 2001. Nous sommes intervenus en Afghanistan au nom de faits concrets et non pas au nom d’une idéologie.

Nous avons compris que nous ne pouvions pas nous désintéresser de situations qui peuvent nous sembler lointaines, si l’on raisonne en termes de distances kilométriques. Mais le 11 septembre 2001 nous a montré qu’une force d’envergure limitée, située à plus de 10 000 kilomètres des Etats-Unis a pu déclencher des attentats. Ce n’est pas une invention des néo-conservateurs.Si l’on considère que le discours tenu par Dominique de Villepin à l’ONU est l’alpha et l’oméga de la politique française, alors on tiendra ce discours. Mais cela ne correspond pas à la réalité. La France historiquement a été assez prompte à des interventions extérieures, en particulier en Afrique. Nous sommes donc plutôt sur un “terrain de jeu” habituel.

Pierre-Henri d’Argenson : En 1996, les néo-conservateurs William Kristol et Robert Kagan écrivaient que “les buts moraux et les intérêts nationaux fondamentaux de l’Amérique sont presque toujours en harmonie”, justifiant ainsi l’idée qu’il était souhaitable de répandre, par la force si besoin, la démocratie dans le monde. La France n’en est pas là : c’est une chose de déclarer la guerre sous de faux prétextes à la dictature irakienne, mais c’en est une autre que de protéger, à sa demande et sous mandat de l’ONU, un Etat malien relativement démocratique menacé de dislocation par des groupes islamistes. Bien sûr que la France a des intérêts au Mali, et elle n’a pas à en avoir honte. Mais en intervenant, elle contribue aussi à la stabilité et à la sécurité de toute la zone sahélienne.

Dans une tribune au JDD, Dominique de Villepin critique cette intervention et appelle à tirer les leçons de la décennie des guerres perdues, en Afghanistan, en Irak, en Libye. Ces conflits sont-ils comparables ? La France ne risque-t-elle pas de s’enfermer dans un bourbier du type irakien ?

Marc Weitzmann : Concernant Dominique de Villepin, il est permis de trouver baroque qu’un homme dont les liens avec le Qatar sont notoires s’exprime avec autant de décontraction sur des questions touchant le monde arabo-musulman. Le devoir de réserve existe. Qu’il ne l’utilise pas mériterait de lui demander pourquoi. Sur le fond, le danger de l’enlisement est réel et ne pourrait que faire le jeu des groupes islamistes. En même temps, contrairement à ce que prétend par exemple Marine Le Pen, il faut garder en tête que ce qui se passe aujourd’hui n’est que très partiellement la conséquence du renversement de Kadhafi en Lybie. C’est toute la région qui est devenue extrêmement volatile depuis ce que l’on a appelé les printemps arabes, et la France est en première ligne. Une intervention était probablement inévitable à plus ou moins long terme, dans la région mais rien ne dit qu’elle sera la seule ni la dernière. C’est l’une des conséquences du monde multipolaire que Jacques Chirac appelait de leurs vœux au début des années 2000 avec tant d’enthousiasme. Les Etats-Unis ont la chance d’une distance géographique. Si, avec le gaz de schiste, ils parviennent à se rendre indépendant de cette région du monde ils n’auront plus à s’en préoccuper. Ce n’est pas le cas de l’Europe. Même si les dépendances au pétrole au gaz et à l’uranium sont un jour surmontées, la proximité géographique et le passé historique ne vont pas disparaître. Cela signifie que l’Europe, et en premier lieu la France, vont devoir gérer cette région pour longtemps.

Jean-Sylvestre Mongrenier : S’agit-il réellement de guerres perdues ? Lorsque l’on regarde les choses de très loin, ou de très haut, tout est toujours perdu et rien ne sert jamais à rien. Cette distance et ce relativisme peuvent se transformer en une forme de nihilisme.

Dans le cas du Mali, nous pouvons regretter d’avoir laissé la situation se dégrader et d’avoir privilégié une démarche qui se voulait exemplaire, qui relevait du droit international et qui relevait du multilatéralisme global. Face à l’épreuve des faits, il a fallu intervenir en national de vive force et improviser la réponse. De fait, les objectifs politiques doivent être strictement circonscrits. Il ne s’agit pas de s’embarquer pour reconstruire la totalité de l’Etat malien et prétendre régler tous les problèmes du Sahel. Il s‘agit de gérer cette menace et d’essayer de la contenir.

Pierre-Henri d’Argenson : Non, ces conflits ne sont pas comparables, et Dominique de Villepin cède à la facilité du discours moral et globalisant sur le malheur de la guerre. C’est offensant pour nos soldats qui se sont battus en Afghanistan et en Libye. Je crois surtout que son analyse relève d’un rêve impossible, d’un mythe : celui d’une France fleurie, protégée à ses frontières et vivant d’un paisible commerce avec le reste du monde sans avoir besoin d’y envoyer ses soldats. Mais la mondialisation entremêle les Etats, les entreprises, les idéologies, les religions, elle nous place au cœur d’un réseau de mouvements de biens, de capitaux, de ressources énergétiques, de personnes et d’idéologies qui sont au cœur de conflits violents qui nous touchent directement. Les Etats-Unis, en leur temps, ont été tentés par l’isolationnisme, mais cela n’a jamais duré. Tant que la France se voudra acteur de l’Histoire et de son destin, la guerre sera son horizon. Et toute guerre est un bourbier.

Au-delà de cette guerre, la France et les pays occidentaux doivent-ils s’engager dans une guerre à long terme contre le fondamentalisme musulman ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Si l’on considère que le fondamentalisme musulman présente des risques et des menaces pour notre pays et notre sécurité, il faudra bien, d’une manière ou d’une autre, gérer ces risques. On ne peut pas simplement fortifier la Méditerranée et penser que l’on restera tranquille loin des troubles du monde. Il faut se saisir des risques et des menaces avant qu’elles n’arrivent à nos frontières et sur nos villes. La preuve en a été administrée dans les 15 années précédentes avec la montée de l’islamo-terrorisme dont nous n’avions pas pris la juste mesure.

Pierre-Henri d’Argenson : Les choses sont plus compliquées. Le fondamentalisme musulman perçoit la mondialisation occidentale comme une menace contre l’Islam tout entier. Il considère que si l’Islam ne renverse pas l’Occident, les sociétés islamiques ne survivront pas à la pénétration en leur cœur de la philosophie de l’Occident : place centrale de l’individu, liberté de pensée, égalité entre homme et femme, autonomie du politique face à l’ordre divin, etc. Les mouvements islamistes ont donc intérêt à provoquer l’Occident pour radicaliser tant les « musulmans » que les « occidentaux », et créer des réactions de rejet mutuel. En réalité, l’Occident n’a aucun intérêt à « déclarer la guerre au fondamentalisme islamique », sous peine de renforcer la posture victimaire des islamistes, et justifier leur cause. Inversement, à refuser de voir le conflit, à vouloir le masquer à tout prix au nom de la paix, de l’alliance des civilisations, de la tolérance, nous risquons de renier nos propres valeurs, notre propre identité. C’est un jeu d’échec.

Peut-on parler de choc des civilisations comme le fait le controversé Samuel Huntington ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Il s’agit d’une théorie complexe qu’il est difficile de résumer en quelques phrases mais nous faisons tout pour que cette théorie ne soit pas validée par les faits. Le gouvernement et le président parlent systématiquement de terrorisme et pas d’islamisme ou de groupes islamistes. Cela tend en quelque sorte à valider le discours d’Huntington : « y penser toujours, n’en parler jamais ».

Pierre-Henri d’Argenson : Le choc des civilisations est une clé de lecture de l’état du monde, mais elle n’explique pas tout. Son mérite principal est de rappeler qu’il existe une sorte de constante de l’histoire, que la « postmodernité » n’a pas abolie : l’irrésistible besoin d’identité et d’enracinement de l’homme. Mais n’oublions pas d’autres facteurs géopolitiques récurrents dans la région, comme les divisions ethniques entre le Nord et le Sud, les héritages des frontières de la colonisation, les problématiques des groupes nomades Touaregs, en matière d’approvisionnement en ressources notamment, qui mènent ces derniers à une alliance de circonstance avec les islamistes. En réalité, ce sont surtout les groupes islamistes du Nord Mali qui cherchent à faire du conflit malien un appendice du choc des civilisations, dans la mesure où ils se revendiquent de l’islam dans leur action, et ont pour certains d’entre eux un agenda religieux. En provoquant l’intervention militaire de la France, les groupes islamistes du Nord cherchent à apparaître comme les seuls combattants contre les anciens « colonisateurs », et veulent ainsi renforcer leur légitimité et faire progresser leur projet de déstabilisation des régimes en place au Sahel.

Notre politique étrangère ne souffre-t-elle pas des mêmes ambigüités que la politique américaine : volonté de lutter contre le fondamentalisme et alliance avec des pays qui participent à l’expansion de l’islam comme le Qatar et l’Arabie Saoudite ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Il faudrait regarder de plus près quelle est la politique étrangère du Qatar, de l’Arabie Saoudite, etc.. J’ai le sentiment que l’on tend à recycler des arguments contre l’Arabie Saoudite et les monarchies du golfe qui sont issues du nationalisme arabe : Kadhafi à une époque, Nasser antérieurement ou encore le régime Assad. Faut-il les prendre pour argent comptant ? Je n’en suis pas sûr. Le nucléaire iranien est une menace de plus en plus affirmée qui plane sur cette région. Face à cette menace, les liens diplomatiques, politiques et stratégiques que nous entretenons avec les pays du golfe s’imposent d’eux-mêmes. Mais toute politique souffre de contradictions. Il n’existe pas de recette magique où tout coïnciderait toujours.

Pierre-Henri d’Argenson : Nous vivons dans le monde réel, donc nous n’avons pas toujours le choix de nos alliances, comme un client choisit ses plats à la carte. Il est normal que nous entretenions des relations, en particulier économiques, culturelles, militaires, avec toutes sortes de pays, autrement nous serions très vite impuissants dans le monde. La vraie question est ailleurs : quel est le prix d’une alliance ? quelles limites devons-nous imposer au prosélytisme de ces pays sur notre propre sol ? Quelles exigences de réciprocité devons-nous poser, en matière de liberté religieuse par exemple ? Il s’agit là d’un enjeu fondamental de souveraineté : savoir ce que nous acceptons et ce que nous n’acceptons pas, ce que nous voulons être, et ce que nous ne voulons pas être.

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