Guerre au Mali : la France fabrique-t-elle aussi des terroristes ?

Un Français ferait partie du groupe d’islamistes qui a agi sur le site gazier algérien, selon des sources du renseignement. Décryptage d’Alain Chouet et Jean-Charles Brisard pour Atlantico.

Terrorisme

Entretien mené par Alexandre Devecchio

Selon des sources du renseignement, un Français figurait parmi les terroristes tués jeudi. Ces derniers retenaient en otage depuis le 16 janvier des ressortissants étrangers sur un site gazier du sud-est de l’Algérie. Si ces informations n’ont pas été confirmées pour le moment, elles font resurgir le spectre du terrorisme en France et rappellent notamment Mohammed Merah. La France fabrique-t-elle des terroristes ?

Jean-Charles Brisard : Il n’est pas exact de dire que la France produit des terroristes, ou qu’elle en produirait plus que d’autres pays. Depuis 2012 et la prise du Nord Mali par les islamistes radicaux et l’installation d’une base opérationnelle, nous sommes dans une configuration que nous avons déjà connue par le passé. Les groupes islamistes tentent de s’y installer durablement ce qui attire les islamistes radicaux étrangers, notamment ceux présents en Occident. Ce phénomène a déjà été observé dans d’autres régions du monde que ce soit en Bosnie, en Somalie, en Afghanistan ou en Tchétchénie. La mise en place d’une opération militaire par l’Occident, et la possibilité qu’aie lieu une véritable guerre, (qu’ils qualifient de djihad), ne fait que renforcer cet attrait notamment auprès des jeunes radicalisés qui se trouvent stimulés dans leur envie de se rendre sur le front. Cette tendance s’observe en France mais aussi dans beaucoup d’autres pays européens et, plus particulièrement, dans les pays du Moyen-Orient. A cet égard, des procédures judiciaires ont été ouvertes concernant d’éventuelles filières de départ de Français vers le Nord Mali pour rejoindre les groupes armés. Mais il s’agit d’un phénomène marginal.

Si l’on en croît les informations données, il y aurait un Français parmi les preneurs d’otages. Il s’agit d’une présence très symbolique pour le commando qui a attaqué la raffinerie car il s’agit d’un lieu emblématique des intérêts occidentaux. Par ailleurs, cela constitue une réponse à l’Algérie pour son rôle dans l’offensive, à savoir l’ouverture de son espace aérien aux avions français.

Alain Chouet : Les services de renseignement intérieur évaluent à quelques dizaines et, en tout cas à moins de mille, les musulmans résidant en France, Français ou naturalisés, musulmans d’origine ou convertis, qui ont depuis 20 ans rejoint les théâtres d’opérations où s’exprime la violence djihadiste (Balkans, Tchétchénie, Afghanistan, Irak, Sahel, Syrie). Considérant qu’il y a en France environ 5 millions de musulmans on ne peut guère parler de “fabrique de terroristes”. 1 sur 5000, c’est – au mieux – de l’artisanat….

Combien de Mohammed Merah en puissance ? De quelles données dispose-t-on réellement ?

Jean-Charles Brisard : Nous comptons entre 5 000 et 8 000 salafistes en France. Il en existe plusieurs formes, la principale étant une forme quiétiste et donc non-violente. Seuls les révolutionnaires prônent la violence via le djihad. Nous les estimons à quelques centaines et ils sont sous surveillance des services de renseignement et de police.

Alain Chouet : Dans le cas de Mohammed Merah – comme dans deux ou trois autres cas similaires -, on se trouve plutôt dans des cas psychiatriques que dans une démarche politique violente mais raisonnée. La démarche de Mohammed Merah est totalement identique à celle d’Anders Breivik en Norvège ou des tueurs fous des écoles américaines. C’est uniquement parce qu’il est musulman que des médias en mal de spectaculaire et de simplification invoquent le terrorisme islamiste. Merah a puisé dans ses références culturelles personnelles pour donner du sens à ses actes. Il s’est donc référé à l’islam comme Breivik s’est référé au vieux fond culturel nazi qui était le sien et comme les militants violents de la Suprématie Blanche aux Etats-Unis se réfèrent au fondamentalisme chrétien. Pour autant, personne n’affirme que la Norvège ou les États-Unis sont des “fabriques de terroristes”.

Cela dit, il est clair que les volontaires de la violence – qu’elle soit politique ou crapuleuse – se recrutent sous tous les cieux parmi les jeunes mal intégrés, sans repères, en rupture d’intégration sociale, familiale, scolaire, professionnelle, en révolte contre leur environnement. Il se trouve qu’en France de nombreux jeunes issus des milieux immigrés du sud de la Méditerranée se trouvent dans cette situation et constituent un terreau fragile où tout peut basculer du jour au lendemain au hasard d’une rencontre, d’une frustration, d’une vexation, d’un accident de vie personnelle. Mais il est plutôt rassurant de constater que le passage à la violence politique ou sociale dans ces milieux demeure extrêmement marginale même si elle est bien sûr intolérable.

Par quels mécanismes peuvent-ils basculer ?

Jean-Charles Brisard : Dès lors qu’un individu est radicalisé, plusieurs facteurs peuvent être déclencheurs du passage à l’acte. Les évènements extérieurs tels que l’intervention actuelle au Mali en font partie. Il faut donc être particulièrement vigilant par rapport aux radicaux présentant un risque.

Mohammed Merah n’est pas un cas isolé. Khaled Kelkal, principal responsable des attentats du métro Saint-Michel en 1995, était déjà un jeune français de même que Zacarias Moussaoui qui a participé aux attentats du 11 septembre. L’islam radical exerce-t-il un attrait particulier sur les jeunes français ? Comment l’expliquez-vous ?

Jean-Charles Brisard : Ce que nous observons, en France est une montée de l’islam radical, souvent chez des jeunes en recherche d’identité qui, au travers de cette expérience, retrouvent un groupe identitaire fort et une vision du monde qui faisait défaut. Internet est d’ailleurs un facteur accélérateur de la radicalisation [lire notre article spécialement dédié à ce sujet, ndlr]. Mohammed Merah est un cas isolé car il y a une très grande différence entre l’islam radical et le passage à l’acte, un individu radicalisé ne dévient que rarement un terroriste. Dans le cadre des appels à des représailles contre la France, ces groupes font systématiquement référence à l’émergence de “nouveaux Mohammed Merah” sur les forums de discussion spécialisés ce qui laisse transparaître deux choses : ils ne disposent vraisemblablement pas de la capacité à frapper notre territoire et ils comptent sur des “loups solitaires” radicalisés au sein de nos sociétés pour conduire des actes terroristes sur notre sol.

Dans le cadre des appels à des représailles contre la France, ces groupes font systématiquement référence à l’émergence de “nouveaux Mohammed Merah” dans les forums de discussions spécialisés ce qui laisse transparaître deux choses : qu’ils n’ont pas la capacité de frapper notre territoire et qu’il compte sur des “loups solitaires” radicalisés au sein de nos sociétés pour conduire des actes terroristes sur notre sol.

Dans son dernier livre, Banlieue de la République, Gilles Kepel alerte quant à la montée de l’islam en banlieue. Cette emprise nouvelle de la religion musulmane dans des quartiers “désertés par la République” représente-t-elle un danger ?

Jean-Charles Brisard : Lier situation sociale et niveau de dangerosité terroriste est une erreur. Nous n’avons jamais observé une telle corrélation dans le passé aussi bien dans les réseaux terroristes que dans les actions terroristes. En revanche, la question de fond est surtout le sentiment de perte de repères et d’identité qui peut avoir lieu chez un individu, qu’il soit issu d’un milieu social aisé ou modeste. Les phénomènes de radicalisation s’observent à tous les “niveaux sociaux” : il s’agit d’un phénomène essentiellement identitaire, pas social.

Alain Chouet : La menace est réelle et évidemment préoccupante mais elle relève aussi de notre responsabilité collective. Vous évoquez vous même des quartiers “désertés par la République”. Mais c’est bien là le fond du problème. Pourquoi certains quartiers sont-ils désertés par la République ? Et non seulement elle les a désertés, mais elle en a laissé le contrôle conjoint à des bandes criminelles et à des agents d’influence et de propagande des courants les plus fondamentalistes de l’islam, soutenus, financés et animés par les théocraties réactionnaires de la Péninsule arabique et par l’Association des Frères Musulmans pour lesquelles nos gouvernements successifs témoignent tolérance, voire déférence en ce qui concerne les pétro-monarques.

Comment faire face à cette menace, inverser la tendance ?

Jean-Charles Brisard : Au-delà des mesures de surveillance imparfaites par essence, il faut expliquer et aller de plus en plus dans la confrontation des idées. C’est pourquoi, le travail de communication sur les raisons pour lesquelles la France est engagée au Mali est essentiel. Enfin, la lutte contre le terrorisme passe aussi par une politique de fermeté à l’égard de toutes les manifestations de l’islamisme radical. Les imams et penseurs radicaux sont effet aujourd’hui les premiers recruteurs des réseaux terroristes.

Alain Chouet : Le problème ne fera que s’aggraver tant que la collectivité nationale continuera de tolérer l’existence de véritables zones de non-droit sur son territoire, d’entretenir de véritables ghettos culturels et sociaux, de tolérer la propagande, l’influence et l’emprise des éléments les plus réactionnaires du monde musulman, prêts à toutes violences et toutes les manœuvres pour s’emparer du pouvoir ou le conserver.

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