La France est-elle devenue un pays de seconde zone?

Alors que Gérard Depardieu s’est vu remettre un passeport russe par Vladimir Poutine en personne, le magazine britannique The Economist classe la France au 26e rang parmi les pays où il fait bon naître. Devant l’Hexagone, on retrouve des pays comme la Belgique (15e), le Chili (23e) ou Chypre pourtant détenteur de la plus mauvaise note de la zone euro après la Grèce. Et si la France était devenu un pays de seconde zone ? Maxime Tandonnet, Christophe de Voogd et Jean-Paul Betbèze en débattent pour Atlantico

France

Entretien mené par Alexandre Devecchio

Alors qu’un article de The Economist dégrade un peu plus encore la France dans le classement des pays où il fait bon naître (voir ici), les candidats au départ seraient de plus en plus nombreux – et pas uniquement chez les stars. La France, en dépit d’un modèle social longtemps vanté, est-elle en train de devenir un pays de seconde zone ?

Christophe de Voogd : Le classement de The Economist est à prendre avec des pincettes. Selon eux, mieux vaut naître à Cuba qu’en Afrique du Sud… On peut douter de la pertinence des critères retenus. De plus, le thème du déclin est aussi vieux que la France elle-même. Il y a plusieurs phases historiques en France marquées par la psychologie collective du déclin : après la défaite contre la Prusse en 1870 notamment ou durant les années 30, pour ne pas parler du début du XV°siècle!

Cela dit, depuis la Seconde Guerre mondiale, la France est une puissance moyenne et le gaullisme a été très largement une période d’illusion collective. La France a survécu dans sa grandeur à travers les symboles. Mais sur le plan économique et militaire, la France est clairement passée au deuxième rang. Elle est actuellement classée cinquième puissance mondiale, ce qui n’est pas si mal après tout. L’alternance de pessimisme excessif et de “sur-confiance”, déforme, soit en pire soit en mieux, la réalité objective de la situation de la France. Ne désespérons donc pas: tout dépend de la confiance dans l’avenir, qui est le gros problème de notre pays et notamment de notre jeunesse, incroyablement pessimiste sur le destin collectif.

Maxime Tandonnet : Le mouvement de départs d’une partie des forces vives, des talents, des compétences, des jeunes les mieux formés est le signe d’un profond malaise général et d’une perte de confiance dans l’avenir qui tient à des tendances profondes, la disparition des emplois, le chômage de masse des jeunes privés de futur, une société marquée par la montée constante des violences, du communautarisme, les phénomènes de lynchage médiatique, les polémiques stériles qui déchirent sans rien régler, une situation politique désastreuse donnant l’image d’un pays déchiré, en guerre civile froide, dans l’incapacité de se parler, mais aussi le sentiment d’une absence de perspectives d’alternance et d’opposition crédible pour l’instant qui serait susceptible d’entretenir un espoir. Je parlerais donc de grave crise de l’espérance collective plutôt que de passage en « seconde zone » qui ne veut pas dire grand-chose !

Jean-Paul Betbèze : La question des départs de France est, pour une bonne part, fiscale, mais a également à voir avec la complexité de l’activité des entreprises en France (et leur faible rentabilité). Sur ce dernier point, il est extrêmement important de continuer les efforts de simplification de la vie des entrepreneurs. En matière de fiscalité, ce qui explique les départs est l’ISF, ou plus précisément le fait que l’ISF n’est plus plafonné à un certain pourcentage du revenu. Ce déplafonnement conduit les détenteurs d’actifs importants, mais qui ne produisent pas de revenu, à des cessions, et c’est cela sans (aucun) doute qu’il faudra revoir. Donc la France n’est pas un « pays de seconde zone », mais un pays qui doit continuer à simplifier les rapports avec les entreprises et à revoir sa fiscalité comme auparavant, selon la décision prise à l’époque par Michel Rocard lui-même.

Que faire pour retenir les entrepreneurs qui délocalisent ou qui s’exilent fiscalement et surtout les jeunes qui s’expatrient ?

Jean-Paul Betbèze : La question fiscale doit être traitée, à la fois, de manière française et de manière européenne. De manière française en revoyant les règles de l’ISF pour revenir au modèle antérieur de Michel Rocard et, au niveau européen, en faisant en sorte que la concurrence fiscale ne joue pas, en tout cas joue moins. Car elle est destruction de l’Union.

L’affaire Depardieu devient une affaire d’Etat. Après s’être exilé en Belgique, l’acteur français s’est vu délivrer un passeport russe par Vladimir Poutine en personne. Sur le plan diplomatique, ce geste peut être interprété comme une humiliation. En quoi cela peut-il être le signe d’un affaiblissement de la position de la France sur le plan international ?

Christophe de Voogd : Au-delà de l’affaire du passeport de Depardieu, Vladimir Poutine a également adopté une législation interdisant aux américains l’adoption d’enfants russes. Pour moi, le président russe est clairement dans une phase aiguë d’anti-occidentalisme. Il y a un contexte intérieur et international qui réveille le nationalisme russe. Dans cette affaire, la France paie la volonté de “machisme international ” de Poutine.

Maxime Tandonnet : Il y a deux temps et deux dimensions dans l’affaire Depardieu. Le fait de s’exiler provisoirement d’un pays pour exprimer son désaccord ou sa révolte a un caractère légitime voire compréhensible. L’acteur français n’est pas le premier, historiquement, à choisir l’exil pour exprimer une souffrance ou un désespoir…En revanche, accepter en grandes pompes un « passeport », avec l’aspect définitif que cela semble impliquer et d’être reçu avec tous les honneurs par un chef d’Etat, voire un poste de ministre, relève d’une logique bien plus douteuse, sans vouloir verser dans l’opprobre à son égard. Le geste de Vladimir Poutine peut évidemment se lire comme une marque de défiance envers le gouvernement français. Comme elle nous paraît déjà loin, l’époque où le président Sarkozy imposait sa solution de paix à la Géorgie et la Russie, en 2008, évitant sans doute, par son autorité personnelle, une déflagration en Europe orientale !

The Economist classe la France au 26ème rang des pays où il fait bon naître. Devant l’Hexagone, on trouve des pays comme la Belgique (15e), le Chili (23e) ou Chypre, pourtant détenteur de la plus mauvaise note de la zone euro après la Grèce. La France a-t-elle des difficultés particulières à trouver sa place dans la mondialisation ? Doit-elle renouer avec” l’idée de grandeur” ou au contraire accepter un statut de puissance moyenne ?

Christophe de Voogd : L’idée de “grandeur française” n’a pas toujours été synonyme d’un grand bonheur historique. Les grandes périodes de l’Histoire sous Louis XIV et Napoléon sont aussi des moments d’aventures et de grandes faillites. Attention à ne pas faire nous aussi comme Poutine du “machisme international”.

Depuis la guerre, les hommes d’Etat français, y compris le général de Gaulle, ont compris que la France avait pour vocation naturelle de retrouver sa grandeur à travers l’Europe. Dans la mondialisation, c’est à travers l’Europe que la France peut encore jouer un rôle. Tout le reste relève de la posture et très souvent de l’ ignorance de l’étranger – à commencer par les langues étrangères- qui est encore caractéristique de beaucoup de nos compatriotes.

Maxime Tandonnet : Évitons la logique de l’auto flagellation. La France demeure la cinquième puissance économique du monde. Nos atouts fondamentaux, par delà les alternances et les quinquennats, sont immenses : la langue française, la position géographique de notre pays, son histoire politique, militaire, littéraire, sa culture, le talent de nombreux jeunes français, en mathématiques, recherche médicale, technologies, sur les plans littéraires, musical, etc. Notre pays recèle une immense énergie qui ne demande qu’à s’exprimer à condition qu’on lui en laisse la possibilité. A cet égard, l’acharnement à imposer une fiscalité confiscatoire aux «riches», c’est-à dire aux créateurs et aux talents est un symbole incompréhensible.

Jean-Paul Betbèze : Les classements des pays sont toujours soumis à caution et ont une très large part d’arbitraire.Un des éléments qui prouve que la France va bien est sa natalité. Le déficit extérieur français est entrain de se réduire, mais, pour être honnête, du fait de la modération de la demande interne. Nous devons partir de l’avant en compétitivité, et cette compétitivité, inutile de le cacher, à un aspect coût, autrement dit salarial. La modération salariale, qui s’obtiendra par des négociations avec des partenaires sociaux, mais aussi par la simplification administrative de la vie des entreprises, avec en sus des liens plus étroits avec des centres de recherche, tout cela nous permettra de repartir. Mais, le point de départ, c’est le débat social.

La France est actuellement engluée dans une crise économique. Mais ses difficultés ne sont-elles pas plus profondes ? Peut-on également parler de déclin culturel et politique ?

Christophe de Voogd : La France a des difficultés à s’adapter à la mondialisation parce que son modèle a souvent été présenté par ses dirigeants comme exceptionnel et supérieur, notamment en matière d’enseignement et de santé ou de culture. Il faut vraiment n’être jamais sorti de France pour croire qu’il n’y a qu’en France qu’on est bien soigné. En Belgique, au Danemark ou en Suède, on est aussi bien si non mieux soigné qu’en France. Le rendement des services publics français est moindre que celui des pays comparables. Il suffit d’aller en Allemagne ou dans les pays scandinaves pour s’en apercevoir. Tous les indicateurs, comme le montre l’enquête Pisa sur l’éducation, témoignent du déclin de ce système. Quant à la culture, le débat actuel sur le fonctionnement de notre cinéma et les effets pervers de son financement public devrait nous inviter à plus de mesure.

Mais paradoxalement, lorsque les Français acceptent l’étranger et se lancent dans l’aventure du monde, lorsqu’il apprennent une langue étrangère, leur réussite est indéniable. Il suffit d’interroger des employeurs étrangers pour s’apercevoir que les jeunes Français sont parmi leurs meilleurs employés. Nos grand groupes sont également parmi les plus grands du monde par rapport à la taille du pays. Malheureusement, les Français ont souvent balancé entre deux écueils : se bercer de l’illusion de leur excellence intérieure incomparable ou s’auto-flageller sur le thème “on n’est plus grand chose”. Ainsi, ils ont échoué à faire jouer pleinement l’excellence française dans le monde. Que dirions nous si nos grands sportifs refusaient de se mesurer à leurs semblables et se contentaient de disputer les championnats de France? or les derniers jeux olympiques ou les tournois du grand chelem en tennis montrent que nous somme parfaitement “dans le coup” quand nous affrontons la concurrence mondiale avec lucidité et cœur !

Maxime Tandonnet : Nous connaissons une désastreuse crise de confiance qui tient au leadership du pays, à sa vie politique. La France n’a pas aujourd’hui de chef charismatique, ni au gouvernement, ni dans l’opposition, susceptible de transcender les clivages, d’inspirer une confiance collective en l’avenir. Le système politique français est bloqué, par la prolifération des jurisprudences nationales ou européennes, la montée des technostructures qui réduisent comme peau de chagrin, d’année en année, les marges de manœuvres des dirigeants élus et affaiblit ainsi la démocratie. Ce type de blocage et d’impuissance de la politique à résoudre les problèmes n’est pas nouveau, rappelant par exemple la IVème République face à la décolonisation. Il peut être surmonté grâce à la lucidité, l’intelligence, la culture historique, l’énergie, la volonté d’un homme ou d’une équipe, à l’image du général de Gaulle en 1958. Cet espoir fait aujourd’hui dramatiquement défaut, au moins pour l’instant. Je suis prêt à parier qu’il renaîtra un jour.

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