Derrière le “sentiment” d’insécurité, des victimes bien réelles et de plus en plus nombreuses…

En Ile-de-France, 7,3% des habitants ont déjà été agressés. Alors que l’enquête  “Victimation et sentiment d’insécurité en Ile-de-France” sur les violences  faites aux hommes et aux femmes en région parisienne relance le débat sur  l’insécurité. Laurent Obertone, auteur de la France orange mécanique, essai polémique sur l’explosion de la violence dans l’hexagone, répond aux questions d’Atlantico.

Entretien mené par Alexandre Devecchio

Un article du Figaro publié mardi révèle que plus d’un tiers des Franciliennes craignent de sortir seules le soir. L’enquête “Victimation et sentiment d’insécurité en Ile-de-France” réalisée en 2011 (voir ici) souligne que les femmes subissent paradoxalement moins de violences physiques que les hommes (54% des femmes agressées n’ont subi ni coups ni blessures, contre 43% pour les hommes) tandis que la sociologue Marylène Lieber explique que “l’idée selon laquelle il est dangereux pour une femme d’être seule le soir dans l’espace public est une construction sociale”. Existe-t-il vraiment une différence entre la perception de la violence et sa réalité ?

Laurent Obertone : L’étude de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de France (IAU) montre même que deux franciliennes sur trois se sentent en insécurité. 7% des franciliennes déclarent avoir été agressées au cours des trois dernières années. Ce taux de violence très élevé pour un pays développé justifie l’inquiétude populaire. Inquiétude qui est d’ailleurs plus forte dans le nord du Grand Paris, là où les taux de criminalité sont deux fois plus élevés que la moyenne francilienne.

Mais comme toujours, plutôt que d’affronter une réalité, on choisit de la nier. Sans surprise, on fait appel à la sociologue de service pour parler de “construction sociale”. En gros, il faudrait attendre d’y passer pour s’autoriser à avoir peur. La peur est un mécanisme de survie, qui permet d’anticiper les ennuis. À l’adage “prudence est mère de sureté”, on oppose la “construction sociale”. Cette assertion sociologique, destinée à culpabiliser les citoyens, doit être récusée. Si le sentiment d’insécurité n’est qu’une simple invention d’esprits réfractaires à la béatitude vivre-ensembliste, pourquoi est-il si vif en Île-de-France, région de loin la plus criminelle de France, de surcroît très à gauche ? Dans un pays où 200 femmes sont violées toutes les 24h, se contenter de parler de ce qui se passe en Inde ou organiser des “marches exploratoires”, en prenant les femmes pour des enfants qui ont peur du monstre de leur placard, ça s’appelle fuir la réalité, et nier les victimes.

Ce que l’on appelle “le sentiment d’insécurité” ne traduit-il pas tout simplement l’explosion de la violence gratuite en France ?

La violence gratuite a atteint il y a quelques décennies un niveau historique sans précédent. Aujourd’hui, on meurt pour une cigarette, pour un regard, pour rien. Ce n’est pas une constante, c’est nouveau. La criminalité française s’est multipliée par sept depuis les années 60. L’insécurité coûte 115 milliards d’euros chaque année. Le propos essentiel de mon livre, c’est ce que j’ai appelé “compétition morale”, cette pression publique qui nous pousse à aller toujours plus loin dans l’excuse du criminel, dans l’ignorance des victimes, dans la négation de la réalité criminelle. Compte tenu de la réalité du terrain, du laxisme de certains magistrats, de l’aveuglement de certains gouvernants, médias et experts, le “sentiment” d’insécurité ne peut qu’augmenter.

Manuel Valls doit dévoiler le 18 janvier son nouveau thermomètre de la délinquance. Dans votre livre la France Orange Mécanique à paraitre le 17 janvier vous contestez les chiffres officiels de la délinquance. Les chiffres constatés par les services de police et de gendarmerie sont-ils fiables ? Reflètent-t-ils l’ampleur du phénomène ?

Les chiffres officiels ne sont que très fragmentaires. Quand ils parlent de 4 millions d’infractions, les enquêtes de victimisation de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales en dénombrent 12 millions. Une femme violée sur dix porte plainte. La réalité des enquêtes de victimisation, c’est 13 000 vols, 2 000 agressions et 200 viols par jour.

Les projets de réforme du ministre de l’Intérieur peuvent-ils permettre plus de transparence ? S’agit-il seulement de masquer son piètre bilan comme l’en accuse la droite ? On peut mettre trois actes au crédit de Manuel Valls : la suppression du “récépissé” de contrôle d’identité, la fin de l’hémorragie des services de police, la fin de l’absurde politique du chiffre. Mais Valls est avant tout un VRP de la fermeté sans échantillon dans sa mallette, comme bien d’autres avant lui. La France n’a pas besoin d’un ministre qui se rend au chevet d’un délinquant parce que celui-ci s’est fait bobo en fuyant la police, comme récemment à Villiers-le-Bel, ou qui va réconforter l’amicale des charcutiers parce qu’un charcutier s’est fait voler une saucisse. Chirac faisait tout ça très bien, on connait son bilan en matière de sécurité.

Les discours et les postures ne tiennent plus, il faut des actes, dépassant de loin le seul rôle d’un ministre de l’Intérieur. Il faut notamment se demander sans détour qui sont les criminels et pourquoi ils persistent souvent à l’être après avoir été confrontés à la justice. Car qui dit Manuel Valls dit Christiane Taubira. D’un côté le discours martial, de l’autre la suppression de la rétention de sûreté, des peines plancher, des audiences correctionnelles pour mineurs…
L’insécurité est depuis longtemps un théâtre de politiciens. Mais dans les coulisses, derrière l’échec de la droite et de la gauche, il n’y a pas qu’un “sentiment”, il y a des victimes, nombreuses et réelles.

Laurent Obertone va publier le 17 janvier La France Orange Mécanique, un ouvrage édifiant sur l’insécurité en France

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