Doit-on enfin faire l’inventaire du “Delorisme” ?

Jacques Delors, a suggéré, vendredi 28 décembre, au Royaume-Uni de quitter l’Union européenne, face à son hostilité au processus d’intégration dans l’UE. L’ancien président de la Commission européenne,  avait  également déclaré dimanche 23 décembre :  “Aujourd’hui, c’est simple : les Européens ont le choix entre la survie ou le déclin”. Une manière de dramatiser l’enjeu alors que la zone euro traverse une grave crise. Mais n’a-t-il pas, lui aussi, une part de responsabilité dans cette situation ?

Analyse et débat pour le site d’information Atlantico avec l’économiste Jean-Luc Gréau, le journaliste Henri de Bresson, ainsi que les politologues Gérard de Bossuat, Mathieu Vieira et Fabien Escalona.

delors

Entretien mené par Alexandre Devecchio

 Jacques Delors, l’ancien président de la Commission européenne, a montré, vendredi 28 décembre, la voie de la sortie de l’UE au Royaume-Uni, estimant que les Britanniques “s’intéressent seulement à leurs intérêts économiques”. Mais paradoxalement, les excès de l'”Europe-néolibérale” que Jacques Delors repproche aux conservateurs anglais ne sont-ils pas également nés d’une génération de leaders venus, comme lui, de la social-démocratie ?

Mathieu Vieira et Fabien Escalona : Il faut distinguer deux phases de la construction européenne. La première concerne la signature du traité de Rome en 1957 et les deux décennies qui s’ensuivirent. Certains considèrent que la logique néolibérale était en fait présente dès cette époque, viciant ainsi les fondements même du processus d’intégration communautaire. Que l’on adhère au pas à cette thèse, il faut souligner que la part des sociaux-démocrates dans ce processus a été mineure. La majorité des élites et des partis de gauche de l’époque restait méfiante vis-à-vis d’un projet qui leur semblait menacer l’intégrité des Etats sociaux édifiés et/ou consolidés après la guerre. Même si quelques individualités comme le belge Paul-Henri Spaak se sont illustrées par leur euro-enthousiasme, le projet communautaire est surtout le résultat d’une alliance entre les démocrates-chrétiens et les libéraux.

La deuxième phase est celle qui court des années 1980 à aujourd’hui. Dans le jargon des politistes, c’est celle où l’intégration négative prend clairement le pas sur l’intégration positive. L’intégration négative, ce sont tous les dispositifs institutionnels et juridiques qui vont renforcer et pérenniser la mise en concurrence des systèmes socio-productifs européens. L’intégration positive, ce sont les harmonisations encadrant cette compétition et s’imposant aux acteurs privés : elles sont beaucoup plus délicates à obtenir, surtout dans les domaines-clés pour une politique sociale-démocrate (fiscalité, emploi…). Le rôle des sociaux-démocrates va se révéler beaucoup plus important dans cette seconde phase que dans la première, que l’on pense à celui joué par Mitterrand et Delors, ou bien par les exécutifs européens majoritairement “roses” au tout début des années 2000, quand a été adoptée la stratégie de Lisbonne.

Cela dit, il serait ridicule de les rendre seuls responsables de ce que vous nommez les “excès de l’Europe néolibérale”. Cette remarque vaut surtout pour toute la période qui s’étend de la décennie 1980 à la mi-temps des années 1990 : le rapport de forces était clairement en faveur des conservateurs, soutenus dans leur offensive anti-keynésienne par la Commission européenne et la Cour de justice des communautés européennes.

Gérard Bossuat : Il serait bizarre de faire un procès en néo-libéralisme à la social-démocratie. Trois moments sont à considérer. Les années 50 et les années Delors (1985-1995), puis la situation d’aujourd’hui. L’histoire et le temps présent. L’Europe unie, première manière, est née le 9 mai 1950 sous les auspices des Chrétiens-démocrates: Robert Schuman, membre du MRP, Konrad Adenauer, CDU, Alcide de Gasperi, Démocrate-chrétien. Seul Monnet n’est pas encarté ni dans la démocratie chrétienne ni dans le parti socialiste. Les traités de Rome de 1957 sont négociés par des démocrates-chrétiens et par plusieurs socialistes, Paul-Henri-Spaak et Guy Mollet entre autres. Dans les années cinquante la question était de faire sortir l’Europe des économies administrées d’après-guerre, de créer une union douanière et de définir des politiques communes, projet qui réunit des leaders démocrates-chrétiens, socialistes et libéraux modérés de droite.

Le néo-libéralisme en Europe est mis à l’ordre du jour avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher qui tente de faire des adeptes sur le continent. Il se trouve que Jacques Delors, socialiste, est choisi comme président de la Commission européenne avec l’appui de Margaret Thatcher, qui le regrettera bien vite. Certes il y a plus à gauche que lui, mais il est socialiste et il a fait prendre par Mitterrand le tournant de la rigueur budgétaire et de l’ouverture libérale, ce qui n’a rien à voir avec le néo-libéralisme de Margaret Thatcher. Son apport fondamental est d’avoir fait accepter en 1985 par les Etats membres de la Communauté européenne un programme destiné à achever le marché commun autrement dit à supprimer les obstacles aux échanges intérieurs. Le « Livre blanc sur l’achèvement du marché intérieur » approuvé aussi par le commissaire européen chargé du marché intérieur, Lord Cockfield, un conservateur proche de Margaret Thatcher, entendait éliminer les contrôles aux frontières intérieures qui avaient survécu à l’union douanière. Les secteurs visés par le livre blanc concernaient la libre circulation des services (banques, assurances transferts de capitaux, informatique, audiovisuel), l’abolition des restrictions quantitatives sur les transports de marchandises, la libération des services du transport des passagers. Il était prévu de réaliser enfin le libre établissement des professions libérales. La question de l’harmonisation fiscale (taux de TVA) était posée mais pas résolue. Environ 300 directives et règlements du Conseil furent élaborés pour une mise en place avant fin décembre 1992. Le Livre blanc et ses 300 propositions ont été pris au sérieux par les opinions publiques européennes. Jacques Delors déclara en juin 1987 : « J’ai choisi cette finalité d’un grand marché sans frontières et proposé au Parlement européen, en janvier 1985, puis aux chefs d’État et de gouvernement, de supprimer d’ici à 1992 tous les obstacles à la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux dans la Communauté, de réaliser ainsi un espace économique sans frontières, un véritable marché domestique de 320 millions de consommateurs qui serait le plus puissant du monde ».

Delors réussit son projet de marché intérieur ce qui était conforme aux intentions des traités de Rome et à la volonté populaire européenne. Quel serait le rapport avec l’Europe néo-libérale d’Angela Merkel (CDU), de Mario Monti (indépendant), d’Antónis Samarás (ND), de Mariano Rajoy (Alliance populaire) ? Le projet de Delors avait une finalité de relance économique saine et de promotion d’une Europe sociale que l’on ne trouve pas dans les programmes d’austérité actuelle. Il lança aussi le projet d’Union économique et monétaire qui permit la création de l’euro. L’expression de la pensée de Jacques Delors, une sorte de testament politique sur l’état de l’Union et de l’idée d’intégration, est contenue dans un document proposé au Conseil européen de Bruxelles, le 29 octobre 1993. Intitulé Croissance, compétitivité et emploi : les défis à relever pour entrer dans le xxie siècle. Delors proposait la mise en œuvre d’un programme de quatorze grands travaux prioritaires, parmi lesquels le développement d’un réseau de trains à grande vitesse ou encore les autoroutes de l’information. Il ne fut pas financé par les Etats. Pragmatique plus que théoricien, Delors demandait une modération salariale et la flexibilité de l’emploi, la révision du financement de la solidarité, la création de nouveaux emplois dans l’environnement et les services aux personnes ou encore le renforcement de la formation professionnelle et la réalisation des grands réseaux européens de transports, d’énergie et de télécommunications. Ce n’était pas la politique néo-libérale de Margaret Thatcher.

Les leaders venus de la social-démocratie auraient-ils été portés aux excès du néolibéralisme ? Cette question, simpliste, établit une confusion entre néolibéralisme et flexi-sécurité ou recherche de la confiance des acteurs économiques et des citoyens proposée par les sociaux démocrates suédois et britannique, Håkan Juholt et Ed Miliband[1]

Dans une interview précédente accordée au Parisien magazine le 12 décembre 2012, Jacques Delors attribuait les difficultés actuelles de l’UE à la mondialisation et à la crise financière. Mais, pendant son long mandat de président de la Commission européenne, a notamment eu lieu la signature des accords de Schengen (juin 1985) et surtout l’adoption de l’Acte unique européen (1986) qui consacre la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux. La chute du mur de Berlin, un contexte politique de reaganisme et de thatchérisme ont aussi fortement contribué à rallier l’Europe sous une seule et même identité : celle du respect de la libre concurrence. Jacques Delors (et la social-démocratie) n’est-il pas lui-même en partie responsable de cette “Europe de la dérégulation” qu’il dénonce à demi-mots ?

Mathieu Vieira et Fabien Escalona : Encore une fois il serait simpliste d’imputer à Jacques Delors la responsabilité de l’ “Europe de la dérégulation”. Sa trajectoire personnelle doit être réinsérée dans la conversion générale de la famille sociale-démocrate à la construction européenne, qui doit être expliquée. Cette évolution stratégique majeure est à rapprocher de l’expérience du gouvernement socialiste français en 1982-83. Le tournant de la rigueur qui est alors engagé consacre l’échec du keynésianisme dans le cadre de l’Etat-nation. Dès lors, les sociaux-démocrates vont formuler un projet “euro-keynésien” : il s’agit de la projection à l’échelon européen d’un paradigme économique devenu inopérant à l’échelon national, en partant du postulat que le nouvel échelon sera plus pertinent pour faire face à la globalisation. L’approfondissement de l’intégration européenne apparaît ainsi comme le palliatif à la défaite de la social-démocratie face au capitalisme entré dans sa phase néo-libérale.

Le problème, c’est qu’au lieu d’avoir une Europe pour dompter le marché, les citoyens se sont retrouvés d’abord face à une Europe pour servir le marché, avec l’Acte unique et le Traité de Maastricht. Ensuite, l’objectif de bâtir une Europe politique et sociale a sans cesse été renvoyé au lendemain. Pour interpréter ce qui s’est passé, Jean-Pierre Chevènement a parlé du “pari pascalien” de François Mitterrand. Dans nos travaux, nous préférons parler de “pacte faustien” : en cherchant à retrouver des marges de manœuvre par la construction européenne, les sociaux-démocrates ont légitimé un cadre institutionnel qui n’était pas favorable à leurs politiques traditionnelles. Qu’il ait été possible ou non de faire autrement, ils en paient aujourd’hui les conséquences.

Henri de Bresson : Jacques Delors constate dans son interview que la mondialisation “perturbe les Européens, qui ont le sentiment que les décisions leur échappent”. Difficile de dire le contraire tant il est flagrant que le nouveau rapport de force économique, politique, démographique mondial a bouleversé nos sociétés et les oblige à trouver de nouvelles ressources pour affronter cette compétition qui a des conséquences évidentes sur leur modèle social. Le grand marché, l’abolition des frontières, et pour finir l’euro avaient précisément pour objectif d’anticiper sur ces développements qui sont allés beaucoup plus vite que d’aucuns l’avaient imaginé. “Quand la Chine s’éveillera” d’Alain Peyrefitte, remonte à 1973 seulement.

L’histoire dépasse les anticipations des Delors, Kohl, Mitterrand, Genscher, de ceux qui portent à l’époque la relance de l’Europe dans une alliance entre sociaux démocrates et chrétiens démocrates. L’Union soviétique, le communisme s’effondrent trois ans seulement après la signature de l’acte unique dont la mise en œuvre n’en était qu’à ses balbutiements, entrainant la Chine à son tour à s’ouvrir, ouvrant la porte grande ouverte au succès des théories néo-libérales de la droite reaganienne et thatchérienne. Personne n’avait prévu une telle rapidité de changements. Il a fallu bâtir ce marché unique dans une histoire en marche forcée qui bousculait les Etats européens, pris entre leur attachement à leur souveraineté et le sentiment confus que seuls il n’y arriverait pas. Cette schizophrénie a empêché l’Union européenne de se développer de manière cohérente, comme on le voit aujourd’hui avec la crise d’une union monétaire dont la construction a été incomplète. Ce n’était pourtant pas faute d’avertissements. Jacques Delors a raison de rappeler que ses appels à compléter le marché unique par une politique de grands travaux d’intérêt collectif n’ont pas été suivis.

Jean-Luc Gréau : Il aura fallu près de cinq années pour qu’on commence à admettre que la crise actuelle est, dans son principe, une crise de la mondialisation. Cette crise a eu une dimension financière mais aussi industrielle. Quelque dix millions d’emplois ont été détruits dans les secteurs manufacturiers en Occident. Cependant, Jacques Delors, fidèle à un procédé de diversion qu’il n’a jamais cessé d’appliquer, laisse entendre que le séisme a pour origine principale le manque de régulation du secteur financier. Or, l’excès des dettes contractées par les ménages aux Etats-Unis et dans d’autres pays, qui a fini par faire imploser de nombreuses banques en 2008, avait constitué une solution palliative à ce qui est au tréfonds de la crise, la déflation des salaires dans la majeure partie de l’Occident, déflation des salaires qui résulte à la fois de la pression des actionnaires de marché sur les entreprises et de la mise en concurrence des territoires sous l’angle du coût du travail. C’est ce facteur discret qui a conduit au séisme. La dérégulation financière a facilité l’accumulation des dettes sans en être la cause première.

Simultanément, Jacques Delors ne nous dit rien de la falsification des comptes de la Grèce ou de l’orgie de crédit dans des pays comme l’Espagne ou l’Irlande, pourtant placés sous la supervision directe de la Commission européenne et de la BCE. Ces errements aux conséquences dramatiques pour les Etats et les peuples concernés incriminent l’impéritie ou l’incompétence des dirigeants de Bruxelles et de Francfort.

Mais la critique la plus forte se situe dans votre question. Oui, Jacques Delors a été un des apôtres et des artisans de la déréglementation. La Commission européenne applique aujourd’hui avec ténacité la méthode “delorienne” par excellence qui consiste à transférer méthodiquement vers l’échelon bruxellois les pouvoirs économiques et financiers des Etats afin de les priver de leur autonomie d’action. Mais afin justement d’empêcher toute remise en cause importante des principes de liberté de circulation qui sont désormais sacralisés.

Faut-il faire un inventaire du “Delorisme” et plus largement de la social-démocratie européenne ?

Henri de Bresson : Le delorisme est inséparable de Mitterrand et Kohl, un socialiste et un chrétien-démocrate. C’est surtout le symbole d’une période de la construction européenne où la Commission a joué véritablement son rôle de chef de chantier, avec l’appui de Paris et Bonn, ce que n’ont plus pu assumer les successeurs de Jacques Delors, les Britanniques veillant au grain.

Mathieu Vieira et Fabien Escalona : Quiconque voudrait faire le procès de Delors ou celui de la social-démocratie est aujourd’hui assez libre le faire. Mais revenir sur ce passé n’est pas très productif s’il s’agit juste d’accabler les acteurs de l’époque. Ça l’est beaucoup plus s’il s’agit de pointer les impensés contemporains de la nouvelle social-démocratie, qui ont évidemment à voir avec sa trajectoire historique, comme la dépendance du projet social-démocrate envers la croissance quantitative de l’économie capitaliste ou les limites et les camouflets infligés à la souveraineté populaire. Pour enrayer sa crise, elle doit résoudre au moins cinq dilemmes : ceux de son projet (quelle alternative crédible au néolibéralisme ?), de son électorat (quelle coalition électorale majoritaire et stable ?), de son organisation (comment relayer les attentes populaires et renouveler la forme partidaire ?), de son environnement institutionnel (accepter ou contester les institutions existantes ?), et de l’unité de sa famille (quelle stratégie commune dans l’UE à 27 ?).

Jean-Luc Gréau : Les pères de l’Europe étaient des sociaux démocrates et des démocrates chrétiens. Or, Jacques Delors est issu des deux familles politiques qui ont lancé le projet européen. Il pourrait donc incarner une double fidélité à l’esprit qui a animé les Robert Schumann, Paul-Henri Spaak, Alcide de Gasperi, Konrad Adenauer. Ces personnalités politiques entendaient ouvrir la voie à une coopération des Etats, des entreprises et des peuples. Et il est significatif que l’Euratom et la CECA aient constitué les premières ébauches de la future Europe.

Avec Jacques Delors et ses semblables, au contraire, ce sont l’élargissement et l’intégration qui deviennent les maîtres mots. Elargissement inconditionnel qui empêche l’Europe de se définir à partir d’une assise territoriale stable et cohérente. Intégration juridique qui aliène la capacité d’action des Etats. Le double mouvement n’a pas de cesse en dépit de la crise. L’UE accueillera la Croatie en 2013. Le dernier sommet conclu le 12 décembre ouvre un nouveau domaine à l’intégration.

Or, tandis que le double mouvement d’élargissement et d’intégration se poursuit sans obstacles apparents, les grands Etats européens sont aux prises avec les contraintes nées de la globalisation. Chaque pays tente de trouver une voie d’insertion réussie dans la compétition mondiale. Et c’est ainsi que l’Angleterre a développé et protégé les activités de la City qui s’adosse à un paradis fiscal. C’est ainsi que l’Allemagne a choisi de réduire les coûts de sa puissante industrie. Dans ce contexte, la couleur politique des grands décideurs étatiques n’a plus guère d’importance. Tony Blair a entériné le Big Bang thatchérien qui a déréglementé l’ancienne City. Gerhardt Schröder a supervisé les accords Hartz qui ont permis d’accroître sensiblement, sans contrepartie, la durée du travail dans les secteurs privé et même public en Allemagne.

Nous sommes donc en présence d’une forte contradiction. D’un côté, une fuite en avant vers plus d’Europe, avec l’alibi du mieux d’Europe. De l’autre côté, des politiques opportunistes d’ajustement à la mondialisation. Comment la contradiction se résoudra-t-elle ?

Gérard Bossuat : L’inventaire du Delorisme n’a rien d’inconvenant si l’on ramène bien les termes de l’examen aux situations de l’époque considérée. Delors est un « ingénieur social » attentif à la conjoncture. Il répond donc à des situations concrètes, inscrites dans un temps donné. IL ala conviction que le service des citoyens passe avant celui de la finance.

L’Europe s’est construite en grande partie sous l’impulsion des sociaux-démocrates qui à la base voulait créer une Europe sociale. Aujourd’hui, c’est une vision néo-libérale qui semble l’avoir emporté. Les sociaux-démocrates sont-ils victimes d’un rapport de force qui leur est défavorable ou se sont-ils convertis au libre-échange débridé ?

Henri de Bresson : L’idée européenne a été portée principalement à la sortie de la guerre par les chrétiens démocrates, en France par le MRP, soutenu il est vrai par la SFIO, contre les communistes et les gaullistes. Les sociaux démocrates allemands sont restés très longtemps en retrait, y voyant une entreprise de droite pouvant être un obstacle à la réunification allemande. Il a fallu attendre le chancelier Schmidt dans les années 70 pour qu’ils changent de fusil d’épaule.

La grande époque social-démocrate de l’Europe, au tournant des années 2000, n’a pas permis de marquer l’Union européenne : les sociaux-démocrates étaient trop divisés. Tony Blair et sa troisième voix, inspirée par le néo-libéralisme ambiant, a été pris pour modèle par le chancelier allemand Gerhard Schröder et l’italien D’Alema, au grand dam des socialistes français de Lionel Jospin. La rupture a été durable, offrant un boulevard à la droite dans la négociation des traités européens. Cette période est en train de se refermer.

Mathieu Vieira et Fabien Escalona : Nous avons déjà souligné que les partis sociaux-démocrates n’ont pas toujours été euro-enthousiastes, et qu’un rapport de force défavorable après l’échec du keynésianisme les a conduits à une sorte de “pacte faustien”. A partir de là, on peut ajouter deux éléments importants. Premièrement, leur conversion au projet communautaire ne s’est pas accompagnée d’une réflexion sur la nature des institutions européennes, semblable à celle qu’ont eue les socialistes français sur la Vème République (pour finalement accepter sa logique). Quitte à en tirer des conclusions douloureuses, les sociaux-démocrates européens auraient en effet dû se poser cette question : une alternative sociale-démocrate est-elle possible dans un système institutionnel conservateur, qui ne favorise pas un traitement partisan des enjeux européens ? Cela aurait évité bien des illusions sur la thématique de l’Europe sociale.

Deuxièmement, le vrai “ratage” est celui de la fin des années 1990, lorsque les sociaux-démocrates étaient nettement majoritaires au Conseil européen. Cette fois-ci, l’argument du rapport de force ne fonctionne plus aussi bien : ils avaient bien une fenêtre d’opportunité sans précédent pour imposer un agenda européen social-démocrate, et ne l’ont pas fait. En grande partie parce que la majorité de ces sociaux-démocrates étaient en fait acquis à des conceptions davantage sociale-libérales (pour aller vite) qu’euro-keynésiennes.

Gérard Bossuat : Il faut distinguer entre ce que propose la Commission – ce que proposait Delors en 1992- (voir plus haut)- et ce qu’ont décidé les Etats. Il est toujours curieux de relever cette confusion sur le rôle des institutions communautaires. On ne prête qu’aux riches, dit-on, en l’occurrence à Delors, mais les Etats ont refusé de financer la politique de grands travaux destinés à lutter contre le chômage. Quand l’Europe est sociale-démocrate elle tente de faire une politique conforme à ses fondamentaux, quand elle est partagée, généralement le rapport de force va en faveur du libéralisme.« L’Europe rose » n’a duré que deux ans (1997-1998). Le modèle social-démocrate de Tony Blair, un social-libéralisme a-t-on dit, les pratiques politiques de Gerhard Schroeder ou des pays scandinaves, le « socialisme moderne » de Lionel Jospin, d’inspiration néo-keynésienne[2] ont introduit des référents politiques plus complexes que les slogans du néo-libéralisme. L’Europe sociale, la régulation de l’économie de marché restent un objectif de la social-démocratie européenne qui sait bien qu’elle ne peut exister sans une économie raisonnablement ouverte.

Jean Monnet a fait le pari que créer une union économique suffirait à engendrer la paix et la prospérité. Son intuition était-elle vraiment la bonne ? N’a-t-on pas oublié de penser des mécanismes pour rendre cette zone économique homogène ?

Mathieu Vieira et Fabien Escalona : Tout d’abord, la vision de Monnet et des cercles fédéralistes n’était pas le seul moteur de la construction européenne, puisqu’il faut y ajouter les visées stratégiques des Etats-Unis, de la France et de l’Allemagne. C’est notamment ce que rappelle Perry Anderson dans son ouvrage Le Nouveau Vieux Monde. Il y explique aussi que ce qui est révélateur dans la trajectoire personnelle de Monnet, c’est sa relative indifférence au cadre de l’Etat-nation : en effet, jusqu’au milieu des années 1970, les peuples ne sont pas démocratiquement impliqués dans le processus d’intégration européenne. C’est un problème toujours non résolu à notre sens. Or, l’absence d’une véritable communauté politique européenne est directement liée aux difficultés à “homogénéiser” l’UE économiquement : une telle tâche requiert un degré de solidarité difficilement envisageable entre des corps sociaux à la souveraineté limitée et divisée !

Henri de Bresson : On a souvent dit que les pères de l’Europe auraient bien commencé par la culture. Mais que leur intuition était d’amorcer le chemin vers “une fédération européenne” – selon les termes de la déclaration Schuman de 1950 – en mettant l’accent sur la mise en commun des ressources essentielles au redémarrage de l’économie européenne de l’époque, le charbon et l’acier. C’était un pari sur une solidarité de base, entre pays détruits par la guerre, mais qui avaient besoin de temps pour trouver le chemin d’une solidarité politique. Ce qu’est venu confirmer trois ans plus le rejet par la France de la Communauté européenne de défense.

Jean-Luc Gréau : S’appesantir sur la personnalité présumée de Jean Monnet n’aide pas beaucoup à résoudre l’imbroglio économique, monétaire, financier et politique actuel. L’Europe a été portée sur les fonts baptismaux par des hommes de bonne volonté dont j’ai donné le nom. On ne pouvait préjuger de ses orientations futures à partir de la personnalité de tel ou tel.

Les pères fondateurs ont d’abord voulu que les Européens se mettent à travailler ensemble, à coopérer, comme dans ces organismes qu’étaient la CECA et l’Euratom, illustrations d’une volonté commune dans l’acier, le charbon et l’atome. Il suffit de voir que l’acier européen est aujourd’hui délocalisé ou transféré aux mains d’actionnaires non européens et que le nucléaire est aux trois quarts banni du Vieux Continent pour mesurer le renversement de perspectives entre l’Europe du départ et la nôtre.

Cependant, votre question a le mérite de soulever le point de savoir si une “petite” Europe, s’appuyant sur la paix entre ses membres, n’aurait pas mieux agi en se dotant d’une diplomatie et d’une défense communes plutôt que de se lancer dans une entreprise de développement prioritaire de ses échanges commerciaux. Il est permis de le penser.

La politique commerciale, qui doit mêler protection et ouverture, est une manifestation de la souveraineté. Si les Européens s’étaient dotés d’une diplomatie et d’une défense commune, ils auraient constitué une entité politique susceptible de mettre en œuvre une politique de protection adaptée aux circonstances. Mais l’Europe de Bruxelles est celle du désarmement général et unilatéral en tout domaine. Elle a signé un accord de libre-échange déséquilibré avec la Corée du Sud, elle en prépare d’autres avec le Japon, l’Inde, les puissances nord américaines, la Chine enfin ! Tout cela se fait et se prépare sans que les populations aient à en connaître.

Le silence de Jacques Delors sur ces questions signifie sans doute qu’il approuve la fuite en avant libre-échangiste de l’Union. S’il se présente en chattemite devant nous, c’est pour aider l’entreprise néolibérale européenne à se maintenir sur sa trajectoire.

Gérard Bossuat : Le rappel de l’action de Jean Monnet a le mérite de faire prendre conscience que le processus d’unité, fondé uniquement sur des unions sectorielles (CECA par exemple, union douanière, union économique et monétaire), comme l’avait proposé Monnet dès 1950, a des limites. L’Europe a besoin d’un projet politique, d’un avenir qui puisse enthousiasmer les Européens. Une nuit du 4 août[1] est indispensable pour réveiller l’Europe alors que le monde entier a de moins en moins besoin d’elle. Cet avenir peut prendre la forme d’un gouvernement commun, contrôlé évidement par le Parlement et par les États selon des règles qui ne font pas encore l’unanimité. Delors parlait de survie ou de déclin pour l’Europe. Il a raison !
[1] Voir Antoine Bargas, « Convergences sociales-démocrates anglo-suédoises, Recréer la confiance sociale, renouveler l’économie », note n° 7/2011, Juillet 2011, Eurocité.

[2] Alain Bergounioux et Daniel Cohen, Le Socialisme à l’épreuve du Capitalisme, Fayard, 2012

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