Procès civil avec Nafissatou Diallo : DSK a-t-il jamais eu la stature d’un homme d’Etat ?

Les avocats de Dominique Strauss-Kahn et de Nafissatou Diallo se  retrouvent ce lundi dans un tribunal du Bronx. Un accord financier à la teneur  confidentielle pourrait signer la fin de la saga judiciaire de l’affaire du  Sofitel de New York. Et si DSK n’avait jamais eu la dimension nécessaire pour postuler à la magistrature suprême. Yves ThréardThomas Guénolé, David Valence en débattent pour le site d’inforamtion Atlantico.

DSK

Entretien mené par Alexandre Devecchio

Les avocats de Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo présentent ce lundi au tribunal de New-York l’accord financier mettant fin à la procédure judiciaire civile dans l’affaire du Sofitel. Le retour de DSK en politique paraît aujourd’hui peu probable. Selon vous, DSK a-t-il jamais eu la stature d’un homme d’Etat ?

Thomas Guénolé : Sous l’angle de la compétence, oui. Son bilan de ministre de l’Economie du temps de Lionel Jospin ou son bilan de directeur du FMI l’attestent. Sous l’angle de son rapport aux femmes dans le cadre professionnel, non. Prenons l’exemple de l’affaire Piroska Nagy (ndlr : En 2008, la liaison extra-conjugale entretenue par Dominique Strauss-Kahn avec une de ses collaboratrices du FMI défrayait la chronique. Piroska Nagy, économiste hongroise, et ancienne responsable du pôle Afrique du Fonds, avait confirmé avoir été brièvement la maîtresse du Français). Son comportement envers ses collaboratrices féminines était inapproprié.

Yves Thréard : Quand on parle a posteriori et en connaissant sa vie privée, celle d’un libertin, on se dit qu’il était impossible que DSK devienne président de la République. Mais si on exclut cet aspect, oui, Dominique Strauss-Kahn est bien un homme d’Etat : c’est un homme tenace qui a des idées et de l’expérience. Il a aussi beaucoup de charisme. Il a un renouvellement en tête de la vulgate socialiste. Enfin, il a la compétence économique. Il ne faut pas oublier qu’il a été un bon ministre des Finances lorsqu’il occupait ce poste (ndlr: de 1997 à 1999). A plus d’un titre, on peut donc dire qu’il avait la stature pour exercer la plus haute fonction de l’Etat.

David Valence : L’itinéraire de Dominique Strauss-Kahn est relativement atypique, à gauche, dans sa génération, et au niveau de responsabilités qu’il a exercées. Car enfin, ce qui caractérise la gauche de gouvernement depuis la présidence de François Mitterrand, c’est l’empire des énarques sur les postes de responsabilité. Un seul exemple : en 2006, sur trois participants à la primaire socialiste, deux (Laurent Fabius, Ségolène Royal) étaient anciens élèves de l’ENA ; en 2011, la compétition pour porter les couleurs du Parti socialiste et du Parti radical de gauche s’est jouée, pour l’essentiel, entre deux énarques (Martine Aubry et François Hollande). Et les cabinets ministériels se sont “ré-énarchisés” depuis que la gauche est revenue au pouvoir, par rapport à la présidence Sarkozy.

Cette surreprésentation de la haute fonction publique dans les élites politiques n’est pas propre à la gauche, mais elle y est plus marquée qu’à droite. Pourquoi ? Sans doute parce que la gauche de gouvernement avait besoin, dans les années 1980-1990, de donner des gages sur sa crédibilité, et valorisait donc ceux de ses responsables politiques qui avaient les CV les plus “rassurants” et les moins marqués par l’idéologie ; ajoutez à cela l’ambition de jeunes hauts fonctionnaires soucieux de “passer en politique” à la fin des années 1970, et qui ont alors compris qu’à droite les places étaient prises, et la gauche accéderait bientôt au pouvoir ; enfin, il existe peut-être une sorte de “préférence sociologique” des hauts fonctionnaires, révélatrice de celle des salariés du public dans leur ensemble, pour la gauche.

Bref, Dominique Strauss-Kahn n’avait pas le profil de ceux que l’on considère comme des “hommes d’Etat”, dans sa génération, à gauche. Il appartenait à la famille très réduite des universitaires passés en politique, et des économistes, qui plus est. Avec Raymond Barre, il est du reste le seul universitaire qui ait pu sérieusement envisager d’accéder à la présidence de la République, depuis 1958. Mais la question que vous posez est aussi de définition : qu’est-ce qui fait qu’on dit d’un responsable politique qu’il est “un homme d’Etat”? Une certaine expérience dans l’exercice de responsabilités politiques nationales et probablement le courage de déplaire à sa propre famille de pensée en faisant des choix difficiles, dictés par des considérations autres qu’idéologiques : telles sont les deux caractéristiques de base de ce qu’on appelle, en France, un “homme d’Etat”. Dominique Strauss-Kahn réunissait ces deux qualités. Mais il lui manquait peut-être cette capacité d’auto-contrainte, cette dimension sacrificielle que les Français attendent de plus en plus des hommes politiques, et à plus forte raison de ceux qu’ils considèrent comme des “hommes d’Etat”.

Son expérience internationale à la tête du FMI était-elle un atout ?

Thomas Guénolé : Indiscutablement, oui. Son envolée dans les sondages en vue de l’élection présidentielle de 2012 a d’ailleurs démarré à compter de sa nomination à la tête du FMI. Il avait déjà, auparavant, une réputation de haute maîtrise des questions de politique économique. Accéder à cette fonction de régulation internationale peu de temps avant le début de la crise généralisée du système économique et financier avait fortement consolidé cette réputation, et en conséquence, accru encore son hégémonie dans les intentions de vote

Yves Thréard : Oui, son expérience à la tête du FMI était un atout incontestable. Je fais néanmoins partie de ceux qui pensaient qu’il pouvait être battu à la primaire socialiste par François Hollande parce qu’il avait deux ou trois défauts qui, à mon avis, déplaisaient aux Français, de droite comme de gauche. Le premier est qu’il ressemblait trop à Nicolas Sarkozy : il y avait le côté “bling-bling” avec sa femme, une certaine aisance et son rapport à l’argent qui pouvait gêner. La deuxième chose est le caractère un peu libertin de l’individu, même si on ne l’imaginait pas à ce point. La troisième chose, parce que c’eût été une première, est qu’il est juif. Cela aurait pu être un handicap.

David Valence : Oui et non ! Ses responsabilités au Fonds monétaire international l’avaient écarté du quotidien de la vie politique française. Il occupait une position surplombante, lointaine, donc aimable pour l’opinion publique. Il avait surtout évité de tremper dans le bourbier du congrès de Reims, dont Ségolène Royal et même Martine Aubry sont sorties durablement abîmées. Les Français aiment aimer ces personnalités-là, qui ont exercé d’importantes responsabilités politiques mais sont passées à des fonctions internationales ou à des engagements différents : ce fut le cas de Simone Veil, de Jacques Delors et même de Bernard Kouchner autrefois. C’est aujourd’hui vrai de Christine Lagarde. Est-ce à dire qu’ils auraient voté en masse pour Simone Veil, pour Jacques Delors (en 1995) ou pour Dominique Strauss-Kahn en 2012 s’ils avaient été candidats à l’élection présidentielle? Bien malin qui pourrait le dire !

Mais il est une chose certaine : les responsabilités internationales éloignent des partis politiques et de leurs militants ; elles éloignent des réunions publiques, des visites d’entreprises en difficulté ou au contraire en bonne santé ; elles éloignent des permanences où viennent vous voir des citoyens en difficulté, des inaugurations de commerces, de maisons de retraite ou des cérémonies patriotiques ; elles éloignent des contacts avec les élus locaux et nationaux. Bref, elles éloignent du “milieu” où un dirigeant politique nourrit ses intuitions sur l’état du pays et sur la vision à proposer aux électeurs. Il ne faut jamais sous-estimer cette part de l’expérience du “terrain” chez les dirigeants politiques, même si eux-mêmes la mettent excessivement en scène aujourd’hui : la part d’un Patrick Buisson dans la “droitisation” supposée de Jean-François Copé est par exemple surestimée, alors que président contesté de l’UMP, hier juppéiste, a surtout changé de braquet au contact de la réalité de la ville dont il est le maire, à savoir Meaux.

Je ne suis pas convaincu que, pour défaire Nicolas Sarkozy, Dominique Strauss-Kahn aurait donc eu des armes aussi efficaces que François Hollande pendant la campagne présidentielle. Il n’aurait pas pu attaquer le président sortant sur son “éloignement”, sa “distance” vis-à-vis des souffrances quotidiennes des Français, aussi bien qu’un président de Conseil général pouvait le faire. Il n’aurait pas pu attaquer le président sortant sur son rapport à l’argent, ses amitiés avec les grands patrons et son côté “bling-bling”. Le contraste entre Dominique Strauss-Kahn et un Nicolas Sarkozy aurait été moins grand qu’avec un François Hollande. Je pense, en dernière analyse, que Dominique Strauss-Kahn aurait été un adversaire plus facile pour Nicolas Sarkozy.

La vie privée que menait l’ex-président du FMI était-elle compatible avec les fonctions d’un homme politique de haut rang ?

Thomas Guénolé : Si l’on examine l’histoire politique récente, avoir une vie privée qui ne s’inscrive pas dans une stricte fidélité conjugale n’est pas rédhibitoire pour exercer des fonctions politiques éminentes. On peut songer à plusieurs précédents à la présidence de la République. L’idée très fortement ancrée dans la population française est que chacun fait ce que bon lui semble de sa vie privée. L’avenir politique de Dominique Strauss-Kahn n’a de fait été bloqué qu’à partir du moment où sont intervenues des accusations de relations sexuelles non consenties. Cela, en revanche, est rédhibitoire pour l’opinion publique.

Yves Thréard : Son rapport aux femmes aurait bien évidemment été incompatible avec les fonctions d’un homme politique de haut rang. On connaissait le libertin, le dragueur invétéré, mais pas l’homme violent dans ses rapports sexuels – ce que la justice n’a pas démontré, mais cela a été dit, véhiculé. Il avait lui-même reconnu que son rapport aux femmes était un problème. Il avait fait le tour des rédactions de gauche et avait dit : “J’ai trois problèmes : les femmes, et ça on m’y reprendra plus, ma judaïté et l’argent”.

David Valence : L’attitude des Français à l’égard de leurs responsables politiques a changé. Ils s’accommodaient autrefois du secret et d’une certaine légèreté de l’homme privé : je pense en particulier à François Mitterrand, à la fois libertin et assez peu “professionnel” dans son rapport aux dossiers, dont il goûtait surtout les aspects politiques. Jacques Chirac, malgré une ligne politique fluctuante, travaillait déjà beaucoup plus que François Mitterrand. Ce “professionnalisme” a été poussé à son paroxysme par Nicolas Sarkozy, qui concevait sa fonction de chef de l’Etat un peu comme certains grands patrons regardent la leur : avec ce mélange d’investissement forcené, de détermination et de professionnalisme qui autorise de mener un certain train de vie et d’avoir droit à certains avantages, privilèges. Dominique Strauss-Kahn goûtait visiblement ces avantages, et ces privilèges, car il estimait avoir le talent et l’intelligence suffisants pour les mériter. Mais il ne s’imposait peut-être pas toutes les contraintes qui vont avec les fonctions de premier plan. Il était trop jaloux de sa liberté pour pouvoir raisonnablement espérer devenir président de la République.

Dans des carrières où la contrainte est très forte, où les autres ont l’impression que vous leur appartenez, il est inévitable que certains cherchent à retrouver leur liberté dans l’excès, dans le danger. Dominique Strauss-Kahn était de ceux-là, et sa vulnérabilité l’aurait sans doute exposé à des pressions officieuses de la part de pays étrangers s’il avait été élu président de la République.

Son rapport à l’argent aurait-il pu être problématique surtout dans un pays comme la France ?

Thomas Guénolé : Cela n’aurait pas été bloquant, car Nicolas Sarkozy avait le même type de rapport à l’argent et cela ne l’a pas empêché d’être président de la République. Cela aurait en revanche sans doute nui à sa popularité et à son image : on peut songer, toujours en prenant l’exemple de Nicolas Sarkozy, à l’épisode du Fouquet’s.

David Valence : Je ne crois qu’il soit très différent sur ce terrain de Nicolas Sarkozy ou de Jean-François Copé. Pour eux, il est normal, ou du moins compréhensible, que les sacrifices consentis pour faire de la politique soient compensés par le pouvoir. Et comme, dans notre monde, le pouvoir ne se conçoit pas sans l’argent, … A cet égard, ils rompent une pudeur -ou une hypocrisie, comme on voudra- très liée à la culture catholique, où l’accumulation d’argent est nécessairement liée à un péché, à une origine diabolique, maléfique.

Etre élu président de la République nécessite une discipline de tous les jours, en particulier durant la campagne. DSK, connu pour son hédonisme, aurait-il pu se plier à cette discipline ?

Thomas Guénolé : C’est une question de motivation. Dès lors qu’il aurait décidé de faire les efforts nécessaires pour remporter la victoire, cette discipline personnelle de campagne électorale n’aurait pas nécessairement constitué un effort insurmontable.

Yves Thréard : Oui, je pense qu’il aurait pu se plier à cette discipline. Il serait rentré tard dans la campagne. Il partait de beaucoup moins loin que François Hollande qui a fait un véritable parcours monacal : maigrir, prendre de l’étoffe, montrer qu’il avait du charisme. Les sondages ont très rapidement placé DSK très haut. Il n’aurait peut-être pas passé la primaire socialiste, mais il avait tout de même pas mal d’atouts dans sa botte.

David Valence : Qui sait ? Mais on peut en douter, car il n’a pas même su se plier à la discipline attendue d’un candidat pressenti!

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