Faut-il se réconcilier avec l’Algérie à tout prix ?

François Hollande effectue ce mercredi sa première visite d’Etat en Algérie. Une partie des Algériens et de la classe politique espère que la France adressera des excuses officielles pour les “crimes” de la colonisation. La France doit-elle faire repentance ? Les historiens Daniel Lefeuvre  et Dimitri Casali débattent avec le journaliste algérien Ahmed Rouadjia  pour le site d’information Atlantico

Algé

Entretien mené par Alexandre Devecchio

Alors que François Hollande effectue sa première visite d’État en Algérie, une partie des Algériens espère que la France leur adressera des excuses officielles pour les “crimes” de la colonisation. Fin novembre, le ministre des Moudjahidines (Anciens Combattants), Mohamed Cherif-Abbas, a lui-même relancé le débat : “Nous n’avons nullement demandé à la France de nous indemniser mais de reconnaître
seulement les crimes qu’elle a perpétrés contre la population algérienne”. Concrètement, qu’est-ce que l’Algérie attend désormais de la France ? Quel est l’objectif visé ? 

Daniel Lefeuvre : Si le président algérien s’est, jusqu’à maintenant, gardé de demander à la France de faire acte de « repentance » pour les crimes qu’elle aurait commis en Algérie durant la période coloniale, en revanche, d’autres dirigeants algériens exigent un tel acte de contrition.

Ainsi, mardi dernier, le ministre des Mouhdjahidins, Mohammed Cherif Abbas, réclamait-il « une reconnaissance franche des crimes perpétrés » à l’encontre du peuple algérien. De son côté, le président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme, Farouk Ksentini avait déclaré, la veille, que « La colonisation a été un crime massif dont la France doit se repentir si elle envisage d’établir avec l’Algérie […] de véritables relations délivrées d’un passé tragique, dans lequel le peuple algérien a souffert l’indicible, dont il n’est pas sorti indemne et qu’il ne peut effacer de sa mémoire.»

Quand on connaît un tant soit peu le fonctionnement du pouvoir algérien, on ne peut pas imaginer que de tels propos aient été tenus sans l’aval du président Bouteflika. Cela révèle une forme de partage des rôles au sommet de l’Etat algérien entre, d’une part, un président qui souhaite l’essor de la coopération – notamment économique – avec la France, dont son pays a besoin et, d’autre part, le ministre des Moudjahidins et les représentants des associations mémorielles (en particulier la Fondation du 8 mai 1945), dont les discours sont surtout à destination intérieure.

Ces demandes réitérées de repentance ont, en effet, pour fonction première de tenter de détourner le peuple algérien des difficultés qui l’accablent depuis des décennies : chômage massif, touchant en particulier la jeunesse ; crise du logement ; délabrement des services publics scolaires et universitaires, de santé, de transport, etc. Difficultés qui témoignent de l’incurie et de la corruption du parti au pouvoir depuis 1962.

Cette exigence de repentance repose sur une histoire falsifiée de la colonisation française et du nationalisme algérien. Le but : légitimer le pouvoir accaparé par une fraction du FLN lors de l’indépendance de l’Algérie et jalousement conservé depuis.

Falsification de l’histoire coloniale présentée comme une entreprise génocidaire.

Certes, la conquête (1830-1849, 1857) puis la guerre d’Algérie (1954-1962) ont été des conflits meurtriers. Mais en aucun cas génocidaires, ni dans les intentions, ni dans les actes. Le simple constat que la population algérienne a triplé entre 1830 et 1954 (hors populations d’origine européenne et juive) en est la démonstration la plus indiscutable. Faut-il, par ailleurs rappeler, que lors des années de conquêtes, l’émir Abd-el-Kader s’est montré impitoyable à l’égard des tribus qui lui refusaient allégeance ou qui s’étaient rangées aux côtés de la France, n’hésitant pas à les combattre et à en exterminer les hommes – y compris les prisonniers !

Quant au bilan des pertes algériennes, lors de la guerre d’Algérie, il ne s’élève pas à un million, voire à un million et demi de « martyrs », comme l’histoire officielle algérienne s’évertue à en convaincre les Algériens, mais à 250 000 morts au maximum, parmi lesquels au moins 50 000 sont à mettre au compte du FLN : assassinats, en Algérie et en France, de militants nationalistes d’obédience messaliste ou supposés tels, assassinats d’Algériens refusant d’obéir aux ordres du FLN et de ceux favorables à la France, massacres de milliers de harkis, perpétrés pour la plupart au lendemain de l’indépendance, dans des conditions d’indicible horreur.

L’évocation par certains de « génocides culturels » relève, elle-aussi, de la propagande la plus grossière et non du constat historique. Jamais la France n’a tenté ni voulu empêcher la liberté du culte musulman et sa pratique. N’est-ce pas, au contraire, le seul pays à avoir acquis deux hôtels, l’un à Médine, l’autre à La Mecque, destinés aux pèlerins musulmans venus de son empire colonial ? Sous la colonisation, les Algériens n’ont pas cessé d’être des musulmans et ils ont pu, librement, s’adonner à leur culte et en observer les prescriptions – y compris lorsqu’ils ont été mobilisés dans l’armée française. Une telle tolérance religieuse existe-t-elle dans l’Algérie actuelle ?

Elle n’a pas, non plus, cherché à éradiquer la langue arabe, ni le tamazight, qui jusqu’à la fin de la période coloniale ont été les langues vernaculaires des populations locales. En revanche, c’est l’affirmation de l’arabité de l’Algérie, par le FLN – on se souvient de la déclaration de Ben Bella à l’aéroport de Tunis, le 14 avril 1962 : « Nous sommes arabes. Nous sommes arabes. Nous sommes arabes! » – qui a mis en péril la langue et la culture berbères.

Mais admettre ces réalités est impossible pour les dirigeants algériens, sauf à reconnaître qu’ils n’ont cessé de mentir et que le FLN a dû imposer son autorité – sa dictature – en usant aussi de la terreur contre le peuple dont il s’est proclamé l’unique représentant.

Ahmed Rouadjia : Ce qu’attend en vérité la majorité des Algériens de la visite de François Hollande, ce n’est pas “la repentance” que réclame cette “partie” d’ailleurs très minoritaire d’entre eux. Ce que la majorité espère de cette visite, c’est de faciliter la circulation entre l’Algérie et la France, autrement dit c’est d’assouplir les formalités pour l’obtention des visas qui permettrait aux algériens de se rendre en France à la fois en qualité de “touristes”, de visiteurs, d’étudiants, voire même de “travailleurs” ainsi qu’en qualité de “patients” pour se faire soigner dans les hôpitaux de France dont la renommée leur fait dire qu’ils sont capables de guérir l’inguérissable…

Le discours tenu sur la repentance, ils en ont cure, et n’intéresse qu’un lobby constitué par les Anciens Moudjahidines, une partie du FLN et d’arabo-islamistes crispés sur la question de la mémoire et qui ruminent leurs ressentiments envers la France prise globalement et sans nuance comme une nation foncièrement colonisatrice et qui serait la source principale des malheurs passés et présents des Algériens. La repentance n’est donc pas une exigence formulée par la majorité des Algériens qui, au fond souhaiteraient tourner la page, ni par l’Etat qui oscille parfois, il est vrai entre la demande de reconnaissance des crimes commis et l’ “oubli” des séquelles laissées par la colonisation, mais relève d’une demande récurrente de la part du lobby cité et dont l’un des porte-drapeau officiel est M. Chérif-Abbas, Ministre des Anciens Moudjahidine, soutenus par des anciens combattants de la guerre d’indépendance opposés depuis toujours aux déserteurs de l’armée française ( DAF), par des coteries bariolées d’arabophones formés de quelques poignées d’enseignants universitaires et de journalistes aigris et frustrés par leurs propres lacunes linguistiques, complexés, et qui se déterminent politiquement et idéologiquement par rapport aux francophones qu’ils qualifient sinon de “renégats”, du moins comme des personnes dont les sentiments et les idées sont complètement francophiles ou “extraverties”.

Pour ce qui concerne l’Algérie politique, la question de la repentance est fonction dépendante des conjonctures politiques des deux Etats ; si les contentieux sur les chapitres les plus sensibles – politique, économique et financier – sont surmontés par le dialogue ou les concessions mutuelles, l’Algérie politique se montre bien disposée à passer l’éponge sur les blessures du passé ; si, inversement, ces rapports se tendent et achoppent sur les problèmes de fond, alors la repentance est reconvoquée et devient, dans ce cas, pour le gouvernement algérien une arme, une sorte de chantage « sentimental » pour faire plier la France à ses exigences.

Un exemple illustre l’usage ambigüe, à double détente, de la notion de repentance. Ainsi en 2000, lors de sa visite officielle en France, le président Bouteflika avait tenu un long discours devant les députés de l’Assemblée nationale française, en présence du président Chirac, et dans lequel il demandait à la France de faire son repentir en reconnaissant publiquement les crimes qu’elle avait commis en Algérie. Mais douze ans plus tard, le même président Bouteflika s’était ravisé en proposant une autre manière de « ré-écrire l’histoire », une façon qui se veut apaisante et oublieuse des querelles de mémoire franco-algérienne : « Seule une lecture objective de l’histoire, avait-il déclaré, loin des guerres de mémoire et des enjeux conjoncturels, est à même d’aider les deux parties à transcender les séquelles du passé douloureux pour aller vers un avenir où règnent confiance, compréhension, respect mutuel et partenariat bénéfique » ( voir El Khabar et El Wtatan du 9 mai 2012). Ce discours s’adressait aussi bien aux Algériens qu’à la France, et le plus significatif, était la date, mais aussi le lieu où ce discours avait été prononcé : le 8 mai 2012 à Sétif, et l’on se souvient que c’est le 8 mai 1945 que furent massacrés, selon les chiffres avancés par les nationalistes, « quarante cinq mille algériens » révoltés contre les promesses auparavant données par la France, promesses jamais tenues, d’octroyer l’indépendance à l’Algérie…

Dimitri Casali : Le gouvernement algérien réclame repentance pour des raisons de politique intérieure. L’association des Anciens combattants va même jusqu’à réclamer des réparations financières. C’est assez scandaleux parce qu’on sait bien qu’aujourd’hui le vrai problème de l’Algérie est ailleurs. Il est inconcevable qu’ un pays aussi richement doté, sans même parler de sa manne pétrolière et gazière, importe 90 % de sa consommation intérieure. La politique d’Abdelaziz Bouteflika a été un échec économique retentissant. C’est un pays qui en 1954 avait un PNB bien supérieur à la Corée du Sud, équivalent au Brésil, et qui aurait devenir le Brésil d’aujourd’hui. A la place, l’Algérie est confrontée à un naufrage économique sans nom avec 25 à 30% de chômage chez les jeunes, sans parler de la corruption qui est le premier fléau de ce pays et du manque de liberté des médias. Enfin, il y a le problème des Kabyle qui sont toujours considérés comme des sous-algériens. Quand on observe une réalité pareille, on comprend l’intérêt que peut avoir Abdelaziz Bouteflika à détourner l’attention vers la France.

Mais le plus grave reste peut-être la récupération des associations françaises qui soutiennent ces revendications de repentance. Certaines associations marseillaises réclament des réparations financières. C’est inacceptable car cela creuse la fracture entre les Français.

Le président français a reconnu au nom de la “République”, avec “lucidité”, la répression “sanglante” du 17 octobre 1961. Les éventuelles excuses de la France seraient-elles un geste nécessaire et suffisant de réconciliation avec l’Algérie ou un geste de contrition qui n’a pas lieu d’être ?

Daniel Lefeuvre : La manifestation organisée par le FLN à Paris, le 17 octobre 1961, donne lieu, depuis quelques années, en France et en Algérie, à un déferlement de contrevérités, sur ses causes, sur son déroulement et sur son bilan.

Sur ses causes, l’appel à manifester aurait été lancé par la fédération de France du FLN pour protester contre le couvre-feu imposé par le préfet de police Papon aux Algériens du département de la Seine – couvre-feu qui fait suite à l’assassinat par les commandos FLN d’au moins 41 policiers parisiens et de dizaines d’Algériens de la Seine, pro-messalistes ou refusant d’acquitter « l’impôt révolutionnaire » et d’obéir aux interdits imposés par le FLN.

En réalité, le couvre-feu n’est qu’un prétexte. Instrumentalisant le mécontentement des Algériens parisiens contre une mesure discriminatoire et qui leur rendait la vie plus difficile encore, les dirigeants de la fédération de France – ou certains d’entre eux – ont voulu faire la démonstration de sa puissance, pour s’imposer à la table des vainqueurs, au moment où la question n’est plus de savoir si l’Algérie sera indépendante dans un avenir proche – le général De Gaulle ayant levé le dernier obstacle à la reprise des négociation lors de sa conférence de presse du 5 septembre 1961 – mais comment se fera la répartition des pouvoirs entre les différentes factions frontistes.

Pacifique la manifestation ? Comment expliquer alors que des coups de feu ont été échangés, notamment au pont de Neuilly, entre militants FLN et policiers ? (Cf. Brunet Jean-Paul, Police contre FLN, Flammarion, 1999, pages 183 et suivantes.)

Quant au bilan, loin des deux cents – voire quatre cents – morts algériens, tués par balle ou des coups reçus, jetés dans la Seine, avancés en Algérie et en France par des auteurs plus idéologues qu’historiens, la seule étude sérieuse et honnête, celle de Jean-Paul Brunet citée précédemment, l’établit en totalisant les morts du 17 octobre et ceux du 18, ainsi que les blessés ultérieurement décédés et les victimes supposées d’éléments incontrôlés de la police en dehors de la manifestation, à 14 certains, 8 vraisemblables, 4 probables et 6 possibles, soit un total de 32, en comptant large.

Une nouvelle fois, il s’agit de construire un martyrologe artificiel pour dénoncer l’horreur du colonialisme, tout en dédouanant de toute responsabilité les organisateurs de cette manifestation qui ne pouvaient pas ignorer que la répression serait violente, compte tenu du nombre des policiers victimes les mois, les semaines et les jours précédents, de la guerre que le FLN a menée contre la police parisienne.

Comment, par ailleurs, ne pas s’étonner de voir François Hollande rendre hommage aux victimes algériennes, sans un mot pour les policiers victimes du devoir. Comment justifier que le maire de Paris ait fait apposer une plaque au pont Saint-Michel rappelant la mémoire des victimes de la répression policière, mais qu’il n’a pas jugé bon d’en faire poser dans les rues où des policiers ont été assassinés ?

Pourquoi ce silence officiel sur les centaines de Français enlevés et disparus, en Algérie, après le 19 mars 1962, date d’un cessez-le-feu qui n’a pas été respecté ?

La France ne doit-elle honorer que ceux qui l’ont combattue ?

Ahmed Rouadjia : Cette reconnaissance “lucide” de la répression sanglante qui s’est abattue sur la manifestation pacifique des algériens le 17 octobre 1961, à l’appel de la Fédération du FLN en France, a été bien accueillie en Algérie, et ne manquerait peut-être pas d’apaiser quelque peu certains esprits “remontés” contre la France. Mais elle n’est guère suffisante pour instaurer définitivement la paix au sein de ce couple franco-algérien dont les passions “amoureuses” se fondent sur une fascination / répulsion, et d’où ce cercle vicieux qui fait que l’on préfère une cohabitation conflictuelle qu’un divorce définitif…Tout se passe en somme comme si l’Algérie et la France étaient condamnées par je ne sais quel imbécile destin à cohabiter ensemble, tel un couple passionné et passionnel, pour ne pas dire tel un couple “toqué”, et selon un mode où alternent disputes, conflits violents suivis subséquemment d’apaisement et de réconciliation. C’est que des liens historique et culturel nourris de souvenirs obscurs et de jeux de mémoires inversés transcendent les volontés et les consciences individuelles et collectives et rendent, de ce fait même, le couple en question à la fois inséparable et sempiternellement conflictuel…

En supposant même que le président François Hollande qui a une bonne presse en Algérie, et que l’homme de la rue lui trouve des airs “sympathiques” et avenant, contrairement au président Nicolas Sarkozy, qui inspire antipathie et dégoût ( on le dit “raciste” et anti-arabe), fasse de nouveaux gestes en reconnaissant les crimes, d’autres diraient “génocides” commis par la France en Algérie, il n’est absolument pas certains que les passions s’éteignent définitivement entre les deux pays. C’est que la reconnaissance officielle et “légale” d’un tel fait ne permettra pas d’effacer des souvenirs et des imaginaires sociaux les “séquelles” du passé. Celles-ci sont entretenues et avivées, de part et d’autre de la Méditerranée, par les lobbies de la mémoire, et par un certain nationalisme chauvin et revanchard qui n’est pas prêt de tourner la page… Ce qui fait la raison d’être même de ces lobbies, c’est justement l’idée de l’identité nationale “blessée” qui, de part et d’autre, s’inscrit en porte à faux contre la notion de l’universalité, de la tolérance et de l’ouverture sur l’Autre. Ce qui commande une telle représentation, c’est l’altérité radicale…

Dimitri Casali : Les excuses de la France n’ont pas lieu d’être car comme le dit l’historien Jean-Pierre Rioux : “le mal n’est pas une maladie collectivement transmissible et le passé n’est pas une fatalité”. Je ne vois pas pourquoi les nouvelles populations auraient à souffrir de ce qui s’est passé il y a cinquante ans. C’est encore une fois une erreur colossale de notre président de se mettre à plat ventre sur cette question alors qu’il y a des problèmes économiques beaucoup plus importants à régler. On voit bien l’aveuglement des socialistes qui préfèrent ressasser les vieilles lunes du passé plutôt que de préparer l’avenir.

Nicolas Sarkozy, avait lui-même dû consentir à faire un geste sans pour autant présenter d’excuses officielles ou parler de repentance. Le chef de l’État s’était contenté de reconnaître que le système colonial était “injuste par sa nature”. Partagez-vous ce point de vue ? La colonisation n’a-t-elle eu que des effets négatifs ?

Daniel Lefeuvre :Le « système colonial » injuste ? Mais alors il faut aller jusqu’au bout et dire que la colonisation arabe de l’Afrique du Nord était injuste ainsi que la colonisation ottomane. Il faut dire que la Régence d’Alger était une société discriminatoire qui imposait aux Juifs l’infâme statut du dhimmi ; une société qui pratiquait l’esclavage, des captifs européens et des Noirs acheminés d’Afrique. Il faut dire que la masse des paysans et éleveurs de la Régence était impitoyablement exploitée et pressurée par un pouvoir parasitaire. C’est la France coloniale qui a interdit l’esclavage et qui a libéré les Juifs pour en faire des citoyens.

Certes, au temps de l’Algérie française, des inégalités politiques et sociales ont subsisté et même, dans certains domaines, se sont creusées, des injustices ont été commises dont les Algériens musulmans ont été les premières victimes. Mais la présence française en Algérie ne se réduit pas à cela. Et plutôt que de jeter des anathèmes, mieux vaut en faire l’inventaire.

Pour dresser cet état des lieux, c’est d’abord vers le grand historien algérien Mohammed Harbi que je me tourne : « La colonisation a été ambivalente dans ses effets. D’un côté, elle a détruit le vieux monde, au détriment de l’équilibre social et culturel et de la dignité des populations. D’un autre coté, elle a été à l’origine des acquis qui ont créé la modernité algérienne […] On peut même dire, sans risque de se tromper, que la colonisation a été le cadre d’une initiation à ce qui est une société civile, même si cet apprentissage s’est fait malgré elle et s’est heurté à une culture coloniale, d’essence raciste. » C’est au cours de la période coloniale que les Algériens se sont accoutumés aux libertés de la presse, d’association et de réunion, au pluralisme politique et aux droits de vote, même limité. Le FLN au pouvoir ne les a-t-il pas, longtemps frustrés de ces libertés ? C’est également l’administration coloniale qui a élargit, progressivement et peut-être trop tardivement, les droits des femmes, contre le FLN qui s’est attaché, après l’indépendance, à les ré-enfermer dans les contraintes du cadre islamo-patriarcal.

Quant à l’infrastructure économique, sociale, culturelle, édifiée au temps de la colonisation et laissée en héritage à l’Algérie indépendante, elle faisait de ce pays, non pas un pays sous-développé, mais un pays en voie de développement. Sans doute le mieux équipé, matériellement et intellectuellement, de tous les pays africains.

Aussi, les difficultés que connaît l’Algérie actuelle ne relèvent-t-elles pas de ce legs colonial, mais des politiques menées depuis l’indépendance et du pillage des ressources de ce pays riche – mais dont le peuple est pauvre – par les caciques du régime.

Ahmed Rouadjia : Je ne partage point ce point de vue un peu spécieux. Car dire que le système colonial était « injuste par sa nature » est une expression générique qui ne l’engage ni moralement ni politiquement… Par son caractère générique et abstrait, elle le dispense non seulement de reconnaître les crimes en général, mais de reconnaître les crimes coloniaux perpétrés en particulier par la France en Algérie, mais aussi dans certaines de ses ex-colonies africaines, notamment. Sarkozy avait bien salué l’adoption par les élus de la nation française la loi du 23 février 2005 qui, en son article 4, disposait que les “programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord”. C’était un vrai cadeau offert aux nostalgiques de la colonisation regroupés en lobby puissant et avec lequel Sarkozy partageait des affinités idéologiques tantôt secrètes tantôt affichées. Heureusement que ce décret honteux a été abrogé par le gouvernement sous la pression de bon nombre d’intellectuels français, soutenus par un large secteur de l’opinion française, qui trouvait scandaleux de faire l’apologie de la colonisation en la présentant sous des dehors “civilisatrices”. C’est dire que Sarkozy ne traduisait pas l’opinion de tous les Français sur ce sujet, et que l’Assemblée nationale elle-même s’était montrée bien ridicule en adoptant un tel texte…

Quant à la question : “La colonisation n’a-t-elle eu que des effets négatifs ?” ma réponse est qu’elle avait produit, en l’occurrence, en Algérie quantité de réalisations merveilleuses et de choses positives, telles les routes asphaltées, le chemin de fer, la construction des habitations, les défrichements des terres, la découverte du pétrole dans le Sahara et son exploitation, les découvertes des mines et leur mise en valeur, etc. Tout cela relève évidement des choses “positives”. Mais au profit de qui ? Telle est la question essentielle. Des données statistiques et historiques montrent que les seuls bénéficiaires de tels effets positifs étaient les Européens, et non “les indigènes musulmans” qui en étaient totalement exclus, puisqu’ils étaient maintenus à la lisière de la “civilisation” transplantée par les Européens, puis refoulés vers les montagnes, et les zones rurales, arides et incultes. A l’exception d’une minorité de notables “musulmans” qui en avaient profité, le reste de la population expropriée de ses terres et de ses biens étaient confinée dans la misère et l’analphabétisme….

Dimitri Casali : Il faut cesser le manichéisme historique et avoir une vision objective de la réalité. Il faut reconnaître nos fautes, mais aussi rappeler la situation qui était celle de l’Algérie en 1962 après le départ de la France : 54 000 kilomètres de route, 23 aéroports, la faculté de médecine d’Alger qui était la deuxième université de France. Ce pays était aussi un grenier à blé exportateur de denrées alimentaires.

La population algérienne est passée de 1 million d’habitants en 1830 à 8 millions en 1930 pour atteindre 10 millions en 1960. Si les Français ont bien été les bourreaux génocidaires que certains veulent nous présenter, comment expliquer que la population ait pratiquement été multipliée par 10 en seulement un siècle ? Le prétendu “génocide” est vraiment une vue de l’esprit. Il faut aussi parler des vrais pertes de la guerre d’Algérie qui sont fixées à 330 000 du côté algérien. Mais dans ces 330 000 personnes, un bonne partie a été massacrée suite aux scissions au sein du FLN.

Il suffit d’avoir un regard froid et objectif pour s’apercevoir que les Français n’ont pas uniquement apporté de la sueur du sang et des larmes.

Alors que la France traverse une crise économique assez sérieuse, les débouchés que pourrait offrir le marché algérien sont-ils de nature à justifier que la France reconnaisse sa culpabilité passée ?

Daniel Lefeuvre : On ne peut que se réjouir de l’approfondissement des relations économiques, mais aussi culturelles, humaines, entre nos deux pays. L’un et l’autre ont tout à y gagner.

Mais quant à l’idée de reconnaître une « culpabilité passée », cela n’aurait de sens que si l’on acceptait la vision erronée d’un passé uniment fautif, conception étrangère à l’analyse historique. La France a été une puissance coloniale, comme l’Angleterre, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et l’Allemagne. Comme le Japon, la Russie, les Etats-Unis et l’Empire ottoman. La colonisation fut un phénomène complexe, mondial et l’historien n’est pas un juge, pas même un juge d’instruction, comme se plaisait à le rappeler Lucien Febvre. Son travail, c’est d’étudier le passé sans a priori – et beaucoup reste à faire dans ce domaine – et l’enseigner. Pas de le juger et encore moins d’en accepter la falsification, fut-ce pour gagner ou conserver quelques marchés à l’exportation. Un pays qui accepte de s’abaisser, de salir son passé, se priverait de la cohésion et de la force morale nécessaires pour affronter les contraintes de la mondialisation. Les quelques bénéfices immédiats qu’il pourrait, éventuellement, en tirer se paieraient au prix d’une désagrégation du lien social et d’un déclassement définitif sur la scène internationale.

Ce serait, en outre, un mauvais service rendu au peuple algérien. En donnant caution au mensonge historique sur lequel repose encore, en bonne part, son pouvoir, une telle lâcheté conforterait la nomenklatura algérienne.

Ahmed Rouadjia : Qu’elle reconnaisse ou qu’elle ne reconnaisse pas sa culpabilité passée, la France sait que l’Algérie est une sorte de chasse gardée pour elle du fait même de la dépendance du marché algérien et de l’Algérie entière vis-à-vis de la France. En dehors du pétrole, l’Algérie ne produit rien. C’est un pays rentier où la corruption qui fleurit est devenue la seconde activité nationale après le pétrole. L’incapacité où se trouve l’Algérie de produire ses besoins en matière de consommation alimentaire, de fabriquer des outils agricoles et industriels et de faire tourner les usines existantes à plus de 40% de leur capacité, en fait un débouché important pour les produits alimentaires, pharmaceutiques et manufacturés de la France. Les produits français, notamment le matériel roulant, véhicules industriels et automobiles, inondent, à côté du matériel asiatique, le marché local.

L’Algérie est devenue une sorte d’immense poubelle où se déversent les produits de bonne et de mauvaise qualité non seulement de la France, mais d’une partie de l’Europe et des pays émergents de l’Asie lointaine… La France n’a même pas besoin de reconnaître sa culpabilité passée pour pouvoir prendre le meilleur gâteau algérien ; elle en bouffe déjà et des meilleurs. Telle est ma réponse un peu longue à votre question.

Dimitri Casali : Quand on voit les partenariats avec le Maroc et la Tunisie d’avant le “printemps arabe”, on voit bien qu’il y a une place à prendre. Et l’Algérie avait le potentiel économique pour prendre cette place de partenaire privilégié avec la France. C’est un gâchis sans nom. L’histoire franco-algérienne est l’histoire d’un amour-haine passionné qui débouche sur un gaspillage sans fin.

Quels tabous parasitent aujourd’hui encore le débat sur l’histoire de l’Algérie française et de la décolonisation ? Comment les dépasser ? Est-ce possible ?

Ahmed Rouadjia : Côté français, les tabous sont nombreux et se télescopent dans les imaginaires : la mémoire, la guerre d’Algérie, crimes ou génocides, colonisation ou « pacification », on ne sait trop quel terme ou qualificatif mettre en valeur ou escamoté. Il y a la fois de la culpabilité, de la honte, et de la difficulté à dire ou à nommer les choses. Puis, il y a aussi, chez beaucoup d’autres citoyens français, cette nostalgie de l’Algérie française dont la perte est ressentie comme une blessure narcissique, une amputation d’une partie de la mère patrie, une défaite cuisante qui fait déshonneur…

Côté algérien, ce ne sont pas les « tabous » proprement dits qui parasitent les débats, mais ce sont les complexes et les ressentiments « du colonisé » qui repasse sans cesse les images atroces de la torture et des assassinats à froid qui ont été infligés à ses Ancêtres ; qui rabâche la dépossession de ses biens et de sa personnalité par l’ex- colonisateur. La colonisation et ses hauts faits d’arme ne sont pas des tabous, mais le lieu d’un défouloir. Mais contrairement au lobby idéologique structuré, les gens du peuple se souviennent et se mémorisent, mais ils ne font pas de la colonisation et de ses crimes ni une préoccupation, ni un fond de commerce. Si les visas leur était facilement accordé, la plupart des algériens se rendraient en France pour s’y établir définitivement…

Tant que les lobbies de la mémoire demeurent actifs et agissants dans les deux pays, il serait bien difficile d’opérer les dépassements souhaités et de mettre et de faire un sort définitif à ces querelles de souvenirs et de mémoire.

Plus que les Etats eux-mêmes, ces lobbies qui réactivent les souvenirs et attisent les feux de la haine et de la passion n’ont pas intérêt au dépassement et à l’oubli de ce que fut la décolonisation, et donc la perte de l’Algérie française ….

Dimitri Casali : De 1962 à 2012, cinquante ans se sont passés. Cinquante ans après la guerre de 1945, on avait réussi à construire une paix certaine et évidente avec l’Allemagne. Je ne comprend pas pourquoi on n’y arrive pas avec les algériens. D’autant plus que la majorité de la population civile algérienne est extrêmement attachée à la France et revendique même une vraie passion pour notre pays.Le problème c’est qu’on ne les entend jamais.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s