Derrière le débat Valls/Le Pen, ces transferts de voix de gauche vers le FN qu’il est si confortable d’oublier…

Dix ans après le duel entre Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et Jean-Marie Le Pen, Manuel Valls, souvent présenté comme le “Sarko de gauche”, affronte Marine Le Pen dans l’émission “Des Paroles et des actes” sur France 2. Derrière ce face à face, l’enjeu pour la gauche est aussi de récupérer l’électorat populaire qui se tourne de plus en plus vers le FN. Analyse de Jérôme Fourquet et Philippe Cohen pour le site d’information Atlantico.

Entretien mené par Alexandre Devecchio

 Jeudi 6 décembre, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls sera l’invité de l’émission ” Des paroles et des actes ” sur France 2. Il y sera confronté à Marine Le Pen. Alors que la présidente du FN pronostique “la fin de l’UMP” et se pose déjà en leader de l’opposition, on a beaucoup parlé de la porosité entre l’électorat de droite et d’extrême droite. Existe-t-il également des transferts de voix de gauche vers le FN ?

Jérôme Fourquet : Oui, c’est une tendance qui existe, même si elle reste minoritaire. Depuis un certain nombre d’années, le FN de Jean-Marie Le Pen, puis de Marine Le Pen, parvient à mordre sur un électorat populaire qui peut aussi voter à gauche. Lors de l’élection présidentielle de 2012, 20% de l’électorat de Marine Le Pen au premier tour a voté François Hollande au second tour. Cela montre bien que ces électeurs frontistes étaient issus des rangs de la gauche et qu’à d’autres élections, ils peuvent voter à gauche. C’est assez net dans certaines régions comme le Nord-Pas-de-Calais où Marine Le Pen est implantée. Une partie de la dynamique que le Front national connaît là-bas se fait au détriment de la gauche, notamment dans les classes populaires. De nombreuses enquêtes de terrain montre que dans l’encadrement local du FN , à Hénin-Beaumont notamment, il y a des gens issus de tradition de gauche : certains viennent de familles de syndicalistes ou de familles encartées au PS.

Déjà en 1995,le politologue Pascal Perrineau parlait de “gaucho-lepénisme” : au deuxième tour face à Jacques Chirac, Lionel Jospin avait bénéficié de reports de voix non négligeables d’électeurs du FN. On l’a vu également aux cantonales de 2011 et aux législatives de 2012. Lors des duels entre le FN et l’UMP ou second tour, le Front national a progressé. Cela signifie que de nouveaux électeurs qui n’avaient pas voté FN au premier tour sont venus se porter sur lui au second tour contre la droite. Cette progression du Front national dans l’entre-deux tour se fait par rapport à une fraction de l’électorat de gauche, notamment l’électorat populaire qui peut-être séduit par un discours anti-système.

Philippe Cohen : Le paramètre politique de la citoyenneté (tradition familiale, habitudes électorales) joue un rôle dans le vote. Mais la sociologie et la situation sociale sont encore plus déterminantes. Le passage à l’extrême droite d’électeurs de gauche est un phénomène qui a commencé dans les années 1990, qui a vu une mutation profonde de l’électorat frontiste. C’est le moment où Pascal Perrineau invente le “gaucho-lepénisme”. Plus récemment, on voit bien que la victoire de François Hollande n’aurait pas été facile sans le ralliement, certes minoritaire, d ‘électeurs frontistes rendus très hostiles au président sortant. Je crois que la position de rupture adoptée par le Front National, son hostilité affichée au libre-échange et à l’Union européenne peut avoir un attrait pour un électorat populaire ou même de classes moyennes rendus anxieuses par la crise.

David Valence : Au contraire de la porosité entre droite et extrême-droite, la porosité entre électorat de gauche et électorat d’extrême-droite s’est accrue ces dernières années. Et dans les deux sens ! Il s’est même trouvé des électeurs de gauche pour voter pour l’extrême-droite au second tour, dans une grosse soixantaine de cantons, en 2011 ( Voir l’article du blog trop libre : la France de gauche vote à l’extrême droite). La droite modérée n’est pas la seule à être “inquiétée” dans son positionnement politique par le Front national. Certains, à gauche, s’inquiètent aujourd’hui de ce que l’ “ouverture” défendue par le PS et EELV en matière sociétale ou de sécurité pourrait les couper de l’électorat populaire. (A lire aussiVa-t-il y avoir une hémorragie des militants UMP vers le FN ?)

Ce phénomène est-il accentué par le tournant étatiste et social de Marine Le Pen ?

Philippe Cohen :Bien entendu. Ce tournant avait déjà été, d’une certaine façon, amorcé par les équipes Mégret qui dirigeaient le FN à la fin des années 1990. Le discours ultralibéral de Le Pen, qui, ne l’oublions pas, se présentait comme un Reagan français dans les années 1980, avait à l’époque été mis en sourdine. Marine Le Pen, elle, a carrément indiqué qu’elle souhaitait réconcilier le Front National avec les fonctionnaires, ce qui était une façon, au passage, de se distinguer de son père sur un autre thème que celui de l’inégalité des races ou de l’Occupation. La défense des retraites et du pouvoir d’achat sont aussi des chevaux de bataille de ce Front new look, comme si, finalement c’était l’électorat qui finissait par déterminer la ligne des partis : Marine Le Pen ayant obtenu le meilleur score parmi les ouvriers en 2012, son parti devrait se radicaliser et adopter le programme du parti bolchévik !

Bien sûr, les choses ne sont pas aussi caricaturales. Mais je crois que Nicolas Lebourg (co-auteur de “Dans l’ombre de Le Pen”, qui vient de paraître aux éditions Nouveau Monde) a raison de dire que le Front National, comme d’autres partis populistes en Europe, jouent une politique de la demande et non de l’offre politique. Autrement dit, quand ils saisissent une aspiration dans la société – le ras le bol sur la sécurité ou contre certains excès de l’islamisme radical, la peur de l’isolement renforcée par la disparition de l’Etat dans les territoires) – les frontistes en font une thématique, un discours qui peut trouver un écho dans les catégories populaires ou même les classes moyennes; C’est ainsi que depuis plusieurs mois, le Front National – très discret sur le mariage homo – séduit les homosexuels de banlieue en bute à l’homophobie présente dans leur environnement. Le FN tente aussi de rassembler les Juifs des quartiers difficiles qui se sentent agressés au quotidien… Je rejoins l’analyse de Gaël Brustier qui montre bien comment la gauche, incapable de répondre aux “paniques morales” qui se développent dans le pays, offre de vraies opportunités de développement aux forces populistes.

Jérôme Fourquet : L’électorat populaire est une cible qui est travaillée par Marine Le Pen qui par rapport à son père a fait prendre un virage davantage social à son programme. La présidente du FN tient, aujourd’hui, un discours très anti-mondialisation qui vise à protéger notre modèle social, notamment sur la question des retraites et la question des nationalisations. Par exemple, sur Florange, elle est sur la même ligne qu’Arnaud Montebourg. Marine Le Pen se situe en rupture avec un programme économique d’inspiration libérale qui était celui de Jean-Marie Le Pen père à une époque. Aujourd’hui la marque de fabrique de Marine Le Pen est sociale et étatiste. Son succès dans le Nord-Pas-de-Calais n’est sans doute pas étranger à ce virage puisqu’elle a vu que ce discours pouvait rencontrer un écho dans un électorat modeste et historiquement plutôt attaché à la gauche.

En terme de proportion, le phénomène est assez stable : 20 à 25% de l’électorat lepéniste de premier tour vote à gauche au second tour. Mais le stock de voix du FN au premier tour augmente. En 1995, Jean-Marie Le Pen avait obtenu “seulement” 15% des suffrages au premier tour tandis qu’en 2012 Marine Le Pen a fait 18%. Le phénomène est également plus visible et plus fréquent dans le quart nord-est de la France : dans les zones de crise désindustrialisée comme la Picardie, le Nord-Pas-de-Calais ou la Haute-Normandie. Dans ces régions la dynamique frontiste se fait à partir des voix de la gauche. Dans d’autres régions types Languedoc-Roussillon, PACA, cet apport de l’électorat issu de la gauche est plus marginal.

Dans l’ensemble, la porosité avec le Front de gauche est plus faible que celle avec le PS. On comprend pourquoi. Jean-Luc Mélenchon s’est fait le champion du combat contre le Front national. Lors de son discours à Marseille pendant la campagne présidentielle, il a fait l’éloge de l’immigration et appelé à “la réconciliation franco-maghrébine”. Sur ces questions, il a été sur des positions très ouvertes et très internationalistes. Si sur un certain nombre d’intonations (dénonciation de la mondialisation et des délocalisations) on peut trouver des parallèles entre le FN et le Front de gauche, sur la question de l’immigration le discours de Jean-Luc Mélenchon est totalement incompatible avec celui de Marine Le Pen.

Avant l’élection présidentielle, la note de Terra Nova qui préconisait au PS de se tourner vers les minorités plutôt que vers les classes populaires avait suscité la polémique. La gauche peut-elle, néanmoins, reconquérir l’électorat populaire ou est-elle condamnée à l’abandonner aux extrêmes ?

Philippe Cohen : Vous n’avez peut-être pas raison de parler de votes extrêmes au pluriel : le vote ouvrier et employé est très faible dans l’électorat mélenchoniste. La gauche le peut sans doute mais d’abord, ce sera long, et cela nécessite sans doute une vraie rupture avec le système néolibéral et une refondation doctrinale dont la gauche européenne s’est jusqu’alors montrée incapable de réaliser. Pour diminuer l’anxiété des classes populaires et des classes moyennes et reconquérir leurs votes, il faudrait libérer l’économie, c’est-à-dire protéger la renaissance d’une industrie dans de nouveaux secteurs (écologie, énergies nouvelles par exemple) tout en retrouvant une forme de flexibilité monétaire grâce à un euro à plusieurs vitesses. Seul un réajustement monétaire pourrait permettre à la France – mais encore plus à la Grèce ou l’Espagne – de retrouver une compétitivité. Les mesures adoptées dans la foulée du rapport Gallois vont dans le bon sens mais sont très en deçà de ce qu’exige la crise que nous vivons.

Jérôme Fourquet : Récupérer l’électorat du FN sera très difficile pour la gauche. Sur un certain nombre de sujets comme ceux de la mondialisation ou du rapport à la construction européenne, les positions du PS sont vraiment très éloignées des attentes des milieux populaires qui peuvent choisir de voter pour le FN. Partant de ce constat là, Terra Nova considérait que le prix à payer pour récupérer cette partie de l’électorat populaire était trop élevé.

En même temps, le travail que fait actuellement Manuel Valls au ministère de l’Intérieur, la prudence affichée sur la question du droit de vote des étrangers, la relative stabilité des critères de régularisation des sans-papiers qui ont été présentés récemment, montre une certaine attention portée par l’exécutif en direction de l’électorat populaire. On fait tout pour faire en sorte de ne pas apporter de l’eau au moulin de cette dynamique électorale.

Dans le contexte de la mondialisation, les repères traditionnels des électeurs sont-ils bouleversés ? Au-delà du traditionnel clivage droite-gauche, on a le sentiment qu’une nouvelle opposition se structure, entre les partisans d’une économie mondialisée plus ou moins libérale presque toujours pro-européens et un « front du non » plus protectionniste…

Philippe Cohen : Ce n’est pas si nouveau. En 1998, dans mon livre “Protéger ou disparaître“, je crois me rappeler que j’indiquais déjà que la protection du peuple était une composante constitutive du système démocratique. On voit bien que plus le système s’éloigne de ce principe de protection des plus faibles au profit d’un neodarwinisme qu’incarnent bien, dans une version extrême, les tea parties aux Etats-Unis, plus la démocratie perd son sens pour la population, plus l’abstention et les votes aberrants progressent et plus la dénonciation de “l’UMPS” devient crédible pour un plus grand nombre d’électeurs.

David Valence : le Front national pose aujourd’hui deux questions redoutables aux forces politiques modérées : comment rassembler une France coupée entre villes “ouvertes” et banlieues ou campagnes “inquiètes”? Ont-elles encore la force d’expliquer la complexité du monde dans lequel nous vivons aux Français, en leur donnant des raisons d’espérer et non de craindre la modernité ?

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