Florange : et maintenant, le gouvernement est-il l’otage de Mittal ?

Le gouvernement a conclu vendredi un accord avec ArcelorMittal au sujet du site de Florange. Matignon a notamment obtenu du géant de l’acier la garantie qu’il n’y ait pas de plan social ainsi qu’ un plan d’investissement de 180 millions d’euros sur cinq ans. Mais de quels moyens de pression François Hollande et Jean-Marc Ayrault disposent-ils vraiment pour faire appliquer leur accord avec Mittal ?  L’analyse de Jean Peyrelevade, Thibaut De JaegherMarc de Scitivaux et Yves Fabbri pour le site d’information Atlantico.

Montebourg Florange

Entretien mené par Alexandre Devecchio

Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a annoncé vendredi dernier avoir conclu un accord avec ArcelorMittal sur le dossier du site de Florange. “Les moyens de pression ne disparaissent pas avec l’annonce de cet accord. Si Mittal se comportait comme un homme qui ne respecte pas sa parole il y a des moyens de pression” a-t-on prévenu à l’Elysée vendredi soir. De quels moyens de pression le gouvernement dispose-t-il vraiment pour s’assurer que Lakshmi Mittal respecte ses engagements ?

Jean Peyrelevade :  Il est possible que le gouvernement ait signé un accord contractuel avec des pénalités prévues en cas de non respect de ses obligations par l’une des deux parties. C’est la vie des affaires de tous les jours et si le gouvernement a ce type d’accord contractuel en mains, je le féliciterais d’avoir prévu et obtenu des pénalités.

Si ce n’est pas le cas, je ne vois pas quels moyens de pression l’État peut avoir car il est obligé de respecter sa propre loi. La sanction par moyen de pression me paraît ne pas relever de la loi.

Thibaut De Jaegher : Le « revolver de la nationalisation » reste sur la table, ils peuvent encore tirer cette cartouche-là. 90 députés ont d’ailleurs apporté leur soutien à Arnaud Montebourg sur ce point. C’est un des rares outils qu’ils ont entre les mains.

Cependant la nationalisation du site ne lui permettra pas de retrouver des débouchés. Florange est un site dont le marché se dérobe sous ses pieds comme beaucoup d’usines européennes.

Yves Fabbri : M. Mittal ne tient jamais ses engagements. On l’a vu sur Liège où il a littéralement bafoué sa signature. On l’a également vu sur Florange en 2008. Dans tous les médias, M. Mittal s’engageait après l’arrêt de Gandrange à investir 330 millions sur Florange de 2008 à 2012. Aucun euro n’a été versé !

Je ne sais vraiment pas comment le gouvernement pourra obliger Mittal à respecter ses engagements. Toute la comptabilité de Mittal est partie en Pologne ou en Inde. Ils doivent aujourd’hui presque 1 milliard d’euros au Fisc. Quel contrôle voulez-vous mettre en place ? Mittal est un financier, un raquetteur des États européens. On le voit de l’Espagne à la République Tchèque, il a mis à mal toute l’industrie sidérurgique. Comment faire confiance à un homme qui démantèle de la sorte des sites entiers ?

Aujourd’hui, il y a un maintien des dispositifs des coupeurs en chauffe (les annexes des hauts-fourneaux qui renvoient l’air chaud dans ces derniers). Hier matin même, Henri-Pierre Orsini, le directeur du site de Florange, a annoncé aux cadres que ce dispositif allait être arrêté. Cela va très vite, nous avons à faire à des voyous !

Marc de Scitivaux : C’est à M. Hollande qu’il faut poser cette question. Les moyens de pression, c’est quoi ? Attention gare à ta gueule à la récré. On vient d’avoir la démonstration éclatante qu’il n’y a pas de moyen de pression, c’est aussi simple que ça. Même les Français de base comprennent très bien que le gouvernement n’a plus aucune espèce de compétence pour déclarer qu’il y a des sites industriels qui peuvent marcher même quand il n’y a plus de clients.

La mondialisation a changé quelque chose de fondamental : les Français, même s’ils ont mis plus de temps qu’ailleurs pour le comprendre, ont saisi que le maître d’une entreprise ne dépend ni des patrons, ni des actionnaires et encore moins du gouvernement. Le client est roi. Si le produit qu’une entreprise  propose n’est pas vendu, elle doit l’arrêter.

L’accord conclu entre le gouvernement et la direction d’ArcelorMittal prévoit notamment la garantie qu’il n’y ait pas de plan social, un plan d’investissement de 180 millions d’euros sur cinq ans pour la filière “froide” (transformation et finition de l’acier) et le maintien des hauts-fourneaux “sous cocon” en attendant la réalisation du projet expérimental de captage-stockage de CO2 Ulcos sur le site. Quelle est votre analyse respective de cet accord ? L’Etat a-t-il obtenu des concessions importantes ?

Jean Peyrelevade : Deux concessions importantes ont été faites : l’absence de licenciement et les 180 millions d’euros d’investissement promis pour développer la partie rentable du site.

Ce sont des concessions significatives. Le développement des investissements sur le site ne peut être, à mes yeux, qu’une intention forte et qui implique que la position commerciale d’ArcelorMittal reste positive en matière de distribution d’acier à l’industrie automobile.  Le respect des engagements pris par Mittal dépendra de la conjoncture de la construction automobile. Aucune entreprise ne peut prendre des engagements fermes d’investissement dans une conjoncture qui continuerait à se dégrader.

Yves Fabbri : L’accord conclu n’est pas suffisant. On parle d’un investissement de 180 millions d’euros. Mais, je réfute le terme d'”investissement”  car dans les 180 millions d’euros prévus, une grosse partie sera consacrée aux frais de maintenance du site. On peut parler d’à peu près 30 millions d’euros chaque année. M. Mittal met tout cela dans un même package et appelle cela « investissement », ce n’est absolument pas le cas !

Thibaut De Jaegher : Mittal n’a fait aucune concession importante. Il s’engage à ne pas faire de plan social, compte tenu de la pyramide des âges du site et de la mobilité interne, cela semble assez facile à faire. Investir 180 millions d’euros sur le site en 5 ans ne semble pas suffisant. Si l’on en croit le rapport commandé par l’Etat il y a quelques mois, il faudrait au minimum deux fois plus pour maintenir le site à un niveau technologique acceptable qui lui permette de produire un acier de haut de gamme comme il pouvait le faire par le passé. En résumé, c’est un bon accord pour Mittal.

Marc De Scitivaux : Le gouvernement a été mis dans une situation impossible par M. Montebourg, qui, habitué aux numéros de rouleur de mécanique de foire, avait fait un ensemble de déclaration intenables. Intenables aux yeux de la Commission européenne, et dramatiques aux yeux des investisseurs internationaux, à qui on était en train d’expliquer que la France était un des pays dans le monde qui avait décidé de ne plus respecter les droits de propriété.

En fin de compte, ça a donné une puissance à M. Mittal dans la négociation :  le gouvernement était obligé d’arriver à un accord car la proposition d’Arnaud Montebourg n’était pas crédible. Les avocats de Mittal le savaient fort bien. Résultat, on a servi sur un plateau d’argent à M. Mittal un accord fait de promesses. Et les promesses n’engageant que ceux qui les entendent comme disait Jacques Chirac…

Jean-Marc Ayrault ne s’est-il pas tiré une balle dans le pied en enterrant l’option de la nationalisation ?  

Jean Peyrelevade :  La nationalisation fait partie des moyens légaux de pression que l’Etat peut utiliser dans la mesure où l’intérêt collectif est clairement mis en jeu. Mais, la nationalisation dite temporaire est un concept nouveau qui me paraît être profondément anti-constitutionnel. Quel que soit l’état de décomposition de la droite aujourd’hui, je pense qu’elle n’aurait pas manquer de traduire devant le Conseil constitutionnel la loi qui aurait prononcé la nationalisation dite temporaire de Florange.

Thibaut De Jaegher : On ne peut que souscrire à ce que dit Jean-Marc Ayrault. Il dit que la nationalisation pourrait être nécessaire pour « sauvegarder les intérêts supérieurs de la nation ». Elle n’est en revanche pas efficace sur un problème de débouchés ou face à un problème de compétitivité.

Il faut qu’on accepte que les usines meurent aussi. La nationalisation n’est pas une solution quand il n’existe pas de marché. Quand on évoque la nationalisation pour sauver un site industriel comme Florange, on trompe clairement les salariés.

Yves Fabbri : Nous maintenons bien évidemment notre soutien à la solution de nationalisation évoquée par Arnaud Montebourg. Le ministre du Redressement productif évoque une nationalisation, parle de M. Mittal comme un prédateur et le Premier ministre balaye d’un revers de la main les propositions de son ministre, on croit rêver !

On a travaillé, on s’est battu pour que Nicolas Sarkozy dégage. Aujourd’hui, nous avons un gouvernement socialiste avec une majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat et toujours pas d’orientation politique. 1 milliard 400 000 tonnes d’acier ont été produites en 2011, on parle de 2 milliards dans les prochaines années. Nous n’avons jamais eu autant besoin de l’acier ! Pourquoi avoir créé un ministère du Redressement productif si c’est pour brader ensuite notre industrie ?

Marc de Scitivaux : Si vous voulez frapper quelqu’un avec un bâton en caoutchouc, la probabilité de lui faire peur est faible. Il vaut mieux jeter le bâton en caoutchouc et lui demander d’être gentil et de faire une risette. A ce moment-là on fermera les yeux.

Qui sont les victimes ? Ce sont les travailleurs… Non pas parce qu’ils perdent un boulot, mais parce que de manière scandaleuse, on leur a fait croire qu’ils pourraient garder leur travail. C’est ça qui est honteux, et en cela, M. Montebourg est bien plus coupable que M. Mittal, ou que n’importe qui d’autre. C’est un homme qui a nourri les illusions de pauvres gens qui y ont cru, et qui ne pouvaient pas se douter que c’était un farceur. C’est tragique de croire les belles paroles de politiques, mais c’est pire de croire les belles paroles de politiques irresponsables.

Pourquoi le gouvernement continue-t-il à faire confiance à Lakshmi Mittal alors que celui-ci n’a pas tenu ses engagements par le passé ?

Jean Peyrelevade : Je ne porte pas de jugement sur le comportement de M. Mittal que je ne connais pas. Mais je sais que la sidérurgie européenne a vu sa production diminuer de plus de 20% depuis le début de la crise et que ceci est lié à la crise très profonde de l’industrie automobile européenne et de l’industrie automobile française en particulier. Aucun gouvernement ne peut ignorer les faits. Nos dirigeants devraient donc se demander pourquoi la sidérurgie est dans cette situation et comment faire pour renverser la tendance si cela est encore possible.

Thibaut De Jaegher : Je pense qu’ArcelorMittal a dû mettre sur la table un certain nombre de garanties pour rassurer le gouvernement. Cela a dû inciter le Premier ministre à ne pas retenir l’hypothèse de la nationalisation transitoire. De quelles garanties parle-t-on ? Nous ne sommes pas dans le secret des dieux…

Marc de Scitivaux : Le gouvernement continue à faire semblant car François Hollande n’a pas été élu il y a 6 mois pour passer son temps à être obligé de ravaler ses promesses et revenir en arrière, comme l’avait d’ailleurs fait Nicolas Sarkozy sur ce dossier. Mittal ne porte pas bonheur aux hommes politiques français, surtout quand ceux-ci font des engagements qui ne sont pas tenables. François Hollande est obligé de faire semblant car il n’a pas d’armes à sa disposition. Si je mesure un mètre vingt et que je m’attaque au champion du monde de boxe, j’aurais l’air un peu ridicule.

Cette situation ne traduit-elle pas l’impuissance des pouvoirs politiques face aux acteurs économiques ?

Jean Peyrelevade : Je crois, et c’est très français, qu’on confond des problèmes d’une dimension différente. Le gouvernement a une responsabilité de conduite des politiques macro-économiques. Et c’est la responsabilité des hommes politiques si notre appareil productif se trouve dans une situation aussi grave. En revanche, lorsqu’un secteur industriel est en état de crise profonde car on n’a pas su arrêter l’évolution de la conjoncture ou porter remède aux problèmes structurels du secteur, la seule intervention que les pouvoirs publics puissent faire à ce moment là, c’est une intervention de reclassement du personnel ou un engagement de réindustrialisation du site avec d’autres intervenants. Mais l’Etat ne peut maintenir une industrie qui est condamnée à la disparition. Quand un site est menacé de disparition, l’intervention gouvernementale est trop tardive pour être efficace.

Thibaut De Jaegher : Le rôle des politiques est de donner une vision industrielle d’avenir. Tout le monde peut comprendre que l’avenir industriel de la France ne réside pas dans une forêt de hauts-fourneaux comme Florange. D’autres usines s’éveillent, notamment dans l’aéronautique et le numérique.

L’avenir de l’industrie française ne passe pas par un redémarrage ou un investissement massif dans les hauts fourneaux. Nous sommes sur des marchés matures, qui ont atteint un niveau d’équipement important. Il y a une histoire à raconter et la responsabilité de nos politiques est de nous raconter cette histoire. Cette histoire c’est la numérisation de l’économie et de l’industrie. Finalement, on fait beaucoup de bruit autour de Florange mais dans nos régions il existe nombre de graines, de nouvelles industries qui émergent et dont personne ne parle. Il serait bien de donner un peu plus d’exposition médiatique à ces pépites qui sont des grands groupes en puissance plutôt que de s’acharner sur des sites qui n’ont malheureusement pas d’avenir.

Plutôt que de « redressement productif » nous pourrions parler alors de « renouveau productif ». Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus d’usines demain en France, il y en aura encore beaucoup. Les industriels doivent bouger, s’adapter et échanger leur logiciel technologique pour s’adapter à la nouvelle donne et nous permettre d’exporter davantage nos productions.

Marc de Scitivaux :  L’impuissance de l’État est une évidence. Avec la naissance de la mondialisation et l’effondrement du communisme, le monde dans lequel l’économie libre de marché fonctionne est passé d’un milliard d’individus à sept milliards. Croire que l’on peut utiliser les recettes de 1945 dans un monde totalement ouvert, c’est une totale aberration. Le gouvernement ne dispose de rien, hormis la mise en place de l’environnement juridique, fiscal, social qui attire sur le territoire national les entrepreneurs qui feront les richesses de demain.

Ce qui continue à faire la supériorité du territoire américain a été expliqué par Ben Bernanke du temps où il était professeur d’économie avant qu’il soit président de la Fed. En 2005 , il a dit : “les Etats-Unis réunissent le meilleur mix entre la capacité d’avoir de la productivité et le respect des droits de propriété.” Quand on a ce mix, on garde et on attire les capitaux et les cerveaux qui font le futur. Croyez-vous que la politique fiscale et sociale menée par le gouvernement à laquelle il faudrait additionner la politique anti propriété de M. Montebourg nous laisse une chance d’attirer sur notre territoire les gens qui feront les industries du futur ? Pensez-vous qu’un gouvernement quelconque ou un fonctionnaire quelconque sera capable de savoir quelle sera l’industrie du futur ? Evidemment, non. Personne au monde n’est capable de prévoir M. Google ou M. Apple.

Par contre, ce n’est pas par hasard s’ils naissent aux Etats-Unis :  l’environnement américain est propice à l’innovation de manière constante. Il ne faut pas parler de ce qui disparaît, c’est la dure loi du monde mais il faut attirer les gens. On ne sait pas ce qui va en sortir mais on sait que si les esprits entreprenants et les plus imaginatifs viennent sur votre territoire, vous serez forcément gagnant à la fin. S’ils s’en vont ou qu’ils ne viennent pas, vous serez forcément perdant.  Personne au monde ne peut prévoir l’avenir, mais on peut avoir sur le territoire national des gens qui l’inventent.

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