Va-t-il y avoir une hémorragie des militants UMP vers le FN ?

Depuis le début de la crise à l’UMP, le FN enregistrerait un nombre d’adhésion record et Marine Le Pen se pose déjà en leader de l’opposition. Faut-il croire à un exode massif des militants de l’UMP vers la Front national ? Décryptage de David Valence pour le site d’information Atlantico.

fn ump vignete pont du gard

La crise à l’UMP semble laisser un boulevard au FN qui tente de s’imposer comme la principale force d’opposition. Un militant UMP peut-il si facilement basculer vers la FN ?

David Valence : Posons d’abord le problème de façon globale : qu’est-ce qui fait qu’un citoyen décide de rejoindre un mouvement politique? L’adhésion à un certain nombre de valeurs, de représentations et de personnalités, d’abord ; l’envie de “vivre la politique” plus intensément, aussi, et au-delà du seul moment du vote. Une autre question, complémentaire, est de savoir pourquoi les adhérents renouvellent leur carte, ce qu’ils “trouvent” dans les formations politiques auxquels ils appartiennent. Quelques-uns souhaitent être élus à des fonctions qui exigent de bénéficier d’un appui partisan, comme celles de conseiller régional, de député ou de député européen. Mais pour l’essentiel des militants, c’est plutôt de fidélité à une certaine forme de sociabilité dont il faudrait parler. On renouvelle sa carte parce qu’on connaît celui qui vous appelle pour le faire, parce qu’on se retrouve aux réunions avec des amis ou des voisins, parce qu’on connaît personnellement un ou une élue. Ces éléments rappelés, on comprend que l’hypothèse d’une hémorragie de militants UMP vers le Front national est hautement improbable. Il faudrait, pour que le mouvement soit significatif, que des élus de poids “basculent” de l’UMP au FN, emmenant avec eux des fidèles, d’aucuns diront une clientèle. Ce ne semble pas être le cas pour l’instant.

Je ne vois guère que deux catégories de militants UMP qui pourraient être tentés dans l’immédiat par le FN : quelques jeunes, pour qui le FN représente l’avenir de la droite ; et des adhérents isolés, de ceux qui ne viennent jamais aux réunions de parti, mais qui renouvellent régulièrement leur cotisation. Et il y en a ! Pour l’essentiel, je vois donc deux risques pour l’UMP : une fuite des militants de moins de 30 ans au Front national et le refus de milliers d’adhérents de renouveler leur cotisation ; ces militants-là n’adhéreront pas à un autre parti, fût-il protestataire.

Existe-t-il une réelle porosité entre l’électorat de droite et d’extrême droite ?

Je ne crois pas à cette hypothèse d’une plus grande porosité, ces dernières années, entre l’électorat de droite et d’extrême-droite. Les politologues comme Pascal Perrineau ont montré que dans les années 1980, cette porosité était déjà très forte. Beaucoup d’électeurs d’extrême-droite venaient alors de la droite, et y retournaient du reste sans difficulté au second tour. Mais dès les années 1990, la physionomie de l’électorat du Front national est devenue plus complexe, avec le renforcement d’un “gaucho-lepénisme” qui voyait d’anciens électeurs communistes ou socialistes voter désormais pour Jean-Marie Le Pen et ses candidats. Bref, il existe depuis lors un “FN de droite” mais aussi un “FN de gauche” : lors des élections cantonales de 2011, les reports de voix FN vers les candidats de gauche ont été significatifs dans de nombreux cantons industriels du Nord ou de l’Est de la France par exemple. On a même vu, dans certains cantons, des électeurs de gauche voter au second tour pour le Front national, faute que leur candidat ait pu se qualifier.

A ces considérations classiques sur la diversité de l’électorat du Front national, il faut ajouter que ce parti a cessé de devenir un grand carrefour où ne font que se croiser des gens qui n’ont rien à faire ensemble : on voit émerger, chez les moins de 34 ans en particulier, une catégorie d’électeurs qui n’a jamais voté que pour le Front national, et qui lorsqu’elle ne le fait pas s’abstient. Dans l’ensemble, les électeurs du Front national sont donc sans doute moins sensibles aux messages de la droite modérée, classique, qu’ils ne l’étaient donc dans les années 1980. L’attraction exercée par Nicolas Sarkozy sur certains électeurs d’extrême-droite en 2012 est, à cet égard, un leurre, ou plutôt un pistolet à un seul coup. Lors de toutes les élections qui ont suivi, le report des voix du Front national vers l’UMP a été décevant, voire très décevant pour cette dernière. Et je ne suis pas du tout certain qu’un accord électoral en bonne et due forme y changerait grand chose. Dans ce sens-ci, la porosité est donc sans doute moins forte qu’il y a vingt ans.

Et de la droite vers l’extrême-droite? La stratégie de normalisation conduite par Marine Le Pen a précisément pour objectif d’ouvrir les vannes dans ce sens-là. Elle ne repose plus que sur un discours, mais aussi sur une incarnation : le FN présente volontairement aux élections législatives de nombreux jeunes, souvent issus des “classes moyennes ou classes populaires blanches”, auxquels, malgré leur faible implantation, d’autres jeunes peuvent s’identifier. Je ne dirais donc pas que la porosité entre droite et extrême-droite est plus forte qu’autrefois, mais que l’extrême-droite attire massivement, aujourd’hui, des jeunes qui auparavant auraient voté pour et/ou adhéré à l’UMP. Cette dernière ne pourra, malgré leur importance numérique croissante, gagner aucune élection si elle se réduit à un “syndicats de séniors”. Il lui faut trouver les moyens d’attirer des électeurs, des adhérents et de futurs élus nés depuis les années 1970. Ce ne sera pas facile.

On parle aujourd’hui de droitisation. Existe-t-il aujourd’hui une proximité idéologique entre une partie de la droite et le FN ? La droite forte et la ligne Buisson brouillent-elles les repères des électeurs de droite ?

On peut poursuivre notre analyse générationnelle : pour Patrick Buisson, un discours très “identitaire” serait susceptible de séduire à la fois les jeunes classes moyennes “blanches”, sans dérouter pour autant un électorat âgé. Pour autant, les dernières élections présidentielles ont bien montré qu’une frange significative de l’électorat modéré avait été déboussolée par les embardées “identitaires” de Nicolas Sarkozy, sur la viande hallal, par exemple. Ce sont ces électeurs-là qui ont fait perdre Nicolas Sarkozy, en s’abstenant ou en votant pour François Hollande le 6 mai 2012. Je crois donc profondément que l’échec de Nicolas Sarkozy en 2012 a tenu à ce qu’il n’a pas su rééditer son exploit de la campagne de 2007, où il avait su à la fois surprendre à droite et surprendre à gauche. 5 ans plus tard, les surprises n’étaient plus qu’à droite, et le président sortant enfermé dans un discours plus clivant que réformateur.

Je reviens à votre question : la droite française vit-elle une sorte de “retour du refoulé” à mesure que ses dirigeants se permettent de bousculer le politiquement correct hérité des années 1990? Je rappelle qu’à la fin des années 1980, des dirigeants de droite comme Jacques Chirac ou Valéry Giscard d’Estaing s’autorisaient déjà de tels écarts de langage, afin, sans doute, d’adresser des clins d’œil à l’électorat frontiste. Ils pensaient alors que la droite ne pourrait plus jamais gagner d’élection sans emprunter les mots du Front national. Mais lorsqu’ils ont compris que le rejet de la gauche au pouvoir grondait et déferlerait dans les urnes en 1993, pour les élections législatives, ils sont vite revenus à des propos plus républicains et modérés. Il en ira peut-être de même dans les années qui viennent. Or, la droitisation du discours de certains dirigeants de l’UMP n’a de buts qu’électoralistes. S’ils constatent, ou plutôt si on les laissent constater que la droite peut gagner sans cela, ils abandonneront aussitôt ce discours qui, implicitement, légitime le FN. Souhaitons donc que la droite enregistre, seule, une franche poussée en sa faveur aux municipales de 2014! Cela attiédirait les discours de certains, mais ne les empêcheraient pas pour autant de répondre aussi au désarroi des jeunes générations.

On parle également d’électeurs “Lepéno-communistes”. La porosité entre l’électorat de gauche et surtout d’extrême gauche avec l’extrême droite est-elle finalement plus grande que la porosité entre les électeurs de droite et d’extrême-droite ?

Au contraire de la porosité entre droite et extrême-droite, la porosité entre électorat de gauche et électorat d’extrême-droite s’est accrue ces dernières années. Et dans les deux sens! Il s’est même trouvé des électeurs de gauche pour voter pour l’extrême-droite au second tour, dans une grosse soixantaine de cantons, en 2011 ( Voir l’article du blog trop libre : la France de gauche vote à l’extrême droite). La droite modérée n’est pas la seule à être “inquiétée” dans son positionnement politique par le Front national. Certains, à gauche, s’inquiètent aujourd’hui de ce que l’ “ouverture” défendue par le PS et EELV en matière sociétale ou de sécurité pourrait les couper de l’électorat populaire.

En réalité, le Front national pose aujourd’hui deux questions redoutables aux forces politiques modérées : comment rassembler une France coupée entre villes “ouvertes” et banlieues ou campagnes “inquiètes”? Ont-elles encore la force d’expliquer la complexité du monde dans lequel nous vivons aux Français, en leur donnant des raisons d’espérer et non de craindre la modernité?

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One thought on “Va-t-il y avoir une hémorragie des militants UMP vers le FN ?

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