La guerre Copé /Fillon : résultat du champ de ruines idéologique laissé par Nicolas Sarkozy ?

Alors que la guerre Copé /Fillon pour la présidence de l’UMP continue, Thomas Guénolé, Jean Garrigues et Bernard Lecomte  s’interrogent sur l’héritage idéologique laissé par Nicolas Sarkozy pour le site d’information Atlantico.

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Propos recueillis par Alexandre Devecchio et Théophile Sourdille 

L’affrontement qui oppose aujourd’hui Jean-François Copé à François Fillon est-il révélateur du “vide” ou du “trop-plein” idéologique laissé par Nicolas Sarkozy ?

Thomas Guénolé : C’est d’abord un déficit de leadership, puisque quel que soit le vainqueur, aucun n’aura su s’imposer nettement comme nouveau patron de l’UMP. Et c’est un déficit d’incarnation, puisque Nicolas Sarkozy parvenait à incarner toutes les droites là où Jean-François Copé et François Fillon n’en incarnent chacun que deux.

Jean Garrigues : Je dirais qu’il y a plutôt un trop plein idéologique. Cela tient au fait que l’UMP a été créée pour fédérer plusieurs droites qui se sont rapprochées sur les 20 dernières années mais dont les valeurs divergent encore sur des sujets comme l’Europe ou les discours identitaires. Ce scénario a favorisé la fameuse “fracture” dont tout le monde parle, François Fillon décidant de se positionner sur un gaullisme à teneur centriste pendant que Copé jouait à fond la partition “décomplexée” susceptible de plaire aux militants.

Cela rappelle tout simplement le caractère relativement nouveau de l’UMP lorsque l’on regarde l’histoire des droites dans l’Hexagone, car même du temps du RPR, dont l’objectif était déjà de devenir une machine de guerre fédératrice, il y avait une concurrence avec les centristes de l’UDF. On peut dire donc que cette séparation n’a jamais disparu sur le plan idéologique et qu’elle ne peut être gommée sur le plan politique qu’à travers l’émergence d’un leader naturel, charismatique, et capable de parler à tous.

Bernard Lecomte : En 2007, Nicolas Sarkozy avait réussi à fédérer l’UMP, c’est-à-dire les gaullistes dans leur diversité, mais aussi les libéraux et les centristes. Par ailleurs, dans la tradition gaulliste, il s’était imposé comme le chef incontestable à son parti et surtout à l’opinion. Cette fois, la situation est plus compliquée. Il y a deux candidats d’égale valeur pour devenir le chef. La droite avait déjà connu ce cas de figure lors de l’affrontement Chirac/Balladur. Cela avait fait des dégâts considérables.

Dans ce cas là, le problème n’est pas seulement idéologique, il est aussi lié à la culture du chef. A partir du moment où il y a deux candidats, ils vont plus ou moins correspondre à deux tendances du même parti. Toutefois, il faut se méfier. Est-ce que ce sont les candidats qui sont l’émanation de ces tendances ou est-ce que les différences entre les tendances sont exacerbées par la rivalité entre les deux candidats ?

Si l’UMP reste une mosaïque de courants de pensées différents, c’est la division des personnes qui provoque la division des idées et non l’inverse. Lorsqu’il n’y a pas de chef naturel, la droite explose. On aurait pu penser que François Fillon, avec sa légitimité d’ancien Premier ministre, réussirait à imposer une candidature consensuelle. Cela n’a pas suffit.

S’il a parfois été étiqueté comme un “zappeur politique”, l’ancien président de la République avait-il, malgré tout, une colonne vertébrale idéologique qui lui permettait de fédérer le parti ?

Thomas Guénolé : Dès le début des années 2000, Nicolas Sarkozy a systématiquement enchaîné les positionnements publics relevant de chacune des familles de la droite, à tour de rôle. Avant d’être élu président, il satisfaisait ainsi la droite sécuritaire par son discours de fermeté sur l’insécurité dans les banlieues, la droite libérale par ses positions sur la réforme du droit du travail, la droite morale par son refus net du mariage homosexuel, la droite sociale, c’est-à-dire les gaullistes, par sa posture d’homme providentiel, et ainsi de suite.
Par accumulation, par touches successives, cela donne un tableau impressionniste de toute la droite. En somme, sa colonne vertébrale idéologique, c’était donc d’incarner avec constance toutes les droites sans exception, là où Jean-François Copé incarne les droites libérale et sécuritaire, François Fillon les droites sociale et morale.

Jean Garrigues : On peut affirmer que Nicolas Sarkozy avait réussi à faire la synthèse des différentes chapelles de son parti en développant un discours conciliant libéralisme et culture nationale. Ces courants n’ont pas pour autant perdu leur réflexes, et l’élection à la présidence de l’UMP a fait violemment rejaillir les différences qui n’ont jamais cessé d’animer la droite française. Il est ainsi quasi impossible de développer un discours idéologique capable de séduire chacun sur chaque thématique publique, ce qui laisse penser que la colonne vertébrale de l’ancien président de la République était avant tout politique, puisqu’il a réussi à rallier et à maintenir sous son autorité les multiples courants animant l’UMP.

Bernard Lecomte : Encore une fois, je me méfie du mot “idéologie” et le pragmatisme actuel de François Hollande me conforte dans cette méfiance. Même à gauche, l’idéologie est devenue un verni qui s’écaille très vite sous les coups de la réalité. L’idéologie du “sarkozysme”, c’était le pragmatisme intelligent. Aujourd’hui, l’idéologie est le verni qui cache des grandes tendances pragmatiques.

Jean-François Copé et François Fillon ne sont-ils pas finalement les deux faces de la synthèse sarkozyste ?

Thomas Guénolé : Oui, à la fois idéologiquement et tactiquement. Idéologiquement, Jean-François Copé est parvenu à incarner la droite libérale et la droite sécuritaire, tandis que François Fillon est parvenu à incarner la droite sociale et la droite morale : à eux deux, ils aboutissent donc à l’addition sarkozyste des quatre droites. Tactiquement, Jean-François Copé a défendu la ligne Buisson de frontisation, tandis que François Fillon a défendu la ligne Guaino de dépassement des clivages par le gaullisme : à eux deux, ils aboutissent donc aux deux jambes de la tactique sarkozyste de 2007.

Jean Garrigues : Les candidats sont les deux faces d’une même pièce. C’est d’ailleurs d’autant plus étonnant lorsque l’on se penche sur les parcours personnels de messieurs Copé et Fillon. Ce dernier est initialement issu d’une tradition gaulliste à penchant social et souverainiste théorisée par Philipe Séguin et son entourage, bien qu’il se soit finalement converti à une forme de néo-libéralisme lorsque l’on regarde la politique qu’il a menée depuis Matignon et le rôle qu’il a joué en tant que conseiller de Nicolas Sarkozy. Le maire de Meaux a lui aussi joué plusieurs cartes dans sa carrière : il a comme chacun sait développé un discours identitaire très séducteur pour la base UMP, mais il ne faudrait pas oublier qu’il est aussi très réceptif depuis sa jeunesse aux théories économiques issues de la période Reagan (ce dernier ayant étudié les méthodes de management néo-libérales aux Etats-Unis, ndlr).

Cela tend tout simplement à prouver que les deux candidats ont tenté de renouveler la synthèse sarkoziste, ce qui est d’autant plus vrai lorsque l’on regarde la composition des équipes de campagne de chacun. L’ancien Premier ministre, de nature plus centriste comme dit plus haut, n’a pas hésité à intégrer Eric Ciotti dans son staff, tandis que du côté de Jean-François Copé le ralliement du centriste Jean-Pierre Raffarin et du souverainiste Henri Guaino a pu en surprendre quelques-uns. Ainsi, malgré des positionnements personnels plutôt marqués, on peut dire que les deux prétendants ont tenté très tôt de rejouer cette carte unificatrice pour réitérer le hold-up de l’ancien président sur l’ensemble des droites.

Bernard Lecomte : Non, je ne crois pas qu’on puisse parler des deux faces d’une même pièce. Imaginez par exemple que Jean-Pierre Raffarin ait été candidat lui aussi. Vous n’auriez pas eu les deux faces du Sarkozysme mais les trois faces du Sarkozysme ! Nicolas Sarkozy n’avait pas deux facettes, mais de multiples facettes. Indépendamment des grandes idées, il y a le réel. Il y a des différences de sensibilités, mais pas forcément de différence idéologique.

En quoi le sarkozysme était-il une rupture avec le gaullisme et le chiraquisme ?

Thomas Guénolé : Le sarkozysme n’a pas rompu avec le gaullisme. En termes de symboles, la liturgie gaullienne a été réhabilitée par Nicolas Sarkozy, au fil d’un certain nombre de commémorations. En termes de discours, la ligne gaulliste, ou ligne Guaino, était l’une des deux jambes de sa campagne de 2007, avec la ligne Buisson. En termes de choix politiques, la logique du grand emprunt était une politique économique typiquement gaulliste. Et lors de la campagne de 2012, Nicolas Sarkozy proposait de renouer avec la pratique régulière des référendums, démarche caractéristique du gaullisme.

En revanche, indiscutablement, le sarkozysme a rompu avec le chiraquisme, caractérisé par une ligne globalement sociale-libérale, une présidence arbitrale de la République, la reprise de la tradition de non-alignement sur les Etats-Unis, et un rejet très net des idées du Front national. Nicolas Sarkozy a pris tout cela à contre-pied : ligne s’assumant de droite librement, présidence managériale de la République, politique extérieure en lien étroit avec les Etats-Unis, et ligne de frontisation adoptée comme tactique électorale.

Autrefois, on avait les gaullistes au RPR, les libéraux et les centristes à l’UDF. Aujourd’hui, les lignes de partage ne semblent plus aussi claires. Comment expliquer la montée en puissance de la “Droite forte” parmi les mouvements de l’UMP ? S’agit-il d’un nouveau courant idéologique ?

Thomas Guénolé : Le nom choisi par ce mouvement, paraphrasant le slogan de Nicolas Sarkozy pour la campagne de 2012, vaut en soi explication de son beau score lors du vote des adhérents : en substance, il représente un courant légitimiste prônant assez explicitement le retour de l’ancien président.

Fondamentalement, on retrouve les quatre droites dans les résultats de l’élection du président de l’UMP. Manifestement, la droite libérale, jadis incarnée par Alain Madelin, a voté pour Jean-François Copé, de même que la droite sécuritaire, jadis incarnée par Charles Pasqua. Parallèlement, la droite sociale, c’est-à-dire gaulliste, jadis incarnée par Philippe Séguin, et la droite morale, jadis assez peu incarnée sauf dans de plus petits partis, ont voté pour François Fillon.

Cela étant, si l’on examine ce que fut le débat pour l’élection du président de l’UMP, le choc s’est fait fondamentalement entre la droite sécuritaire et la droite gaulliste, donc entre la ligne Buisson et la ligne Guaino. C’est sur cette divergence qu’il y a une tension très lourde à l’intérieur de l’UMP.

Quant à feu l’UDF, si l’on se souvient qu’elle rassemblait des libéraux comme Alain Madelin, le centre-droit comme Pierre Méhaignerie, et l’extrême centre comme François Bayrou, le redécoupage est assez simple : les libéraux sont à l’UMP, le centre-droit est en train de progressivement se regrouper à l’UDI de Jean-Louis Borloo, et l’extrême centre en déclin est incarné par le Mouvement démocrate.

Comment peut-on réparer la “fracture” de l’ancien parti majoritaire évoquée lundi par M. Fillon, notamment sur le plan idéologique ?

Thomas Guénolé : Sur le plan des idées, l’UMP ne peut s’en sortir qu’en important véritablement et profondément le système socialiste des courants. Il s’agit en d’autres termes de passer d’un système univoque, où le chef exprime une seule ligne, à un système polyphonique, où chaque droite s’exprime jusqu’à ce qu’une primaire ouverte choisisse le candidat à la présidence de la République.

Sur le plan de la tactique, le résultat de l’élection du président de l’UMP a démontré que les adhérents de l’UMP sont partagés à 50-50 entre la ligne Guaino et la ligne Buisson. Ce choix ne pourra donc être fait plus clairement qu’au moment de la primaire ouverte de 2016.

Sur le plan du pilotage du parti, compte tenu du 50-50 obtenu et des soupçons de fraude dans les deux camps, ni Jean-François Copé ni François Fillon n’a une légitimité suffisante pour devenir seul président du parti, mais une co-présidence virerait au duel permanent. Alain Juppé faisant consensus comme médiateur, mais n’ayant pas la légitimité d’un vote des adhérents pour devenir seul président, la solution logique est donc un triumvirat Copé-Fillon-Juppé à la tête de l’UMP.

D’ailleurs, peut-être que la médiation d’Alain Juppé, qui vient d’être acceptée par les duellistes, aboutira à ce dispositif.

Jean Garrigues : Cette réparation sera difficile et ne se fera pas toute seule, puisque dans l’immédiat on observe une certaine hémorragie des militants qui s’inscrivent à l’UDI et au FN. Il peut s’agir cependant d’un phénomène conjoncturel qui peut s’expliquer par une fuite spontanée de certains partisans fillonistes en direction d’une structure idéologique assez proche politiquement de celle de l’ex Premier ministre.

Face à ce phénomène il est tout à fait possible d’imaginer, lorsque l’on sort des considérations toutes faites sur Jean-François Copé, que le vainqueur recentre son discours pour renforcer sa légitimité et s’assurer une base unie et solide. Ce dernier est quelqu’un de pragmatique et il devrait normalement ajuster son discours aux forces en présence, comme il l’a toujours fait, afin d’éviter une scission des droites qui saperait l’autorité qu’il vient d’acquérir.

Bernard Lecomte : Je crois beaucoup plus aux intérêts électoraux qu’aux divergences idéologiques. Les élections municipales de 2014 vont permettre de refermer plus ou moins cette fracture. L’UMP va se retrouver pour les investitures aux municipales, aux régionales et aux sénatoriales. C’est les investiture pour ces quatre élections qui vont refonder l’UMP de demain.

La situation actuelle semble montrer que le sarkozysme n’a pas d’héritier incontestable, s’agit-il d’une manœuvre délibéré de l’ancien président de la République ou manque-t-il certaines qualités à ses successeurs potentiels ?

Thomas Guénolé : La succession de Jacques Chirac s’était réglée parce que Nicolas Sarkozy avait su s’imposer comme nouveau leader. Logiquement, si ni Jean-François Copé ni François Fillon n’ont su s’imposer de même à sa suite, cela signifie que ni l’un ni l’autre, à ce stade, n’a développé suffisamment de capacités de leadership et de surface idéologique pour diriger et incarner toute la droite. On ne peut pas exclure en outre que Nicolas Sarkozy ait pu contribuer lui-même à ce score très serré.

Jean Garrigues : Il ne faudrait pas aller trop loin dans le machiavélisme. Personne ou presque n’est aujourd’hui capable d’affirmer de manière concrète quelles sont les ambitions de Nicolas Sarkozy pour la suite. De la même manière il est impossible de savoir comment va se dénouer le feuilleton judiciaire qui se déroule en ce moment à Bordeaux.

Sans tomber dans l’astrologie politique, on peut néanmoins affirmer que l’actuel combat des chefs combiné à la rancœur de la défaite à l’élection présidentielle provoquent logiquement une crise de leadership qui n’est pas encore résolue. L’absence de véritable leadership au sein de l’UMP couplée à l’impopularité croissante du pouvoir socialiste laisse ainsi effectivement une marge de manœuvre politique conséquente pour l’ancien chef de l’Etat.

Bernard Lecomte : Nicolas Sarkozy n’a pas cherché à avoir un ou deux héritiers. Jean-François Copé est un héritier de Nicolas Sarkozy dans le style, dans la forme et dans sa fonction de secrétaire général de l’UMP. Et Fillon, qui a été son Premier ministre, est d’une certaine manière l’héritier de sa politique. Au fond, Copé et Fillon sont bien les deux héritiers de Nicolas Sarkozy, en dépit de leurs différences.

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